LES PORTRAITS
Nous avons eu le courage de regarder tous les portraits, l'un après l'autre , le livret en main , Et nous les avons comptés par curiosité. Ils sont 482 , peints à l'huile. Ajoutez les innombrables miniatures, pastels et dessins, les gravures, les bustes et médaillons, et mettez mille têtes, d'un fameux style et d'une tournure adorable, pour la plupart. Si par malheur on retrouvait cette collection dans quelques siècles, nous ne paraîtrions pas à notre avantage devant la postérité.
Véritablement ce sont les mœurs qui commandent la forme. A bel esprit, forme élégante; à cœur loyal , noble expression. L'homme extérieur est moulé sur l'homme intérieur, comme dit Swedem-
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borg ; ou, comme dit Lessing, le portrait est l'idéal de l'homme. Partout, l'homme représente la pensée de son temps. Les Grecs sont beaux , sous le règne d'Aspasie ou d'AIcibiade. Les Romains sont puissants, sous le règne de César. Le moyen-âge est convaincu et inflexible , la Renaissance est capricieuse et folle , le règne de Louis XIV est majestueux, le dix-huitième siècle est tout charme et volupté, la Révolution est austère et philosophe , l'Empire est militaire, la Restauration bigote , — notre temps est usurier.
L'art a laissé le portrait de tous ces symboles , Vénus, Antinous, la Vierge, Diane de Poitiers, Montespan, Pompadour, Rrutus, Murât, Charles X, et finalement l'Intérêt matériel , à la face plate , aux tempes rebondies, à l'œil vitreux , au teint de plomb. La race des hommes chevaleresques et bravement campés, la race des femmes fines et fortes comme l'acier, ont disparu du monde. Apollon et Vénus sont morts. Don Quichotte lui-même a quitté les grands chemins , et, suivant sa prédiction , le globe , cette île perdue dans le ciel , est gouverné par Sancho, avec ses appétits grossiers.
Comment accoster tous ces visages insignifiants etprétentieux?quediredeMM. K.L.M.N.O.P.Q.?
Prenons l'alpha et l'oméga de cette kyrielle, une demi-douzaine d'excellents portraits et autant de
détestables; une vingtaine de portraits intéressants par la manière du peintre ou le nom du personnage ; le reste au hasard.
Les plus remarquables sont incomparablement le portrait d'Adolphe Leleux, peint par lui-même, le médaillon de Liszt, par Henri Lehmann, et les deux portraits, par Couture. Nous avons déjà parlé du portrait de M. Leleux : la tète est vue de face, le teint bistré, les cheveux noirs et courts, l'œil ombré par de beaux sourcils. Le buste est coupé au-dessous des épaules. Point d'accessoires; un fond neutre. Energique peinture, pleine de caractère et exécutée à grandes touches, comme les portraits des maîtres vénitiens.
Le portrait de Liszt est de profil sur fond uni , gris-perle; c'est une tête correcte et ferme, coupée au cou comme dans les médailles de la Renaissance. De grands cheveux, rejetés en mèches plates comme des lanières, découvrent le front un peu court, semé de protubérances significatives. La ligne du profil est pure, superbe et d'une inflexibilité extraordinaire. Jamais le bronze n'a arrêté plus fixement le galbe d'une tête humaine. Le modelé intérieur, fm et serré, immobile et métallique, est obtenu par une fusion de demi-teintes dont on n'aperçoit point les transitions ; procédé très-singulier où la touche du peintre disparaît absolument. L'axé-
cution est dissimulée sous la volonté de l'artiste ; on s'étonne du résultat sans en saisir les moyens. On dirait que cette forme immuable s'est crislallisée sous un souffle subit et magique pour l'éternité. Le sang s'est figé dans cette enveloppe qui ne palpite plus ; la vie s'en est retirée avec ses variations incessantes. La statue immortelle a remplacé l'homme éphémère. Ce n'est pas le portrait d'un vivant, c'est le souvenir idéal et durable d'un mort.
Ce système en peinture a beaucoup d'analogie avec la statuaire. Il est certain qu'il élève l'art audessus de la réalité , mais en le privant , toutefois , de ses conditions sympathiques. C'est un peu la métaphysique et presque l'algèbre de l'art. Tel homme donné, avec ses passions, son agitation insatiable, sa physionomie vibrante et mobile, égale telle ligne déterminée et invariable. Pour de pareilles équations, il faut beaucoup d'intelligence et de calcul, plus encore que de sentiment poétique. Il faut une réflexion profonde et sûre, plutôt qu'une perception vive et spontanée ; car le peintre renonce ainsi à l'expression des effets , aux accents fugitifs de la forme agissante , au rayonnement de la lumière. Ce portrait étant fait, il n'y a pas moyen d'en faire un autre autrement. Le Titien aurait fait cent portraits différents du même modèle, parce qu'il y a cent hommes divers ^ans le même homme.
M. Lehmann a resserré, en quelque sorte, tous les éléments de la personnalité qu'il voulait peindre , en leur symbole combiné.
Le moyen âge avait à peu près le même système pour ses types consacrés. Ainsi, l'image du Christ, une fois quintessenciée par les premiers fidèles , avait été adoptée et reproduite constamment sans aucune variation. Le profil de Napoléon est déjà presque coulé dans un moule populaire, qui passera à la postérité. Les grands personnages historiques se prêtent bien à ces abstractions, qui représentent l'unité d'un génie solennel. M. Liszt est de nature trop orageuse, pour que son portrait par M. Lehmann lui ressemble beaucoup. C'est un sylphe insaisissable plutôt qu'un héros de bronze. Il est formé de nuages capricieux , plutôt qu'il n'est taillé dans le granit. S'il y a une physionomie nerveuse, flottante, déréglée, convulsive, c'est la physionomie de Liszt. Toutes les émotions de sa divine musique , toutes les fantaisies de son improvisation passent sur son visage aussi vite que ses doigts courent sur le clavier^ physionomie fantasque, imprévue, un peu bizarre , toujours inspirée comme son talent.
C'est donc un incroyable tour de force d'avoir arrêté ce torrent et immobilisé cette figure fantastique. Le portrait de M. Lel^mann est une création
très-rare, très-surprenante et très-belle. Elle a été faite sous l'influence de M. Ingres à Rome, 1839.
Les portraits de M. Couture sont à l'antipode de la peinture de M. Lehmann. Dans ses portraits, M. Couture est plus près du naturalisme flamand que de la philosophie germanique. Le praticien habile, libre, un peu brusque, enlève l'image sous le pvemier aspect où elle le frappe, avec l'attitude surprise au moment même, sous le rayon de soleil qui iflumine son modèle. Le voilà, regardez-le avec sa pose sans apprêt, la main gauche tout bonnement dans son gousset, la main droite appuyée sur une table, le visage frais et insouciant, la lèvre vermeille, l'œil sans inquiétude. Les tons de chair sont volés à une nature saine et rubiconde ; les habits sont peints, sans y songer, dans une belle couleur sourde qui ne dévore point le visage. Le fond est d'un beau vert, glacé de bistre et de gris. Cela manque un peu de caractère ; mais on ne fait pas poser tous les jours devant soi les patriciens de Venise ou les grands d'Espagne.
Le portrait de femme, par M. Couture, n'a pas non plus les signes de l'héroïsme et des castes orgueilleuses. C'est une figure intelligente et régulière, simplement drapée dans un châle foncé. La tête est bien modelée et la couleur d'une belle qualité.
M. Haffner a peint, dans le même sentiment que
M. Couture, un très-beau portrait, en buste, de j^jme de W. , n^ 796 ; mais l'administration du Louvre a eu soin de le placer si haut, à droite, première travée, qu'on n'en a pas remarqué tout le mérite. La femme est vue de trois quarts , tournée à droite ; cheveux noirs, cou nu, robe noire, avec un liséré de dentelle sur la peau. Cela rappelle la grasse et vivante peinture de Maas et des maîtres flamands du dix-septième siècle ; la touche en est ample et assurée, la couleur forte et harmonieuse , l'effet simple et juste, la physionomie spirituelle et expressive. M. Haffner est un artiste qui fait son chemin, malgré le jury.
MM. Tissier, Besson, Verdier, Yvon, tiennent encore à la même école , ou , pour mieux dire , ils ont de l'analogie dans leur manière de voir et de traduire la nature. Le portrait de jeune femme presque collée à un lambris grisâtre, par M. Tissier, est une des bonnes peintures du Salon : couleur abondante, mouvement gracieux, exécution franche.
La Jeune Fille de dix-huit ans, par M. Besson, est bien tournée, dans un sentiment très-mélancolique ; avec ses cheveux blonds en désordre, son teint mat, sa robe d'un beau ton de safran, chiffonnée et entr'ouverte, son front penché sur ses mains qui viennent de détacher ses bijoux, elle a l'air d'une Madeleine renonçant aux vanités du
monde. A dix-'huit ans, déjà! Le raccourci du bras gauche est très-répréhensible. L'amour de la cou^ leur ne doit pas foire négliger la correction de la forme et la pureté du style ; au contraire , la couleur est même le moyen essentiel en peinture pour exprimer précisément la forme, le dessin et le relief des corps, ou, si Ton veut, les aspects que la nature offre à nos regards.
M. Yvon, Tauteur des vigoureux dessins pris en Russie, et que nous avons déjà signalés, a fait le portrait de M. Mathieu Meusnier, statuaire. C'est un peu noir et un peu lourd, mais dans la bonne tradition.
M. Hermann Winterhalter, dans sa Tête de jeune femme brune, et M, Henry Schlesinger, dans sa Jeune Fille effeuillant une marguerite, ont cherché le charme et la coquetterie; M. Pérignon, dans ses neuf portraits en robe rouge acerbe ou vert cru, a cherché l'argent ; M. Court a cherché le succès banal; M. Hippolyte Flandrin, dans son portrait d'homme, n'a cherché que le style.
C'est un spectacle digne d'attention que la lutte courageuse de quelques hommes de talent, au milieu d'un système radicalement faux et même opposé à la propriété fondamentale de leur art. M. Hippolyte Flandrin se débat avec une persévérance digne d'un meilleur objet, contre le§ difij-r
cultes insurmontables que son école se crée volop-? tairenient en peinture. Le moyen de la peinture, c'est la couleur, comme le son est le moyen de 1^ musique. Faites donc de la musique sans le son, seulement avec des mesures vides et des soupirs abstraits ! ]En musique, la mesure ou le rbytbmP ne «ont que les dépendances du son qu'ils resserrent ou qu'ils précipitent, avec sa variété infinie du haut en bas de la gamme, avec ses dégradations et ses demi-teintes, ses majeurs et ses mineurs, ses dièzes et ses bémols. En peinture, on opère sur la couleur, dont les lignes, ou ce qu'on appelle le dessin, ne sont aussi qu'une dépendance, sans existence propre et distincte de la couleur. Faites donc de la peinture avec quelques lignes et rien dedans, ni rien autour, le vide comme les soupirs en musique } n'pst-ce pas comme un papier à musique, réglé, mais sans notes, muet et morne, — le néant?
Les lignes ou le dessin ne servent qu'à contenir la couleur, à en déterminer les harmonies. On pourrait même dire que la ligne est une abstraction en peinture ; elle n'existe pas ; mais on la suppose entre deux couleurs différentes, comme on la supposa entre les corps dans la nature. Est-ce quil y a, le long de votre front, de votre nez et de votre menton, une ligne qui arrête votre protil? Ce qui dessine votre profil, c'est la couleur qui différencie de
tout l'entourage extérieur votre tête placée dans une certaine attitude et sous une certaine lumière. La preuve qu'il n'y a point de ligne, c'est que votre profil change même de charpente sous des lumières différentes.
Nous avons tout à fait à cœur cette question capitale en peinture, et à laquelle se rattachent en même temps toutes les questions de procédé et toutes les questions d'effet et de résultat. La préoccupation exclusive de la ligne, substituée à la passion de la lumière et de la couleur, c'est l'anéantissement de toute peinture et de toute poésie. Dans un paysage baigné de lumière et d'ombre, si vous cherchez des lignes, vous trouverez peut-être quelques détails séparés de l'ensemble ; mais l'impression générale de la nature vous échappe. Au lieu d'avoir devant vous l'immensité, le ciel infini, la perspective profonde, les harmonies de la terre et de f air, et le gracieux mélange des arbres sur des fonds mystérieux, vous obtenez une petite feuille découpée et vue à la loupe, un fragment de pierre, une minutie quelconque. S'il vous suffit de voir un petit phénomène isolé, ne prenez pas la peine de courir les bois ou d'escalader les montagnes, enfermez-vous dans un herbier, avec des microscopes et des bocaux pleins de choses curieuses. Vous pouvez devenir un savant ; mais vous êtes au revers de l'art.
Pour la peinture des scènes historiques et des compositions compliquées avec des personnages et de l'espace, l'école dont nous parlons est tout aussi impuissante ; car une foule d'hommes est comme une forêt d'arbres ; c'est la lumière qui les différencie les uns des autres et les meta leur plan, chacun avec sa tournure, sa forme originale, son mouvement et son expression. Sans la couleur, on ne saurait donner l'idée de la distance, de la profondeur et des relations de localités. Tous vos personnages seront platement collés sur un papier uni. C'est ce qui est arrivé au Napoléon de M. Flandrin , et ce qui est bien plus sensible encore dans les tableaux à plusieurs ligures.
Le portrait, j'en conviens, subirait cette méthode étique avec moins d'inconvénients que la grande peinture ou le paysage , parce qu'on est occupé d'une tête toute seule, sans entourage, sans accessoires et sans fond, si l'on veut, en dehors du monde extérieur, dans un isolement supposé complet. Aussi M. Ingres et son école ont-ils fait quelquefois des portraits extrêmement distingués. Nous avons admiré avec enthousiasme, au dernier Salon, un portrait de Femme, par M. Amaury Duval ; et le portrait de M. Liszt, par M. Lehmann, nous semble de même une œuvre très-rare, malgré la bizarrerie du procédé de ces deux peintres. Mais notez que ces
deux portraits sont de profil. Quoique vous n-ayez pas trouvé sur votre peau la ligne que nous vous invitions à chercher tout à l'heure , la découpure du visage vu de profil se prête mieux à la convention d'un trait décidé, que le relief du visage vu de face, avec ses plans divers, du front, du nez, des joues, de la bouche et du menton. La découpure du profil a beaucoup d'intérêt, puisqu'elle met en saillie les traits caractéristiques de l'homme ; mais la découpure extérieure d'une face n'est qu'une lune dans laquelle il faut modeler la tête et le visage. On n'y arrive pas avec un mysticisme plus ou moins ingér nieux.
Le portrait d'homme, parM. Hippolyte FJandrin, est mille fois préférable à son Napoléon, et mérite l'examen le plus sérieux ; car, malgré le vice d'un système absurde, M. Flandrin a marqué ce portrait d'un caractère incontestable. L'homme est vu de face, la tête appuyée sur la main droite, la bouche un peu crispée, les yeux iixes. C'est une tête comr mune, mais ferme; une espèce de jurisconsulte ou de savant, au teint de carton. C'est gris, terne, triste, morne, ennuyeux et malsain. C'est assez bien imité, mais c'est vivant comme un faux nez.
M. Jean-Baptiste Guignet est sur la hsière de ce précipice. Au lieu de découper ses figures en carton-pâte, il les découpe en pierre grise, à bas-rehef
sur fond gris. Sa gamme ne s'étend que du gris au noir, également appliqués aux chairs et aux étoffes. Son portrait de M. Frédéric de Mercey, tête bilieuse et fortement accentuée, est cependant un des meilleurs portraits qu'il ait faits. Il y a moins de prétention et de mélodrame que dans ses précédentes peintures.
M. d'Anthoine paraît avoir songé h M. Guignet, dans son portrait du comte d'A'**, qui ne manque pas d'une certaine grandeur.
M. Decaisne a fait un portrait de femme en robe blanche, avec des mains fines et distinguées ; M. Eugène Quesnet, le portrait de M. Géraldy ; M. Peronard, le portrait de M. Achille Jubinal, fermement, trop durement peint; M™^ de Pelleport, un gracieux portrait de jeune fille, placé dans le salon carré; M. Brossard, son propre portrait en médaillon; M. Dubufe père, un portrait de femme, très-apprécié par ses admirateurs; M. Champmartin, le portrait, en pied, d'Ibrahim-Pacha, et M. Larivière, le portrait du bey de Tunis, qui se font pendant aux deux angles du grand salon.
Un portrait curieux et qui a l'air d'une ancienne peinture, est celui du célèbre sculpteur Thorvvaldsen, par M. Griinler, de Leipsick. C'est un peu mince d'exécution, mais correct de forme et nettement accusé.
Les étrangers, et en particulier l'auteur du portrait du maréchal Soult, ne nous ont pas habitués à la bonne peinture et aux nobles portraits. Il faut voir encore, parmi les merveilles du Salon , un grand portrait d'homme assis et de face, par M. Navez, directeur du Musée de Bruxelles. A Bruxelles, tout près de Bruges, la ville des Van Eyck et d'Hemling, dont leurs compatriotes paraissent avoir perdu le souvenir, — tout près d'Anvers, la ville de Rubens et de Van Dyck, — à Bruxelles, dont le Musée, trop peu estimé, renferme des chefs-d'œuvre que le conservateur n'a sans doute jamais regardés, voilà ce qu'ils font de la tête humaine.
Il y a cependant au Musée de Bruxelles, tout au fond, en regard, deux des plus magnifiques portraits de Rubens, le prince Albert et sa femme Isabelle. Titien, et Velasquez dans sa manière la plus magistrale, pourraient seuls se soutenir à côté de Rubens quand il s'élève à cette hauteur majestueuse. Comme exécution, et à part la royale tournure des personnages, les portraits d'Albert et d'Isabelle sont de première force dans l'œuvre de Rubens. M. le conservateur les a-t-il vus?
Le portrait d'homme, par M. Navez, semble peint avec de la suie et de la cendre, délayées dans de l'eau sale. La tète est terreuse, grossière, boursouflée et commune.
Est-ce que la patrie féconde et glorieuse qui enfanta tant de génies naïfs ou sublimes au quinzième siècle et au dix-septième, est-ce que la Flandre, ce pays fertile et vigoureux, qui tient à la fois de l'Espagne par une infusion du sang, de la France par le voisinage, de l'Allemagne par la race, n'a plus ce bon sens, cet esprit et cette passion valeureuse, qui ont illustré sa vie nationale, malgré les fotalités de la géographie et de l'histoire? Est-ce que la Flandre perdrait ce caractère exubérant qu'elle a toujours conservé au milieu des conquêtes et des dominations successives d'une politique de hasard? Est-ce que le sol des franchises municipales et de la vie libre et naturelle n'a plus de sève pour faire pousser des hommes simples et forts, des artistes originaux?
Hélas ! nous avons aussi à l'Exposition un portrait peint par le conservateur du Musée du Luxembourg, ou par son fils peut-être, ou par quelqu'un des siens. M. Elzidor Naigeon n'est pas plus près de Poussin ou de Rigaud, que M. Navez, d'Hemling ou de Van Dyck. Il a voulu faire le portrait de M. Didelot, procureur général près la Cour royale de Bourges et député des Vosges : robe rouge, garnie d'hermine, tapis vert, fond gris. Ces trois couleurs que la nature marie le mieux ensemble, font un atroce ménage dans la peinture de M. Nai-
geon. Elles sont, d'ailleurs, de tempérament si aigre et si faux, qu'elles ne s'associeraient pas mieux à d'autres conjoints. Laissons-les se battre ensemble.
Et la tête de M. Dictelot? nous ne l'avons pas aperçue dans ce fracas discordant. Elle y est peutêtre, mais dévorée par la belette et le poisson, l'hermine et la pourpre, ou par le vert-de-gris.
Nousn'avons jamais compris pourquoi les hommes convenablement placés dans le monde affrontaient ainsi, de gaieté de cœur, le ridicule, quand le génie de l'art ne les pousse pas malgré eux dans la mêlée publique.
Et qui diantre vous force à vous faire exposer?
comme dit Alceste ;
Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre, Ce n'est qij'aux malheureux qui composent pour vivre. Croyez-moi, résistez à vos tentations.
Dérobez au public ces occupations.
Que M. Naigeon II, qui a tranquillement succédé à son père dans la conservation du Musée du Luxembourg, se contente d'admirer MM. Abel de Pujol, Bidauld, Blondel, Delorme, Ducis, Garnier, Gosse, Granger, Gros-Claude, Heim, Lancrenon, Mauzaisse et autres, au milieu des Ingres, des Delacroix et
des Scheffer qui ornent ses galeries. Ou bien, si c'est M. Naigeon III, le dauphin de la dynastie, qu'il attende avec discrétion l'héritage du souverain régnant. Les proverbes sont faits pour les princes comme pour les peuples : Trop parler nuit, trop peindre cuit.
PROUENADE.
Aujourd'hui , nous irons un peu au hasard , le regard levé vers les grandes toiles qui annoncent quelques qualités distinctives ou des efforts méritants. Notre école actuelle a ceci de bon , qu elle est assez variée , et fort habile dans l'exécution. Les praticiens adroits sont très-nombreux , et en même temps leurs prédilections sont très-différentes. Sous l'Empire, quand on avait vu David, Gros , Girodet , Guérin , Gérard , Hennequin et Lethière , on avait tout vu ; le reste était pacotille du même atelier. Sauf quelques excentriques , alors inaperçus , comme Prud'hon, sauf les compositions de l'histoire contemporaine par Gros, l'Empire n'a fait qu'un seul tableau, composé des mêmes
modèles déshabillés en héros ou en demi-dieux , et baptisés dans le calendrier mythologique.
A présent, les peintres s'adressent à l'histoire de tous les temps et de tous les pays , à la religion , à l'allégorie poétique, à la vie privée, à l'homme et à la nature extérieure. L'art a reconquis l'indépendance de ses affections et la liberté de ses moyens. Une compression excessive nous a conduits à une anarchie dont il ne faut pas trop se plaindre, puisqu'il en est sorti une douzaine de talents originaux, qui placent notre école à la tête de l'art en Europe, malgré la prétention des Allemands philosophes et des naturalistes belges ou hollandais.
Les tableaux religieux ont été , dit-on , écartés de préférence par le jury. On a décimé les martyrs et proscrit les saints , par cette raison qu'un tableau religieux , exposé au Salon , est toujours suivi d'une demande d'achat à la liste civile ou aux ministères ; et toujours il se trouve quelque député pour appuyer le peintre , chaque arrondissement électoral étant fort curieux d'orner ses églises et ses chapelles. Un tableau de dix pieds coûte au moins mille francs, à cent francs le pied, et le budget s'effraye avec raison de ces subventions forcées dont il ne résulte aucun profit pour les arts.
M. Appert a traité un sujet dont il n'y a guère d'exemple dans toute la tradition des peintres et
des graveurs. Je ne connais qu'une seule estampe de la mort de saint Joseph, et pas un tableau, si ce n'est une esquisse de l'école de David , où le vieux charpentier est assisté à son agonie par son fils adoptif et par la Vierge. L'histoire catholique n'a guère laissé de renseignements précis sur l'époque, le lieu et les circonstances de cette mort. Saint Joseph disparaît après l'épisode de la dispute avec les docteurs du temple. Il n'en est plus question parmi les apôtres , où il aurait dû figurer le premier, et il ne reparaît point à côté de la Vierge , lors de la Passion. Il mourut donc, probablement, durant la jeunesse du Christ. Jésus cependant ne se trouve pas dans la composition de M. Appert , qui est bien le maître d'en faire à sa guise. Le saint mourant est entouré de quatre ou cinq personnages , tous plus grands que nature , et son corps demi-nu s'enlève sur une triste muraille. Au premier plan, des vases et des draperies, d'une exécution vigoureuse. M. Appert peint la nature morte avec quelque succès , et il a envoyé au Salon un autre tableau représentant des instruments de musique.
Au-dessus du grand tableau de M. Couture, c'està-dire à cinquante pieds en l'air , est un Christ descendu de la croix, et qui mériterait d'être descendu aussi de la voûte. L'auteur , M. Fernand Boissard,
sait son métier de peintre , et le Souvenir de la retraite de Russie n'a pas été oublié par les artistes. Quand le Christ mort sera mis à portée du regard , après le classement nouveau qu'on prépare , nous y verrons ressusciter de bonnes qualités d'exécution , ainsi que dans le Samaritain , de M. Tabar , qui paraît fermement peint. Il est juste que chacun soit mis à sa hauteur. Si la direction du Louvre est embarrassée pour choisir les tableaux qui devront remplacer au sommet de la frise le Christ et le Samaritain, nous lui indiquerons d'excellents martyrs , dont personne ne remarquera l'ascension au ciel.
Au-dessus du tableau de M. Horace Vernet , on voit aussi en pendants un autre Christ et un autre Samaritain. Le Christ au jardin des Oliviers , par M. Comairas , est agenouillé presque de face et soutenu par un ange. Après avoir donné, un moment , Tespérance d'un talent original , M. Comairas est demeuré un artiste laborieux et convaincu. 11 y a également un peintre dans M. Ronot, auteur du bon Samaritain. Ses figures sont dessinées avec science , et la couleur a de la solidité.
On remarque encore sur le même côté du grand salon un Saint Martin rudement brossé, par M. Bigand, de Versailles, et la Vision de Jacob, par M. Laemlein. Les figures d'anges qui escaladent l'échelle symbolique ne manquent pas d'une cer-
taine tournure , et le visionnaire lui-même, étendu par terre, ouvre de grands bras dramatiques comme pour saisir son rêve et s'accrocher à la robe flottante des célestes grimpeurs.
Une peinture très-particulière , dans un style à la fois très-prétentieux et très-naïf, tenant à l'école allemande et à l'école de M. Ingres, c'est le Christ apparaissant à la Madeleine éplorée près du tombeau sacré , par M. Henri Delaborde ; elle est placée sur le lambris de droite à l'extrémité , contre la petite porte de la galerie de bois. Nous nous sommes arrêté longtemps à considérer ce tableau singulier, dont le dessin paraît fort correct et Texécution tout à fait précieuse. Les personnages sont de grandeur naturelle : la Madeleine couchée , dans une belle attitude , sur des fleurs terminées comme à la manufacture de Sèvres , et couverte du cou jusqu'aux pieds par une robe rose d'un seul ton, presque sans demi-teinte et presque sans plis ; le Christ debout, avec une draperie blanche , étendant vers elle sa main distinguée. Le paysage est d'une sobriété de couleur extrêmement rare, et les arbustes se dressent dans l'air avec élégance, quoiqu'ils soient découpés à l'emporte-pièce. Ce jeune talent nous inquiétait beaucoup , et nous serions heureux qu'il eût de l'avenir ; mais un petit tableau du même peintre , intitulé le Repos, vue prise aux environs
de Florence , ne justifie guère cet espoir. Il faudra voir les prochains Salons.
Près de cette pâle Madeleine, un peintre qui est certainement poëte, M. Gendron, auteur des Willis au Salon de 1846, a exposé une sainte Catherine ensevelie par les anges. La belle morte, chastement voilée dans son linceul, est étendue au premier plan, tandis que les esprits célestes descendent sur les nuées, apportant des couronnes, des palmes et des parfums. L'apparition a beaucoup de grâce et de style, et la tête de la sainte semble dessinée avec un sentiment parfait. Le tableau gagnerait sans doute à être vu de près.
M. Gendron a fait un antre tableau de petite dimension, intitulé : Après la mort. L'idée est tout à fait poétique ; sur les tombes blanches d'un cimetière éclairé par la lune fantastique, les ombres de deux amants se rencontrent et s'embrassent. Leurs formes légères se sentent plutôt qu'elles ne se touchent, comme deux nuages qui s'entremêlent mollement sous la brise. Composition pure et délicate, dans le goût des ballades allemandes.
Le Sixte-Quint bénissant les marais Pontins, par
M. Rudolp Lehmann, est placé sous l'Orgie de
M. Couture, voisinage dangereux pour un pape.
Sixte-Quint, accompagné de sa cour, est debout
sur le rocher qui porte encore son nom, au milieu
dès fndntagnês Volsqùes. Utie Tive luniière frappe ce groupe dominant toute la composition, et entouré aux plans inférieurs de la foule des populations voisines et des fameux brigands de Sonnino, accourus avec leurs femmes et leurs enfants pour profiter d'une bonne occasion, et se faire absoudre en bloc de leurs crimes et de leurs vols habituels. Les autres tableaux de M. Rudolp Lehmann sont une Vierge avec l'Enfant Jésus et une Chevrière des Abruzzes, en pendant à sa belle Vendangeuse, la Grazia, du Salon de 1843.
Quels sont encore les grands tableaux du salon carré ? Un saint Louis de Gonzague, catéchisant les pauvres dans les rues de Rome, par M. Wachsmuth ; la Mort de Jeanne Seymour, faible mais gracieuse peinture, par M. Eugène Devéria ; une Scène de Torture, par M. Vinchon ; la Chasse au Tigre, du prince Javanais ; le Pisani, de M. Hesse; les Catacombes, de M. Granet. Mais nous avons déjà cité tout cela, et nous ne savons qu'en dire de nouveau.
Nous n'avons pas parlé cependant d'un tableau de M. Lessore, intitulé la Bienfaisance. Une pauvre femme du peuple, mourant de faim ou de misère sur son grabat, serre sa petite fille amaigrie ; un autre enfant déguenillé regarde du côté de la porte, où l'on entrevoit une dame qui s'éloigne après
avoir déposé son aumône sur le lit. Hélas ! l'aumône sera bien impuissante à soulager cette infortune.
M. Lessore a de solides qualités comme praticien. Ses figures sont bien peintes, les lumières justes , la perspective savante , la touche large et simple , la couleur vigoureuse.
M. Antigna se rapproche un peu de M. Lessore pour le sujet et pour le style de ses tableaux. La Pauvre famille , une mère debout contre un nnu- , avec deux enfants , est une peinture ferme , un peu commune, mais dont l'intention inspire une honnête sympathie.
La galerie contient aussi quelques tableaux religieux , dignes d'examen. M. Lassale-Bordes , dont nous avons déjà remarqué une Cléopâtre au précédent Salon , a peint le Christ et saint Pierre marchant sur les eaux; c'est le moment où Pierre enfonce dans la mer et appelle le secours du Christ, qui étend la main vers lui et lui reproche de manquer de foi. Ces deux figures ont de la grandeur et de la noblesse. Le groupe des apôtres, qui se presse au second plan, est bien disposé et d'une bonne couleur. M. Lassale cherche encore un peu son propre style ; mais il semble appartenir à une école où il a puisé de forts enseignements, et il possède assez maintenant les ressources du métier , pour s'abandonner à ses inspirations.
Nous voyons pour la première fois le nom de M. Aubanel , auteur d'une Mort de saint Paul , Termite. Au bord d'une grotte taillée dans le rocher, le vieux solitaire, demi-nu, est agenouillé près d'un crucifix et d'une tête de mort. Cette figure, de grandeur naturelle, indique l'étude des maîtres savants et vigoureux, comme Ribera et les Carrache. Le dessin, le modelé anatomique, la couleur, ont beaucoup d'effet ; à l'entrée de la cellule, paraît saint Antoine, vêtu d'une ample robe brune. L'ensemble de la composition est très-satisfaisant, et M. Aubanel peut compter dès aujourd'hui parmi les peintres capables d'aborder les grandes toiles.
M. Barrias , élève à la villa Médicis , a envoyé de Rome une Sapho , nue et couchée , de grandeur naturelle, dessinée avec correction, modelée avec sobriété. C'est l'école de M. Ingres, dans un sentiment moins distingué. La patrie du Titien, du Giorgione, du Tintoret, dePaulVéronèse, nous a envoyé aussi un échantillon de la peinture que font aujourd'hui à Venise les successeurs des sublimes maîtres de la Renaissance. M. Schœlf n'est pas Vénitien , c'est impossible, et son nom cache quelque Hongrois dépaysé qui a traversé le golfe pour signer ses incroyables peintures, de Venise la belle et la glorieuse. La Fête dans l'intérieur d'un palais , et la Lecture des livres sacrés doivent être classés entre
les tableaux les plus drolatiques du Salon de 1847. La Lecture de la Bible est justement le premier tableau qu'on rencontre à gauche, en entrant dans le petit salon. Quelle introduction joyeuse ! Audessus se trouve une composition historique de M. Marquis, les Obsèques de Guillaume le Conque^ rant. Les peintres d'histoire, comme on disait jadis, ne sont pas nombreux au Salon. Il faut en venir aux batailles impériales de M. Hippolyte Bellangé , conservateur du musée de Rouen, et fournisseur du musée de Versailles, pour arriver au fameux Champde-Mai, 1" juin 1815, par M. Heim, l'académicien. Que le jury est bien représenté par M. Heim! Je donnerais tous mes tableaux de Decamps, Diaz , Eugène Delacroix, Rousseau etDupré; je donnerais la Joconde de Léonard, pour les portraits de V. Hugo, Alexandre Dumas, Casimir Delavigne, Scribe, Viennet, Taylor, de Vigny et autres, tels que M. Heim les a peints dans sa Lecture au foyer de la Comédie-Française. Que le père Andrieux a bonne mine au milieu de cette illustre assemblée ! M. Biard est vaincu. Si M. Biard a autant d'esprit qu'on le dit, il devrait reproduire librement au prochain Salon le tableau de M. Heim. La parodie est permise quand elle s'applique à des œuvres de cette importance, signées par des noms éminents comme le nom de M. Heim. Ici , la parodie est toute faite ;
il n'y a qu'à copier, et nous applaudirions, cette fois, à la bonne charge de M. Biard.
L'esprit est si rare en peinture, à défaut de qualités plus profondes et plus véritablement artistes! Les hommes d'esprit, d'ailleurs, comprennent qu'il faut s'arrêter au croquis , au dessin , à la lithographie, comme Charlet et Granville, ces deux regrettables improvisateurs ; comme Gavarni , le charmant romancier ; comme Daumier, le grand philosophe sans le savoir. Pourquoi Daumier n'est-il pas de rinstitut? M. Heim lui en remontrerait encore pour la naïveté de la caricature et la sublime bêtise de l'expression.
Les Lapins , de M. Philippe Rousseau , ont plus d'esprit que les poètes de M. Heim. Voilà des lapins qui sont dignes de vivre , et qui ne céderaient pas leur destinée pour celle d'un académicien ! Quel conciliabule imposant, sous l'ombre de la garenne ! Nous préférons toutefois encore à la fable de Florian, traduite par M. Rousseau , son petit Intérieur orné d'un chou vert et d'un fromage de Brie, gardés par un chat, gravement assis sur une chaise, comme les Ménagères des peintres hollandais. La grande proportion ne va pas à ces sujets familiers et à la fine exécution de M. P. Rousseau. Il lui faut des objets microscopiques à caresser doucement, comme GérarcJ Pow , qui mettait trois jours à peindre un
manche à balai. La pratique de M. Rousseau a plus de largeur et d'abondance cependant que la manière léchée et précise de Gérard Dow ou de Mieris. Il est moins correct et moins précis, mais plus gras et non moins harmonieux. Il est, pour la nature morte, à peu près comme Meissonnier pour les petits personnages, lequel suit la tradition de Terburg et de Metzu , ces petits peintres qui attaquaient une figure de six pouces comme une figure de six pieds.
Les deux lapins qui ruminent sur le plancher , dans l'Intérieur de cuisine, sont adorables. L'un a le poil gris-souris , et se présente de face ; la main aimerait à glisser sur sa fourrure proprette et soyeuse ; l'autre est vu de dos avec sa belle robe noire, tachetée d'hermine, comme un gros magistrat endormi.
Ces qualités d'un coloris délicat et d'une touche légère sont très-notables dans les Fleurs baisées par des papillons. C'est tendre, velouté, lumineux, comme les fleurs naturelles. M. Saint-Jean, de Lyon, ferait bien d'étudier cette esquisse deM. Rousseau .
Il se pourrait que l'auteur des Rrancbes en fleurs, n« 667, fût élève de son compatriote M. Saint-Jean, qu'il dépasse déjà comme fraîcheur et comme réalité. Ces branches d'amandiers et de roses, par M. Gai-
let , sont peintes dans le système des fines fleurs de la porcelaine française de Sèvres. Nous préférons, quant à nous , la manière large et fantastique des porcelaines du Japon ou de la peinture de Diaz ; mais pour ceux qui recherchent une réalité minutieuse et la délicatesse du détail , M. Gallet doit être un phénomène qui n'a certainement pas son pareil.
M. Stevens , de Bruxelles , a fait un des tableaux les plus spirituels du Salon. Il a pris son sujet dans une fable de La Fontaine, comme M. P. Rousseau dans une fable de Florian. Le chien qui porte à son cou le dîner de son maître est en train de faire ripaille sur le pavé avec la pitance que se disputent un tas de chiens sans aveu et sans éducation. Le confortable panier est là par terre, et le plus adroit des bandits , un caniche , tire du bout des dents la serviette qui recouvre un pâté splendide. Les autres tiennent déjà quelque morceau ou se battent pour le conquérir.
Et chacun de tirer, le mâtin , la canaille, A qui mieux mieux....
Chiens prolétaires et déguenillés , chiens trouvés ou plutôt chiens perdus, véritables sans-culottes de chiens , qui n'ont jamais marché sur des tapis , ni senti sur l'échiné le magnétisme nerveux d'une
main parfumée, chiens maigres et crottés, au jarret sec, à la dent blanche et aiguë, à l'œil flamboyant, à la tournure originale. Il y en a un surtout qui vaut tous les chiens aristocrates du monde : c'est le Diogène , certainement peint d'après nature , assis adroite, regardant faire le caniche. Je conviens qu'il est un peu canaille, comme dit La Fontaine, et qu'il ne tient guère aux façons du grand monde. Il n'a jamais connu son père , et le fumier de la rue a été sa seule nourrice. Sa tête sans oreilles , large, osseuse, plate en arrière, a toute l'apparence d'une tête de soldat. Son œil inquiet lance des éclairs, et sa gueule est béante et rouge. Toute sa physionomie dénote l'aventurier et le philosophe sans souci. Mais quelle est donc cette guenille enroulée autour de sa patte gauche? c'est le pansement de quelque blessure de hasard ; car sa vie doit se passer à des combats sans fin, et au milieu de cette existence de bohémien en plein air , il a pourtant le bonheur de rencontrer encore des amis qui soignent ses plaies. Le courage dans toutes les conditions inspire toujours la sympathie et un certain respect. Ce chien-là ressemble à un fier mendiant espagnol, peint par Velasquez ou par Goya.
M. Elmerick a représenté aussi une famille de chiens qui ont leur mérite : chiens courants, blancorangé, couchés dans le chenil, la mère et les petits.
Bonne nichée qui courra le cerf et le sanglier. Le tableau de M. Elmerick est grassement peint et trèeharmonieux de couleur , quoique dans une gamme grise un peu faible.
Un excellent peintre et qui sera bientôt un peintre célèbre , c'est M. Jean-François Millet , déjà connu par ses vigoureux pastels. M. Millet a quitté le pastel pour la peinture à l'huile, et ilabien fait. Ne le jugez pas encore sur son jeune OEdipe détaché de l'arbre , tableau singulier et presque incompréhensible. L' OEdipe pose une énigme au public , au lieu de deviner celle du sphinx. Il est difficile de débrouiller dans ce mortier de toutes couleurs, la figure de l'enfant tenu en haut par un pied, en bas parla tête, et les personnages enfouis dans le paysage, et le chien noir qui tache le terrain. Mais il y a dans cette fantasmagorie un brosseur audacieux et un coloriste original.
Nous avons vu des tableaux de M. Millet, qui rappellent à la fois Decamps et Diaz , un peu les Espagnols , et beaucoup les Lenain , ces grands et naïfs artistes du dix-septième siècle , auxquels la postérité n'a pas encore accordé leur place légitime parmi les meilleurs peintres de l'école française.
Qui citerons-nous encore dans cette revue capricieuse '? le Pétrarque plantant un laurier sur les ruines du tombeau de Virgile, composition poéti-
que, mais froide d'exécution, par Alfred Arago; la Salle du Musée de Dijon , qui renferme les tombeaux de Philippe le Hardi , de Jean Sans-Peur et de Marguerite de Bavière, par M. Auguste Mathieu; la Revue d'un régiment de dragons , par Lorentz , qui a tant d'esprit dans ses dessins populaires ; les Cuirassiers enlevant une batterie russe, et l'Ambulance dans un bois, par M. Fiévée ; les Marines, de M. Louis Garneray et de M. Durand-Brager, de M. Morel-Fatio, de M. Meyer ou de M. Gudin. C'est assez pour uneTois.