M. COUTURE
Les sublimes raisonneurs du dix-huitième siècle eurent une fois, — ce n'est pas la seule, — une idée très-singulière et très-drôle : voyant que, dans les arts , chacun , sauf peut-être Raphaël , ne possède que certaines qualités saillantes , lesquelles excluent même ordinairement les qualités opposées, ils imaginèrent de faire exécuter un tableau par une coalition éphémère de peintres diversement doués. Celui-ci fut chargé de méditer la composition, celuilà de dessiner Tensemble, un autre d'accentuer des parties spéciales, un autre de poser la couleur. La pensée et la forme, la ligne et le modelé, le paysage et la figure, le ciel et la terre, la nature et l'homme, furent ainsi divisés pour celte folle entreprise. Je
ne me rappelle qu'imparfaitement cette curieuse anecdote, et je ne sais plus quel en fut le dénoûment, fort peu poétique, sans doute, diamétralement opposé au génie artiste qui implique l'unité de l'image et du sentiment ; résultat très-admiré probablement dans les fabriques d'épingles, où la division du travail industriel est une condition de promptitude et de succès.
L'art est, comme l'homme, une création spéciale et imparfaite, qui ne saurait réunir en un seul exemplaire toutes les merveilles de la vie. Un homme n'a jamais représenté l'Humanité tout entière. On ne peut être à la fois audacieux et modéré , doux et brave, intelligent et naïf, abondant et sobre, capricieux et sensé, spontané et méditatif, gai et triste, fantastique et réel, poète et positif, en un mot toucher avec une égale vertu aux deux extrémités du clavier de l'âme humaine. Quelques rares génies , comme Molière et Shakspeare, ont eu seuls ce privilège. Encore est-il vrai que Molière a plus de bon sens que Shakspeare , et Shakspeare plus de fantaisie et de variété que Molière.
Supposer un homme qui résume en soi la nature humame, c'est n'admettre pour toute musique que l'accord parfait , et rejeter du même coup toutes les combinaisons infinies des sons et les dominantes particulières qui font saillie sur l'harmonie gêné-
raie. De même , supposer que la supériorité du peintre tienne à la perfection égale et uniforme de son œuvre, c'est nier le caractère de l'art et l'originalité du génie.
Tous les grands maîtres dans les arts, et particulièrement dans la peinture , ont toujours violenté la gloire par quelque passion indomptable et rare, par une faculté dominante et exceptionnelle. Raphaël, lui-même, doit son immortalité à un amour persévérant dont il est mort , l'amour de la beauté dans la femme. Chaque artiste illustre est un maniaque , emporté par un instinct irrésistible dans im cercle spécial du ciel divin. Michel-Ange est fou de la grandeur et du mouvement, Titien de la couleur, Rubens de la chair, Claude du soleil, Poussin de la tournure, Hobbéma des arbres et de l'eau mélancolique , Watteau de la volupté. Sublime délire qui enseigne au commun des hommes le fanatisme de la nature et le religieux enthousiasme de la vie universelle.
11 ne manque au tableau de M. Couture, pour qu'il soit un chef-d'œuvre, que ce cachet indescriptible d'une violente originalité; et cependant sa peinture ne relève directement de personne. 11 lui manque je ne sais quel souffle d'unité poétique pour lui donner un caractère tout à fait distingué; et cependant sa pensée est écrite d'un bout k l'autre
de la toile avec une liberté et une franchise trèsmagistrales. Il lui manque un centre d'effet qui rassemble les tronçons de cette grande image et la fasse dresser de toutes pièces comme un être vivant ; et cependant la vie est disséminée partout, la lumière, la forme et la volupté partout. C'est un peu comme les pierres brillantes d'un collier démonté, étalées au hasard sous le soleil ; et cependant l'ordonnance de la composition est très-régulière, les lignes générales bien symétriques et contrebalancées, les groupes bien classés sur les divers plans d'une architecture parfaite. Nous défions les plus fins critiques de reprendre justement dans le tableau de M. Couture, soit la perspective et la profondeur de l'air, soit le dessin des figures, soit l'harmonie de la couleur, soit l'adresse de la touche et l'habileté de l'exécution dans toutes les parties. M. Couture mérite presque, comme Andréa del Sarto, le nom de peintre sans défaut, senza errore. Je suis même sûr que si on lui cédait pour un jour le grand salon du Louvre, avec sa bravoure de pratique il jetterait sur Tensemble de sa composition quelque audacieux effet d'ombre pour déterminer l'unité d'aspect, car le seul défaut de ce tableau gigantesque est, à notre avis, l'éparpillement de la lumière, comme dans les œuvres du Solimènç et de quelques maîtres italiens du dix-septième siècle.
Il faut dire que M. Couture a peint ce palais magnifique et cette foule innombrable, dans le fond d'un atelier ordinaire, sans espace sutfisant, presque sans reculée, et sans pouvoir embrasser du regard la toile entière qui a trente pieds de long. Tout grand tableau doit être vu à distance et calculé comme une peinture de décoration. Ce qui semble souvent une exagération à l'œil rapproché, prend une autre valeur quand l'air interposé neutralise les demi-teintes et dévore les contours. La même figure, considérée de près ou de loin, s'accuse avec des relations de couleur ou de forme très-différentes. On est tout étonné, selon qu'on s'approche ou qu'on s'éloigne d'un objet, de voir apparaître des effets imprévus ou disparaître des caractères très-saiilants d'abord. Toujours l'effet se simplifie à distance, et le détail se dissimule dans la grande tournure de la forme. Examinez sous votre main la sculpture de Michel-Ange; c'est fou et impossible; on n'a jamais vu sur la nature ces épaules violemment contournées, ces flancs immenses, ces attaches de bronze, ces sourcils comme des cavernes ; mais cependant, une fois le Moïse sur son piédestal, une fois ia statue de la Nuit couchée à sa place dans le monument de Jules II, vous n'apercevez plus ces accents exagérés, et vous êtes saisi par la majesté de l'ensemble. Il ne faut donc jamais redouter, dans les figures de haute pro-
portion, les vigueurs les plus expressives et cet emportement de la forme, familier aux grands maîtres comme le Véronèse ou Rubens.
M. Couture a pris l'inspiration de son sujet dans la sixième satire de Juvénal, traduite en vers si colorés par M. Jules Lacroix :
D'où sort-il ce torrent monstrueux de licence? Jadis un humble toit conservait l'innocence De la femme latine; et les travaux fréquent?. Les mains qu'endurcissait la laine des Toscans, Annibal sous nos murs plantant sa javeline, Et les maris debout sur la porte Colline, Tout cela défendait au vice d'approcher. Mais le vice est venu dans la paix nous chercher : Le luxe, noir fléau, plus cruel que la guerre, En s'abaltant sur nous, venge toute la terre! La pauvreté romaine est morte en nos remparts. Depuis, les sept coteaux ont vu de toutes parts Descendre les forfaits que la débauche entraîne. Alors vint Sybaris, cette molle sirène, Et Rhodes et Milet, fécondes en malheurs, Et Tarenle lascive, au Iront chargé de fleurs.
Avec Juvénal pour texte, n'affectons pas, s'il vous plaît, une pruderie déplacée. Il s'agit de peindre les mœurs de la décadence romaine et cette orgie furieuse ou morne qui va bientôt s'abîmer dans le christianisme. 31. Gigoux avait déjà représenté Cléopâtre et Antoine après la bataille d'Actium,
dans un grand et superbe tableau, dont le tableau de M. Couture rappelle un peu la composition. A la manière de Plutarque, qui entremêle son récit de sages réflexions, M. Gigoux avait placé au coin de la scène quelques Gaulois indignés, protestation vivante en faveur de l'avenir. De même, aux deux angles de sa grande épopée, M. Couture a symbolisé, comme deux vers brûlants de Juvénal, la philosophie et la poésie qui contemplent tristement les excès d'un monde condamné. Cette réserve intelligente donne toute satisfaction à la morale, et permet aux plus scrupuleux d'arrêter le regard sur les derniers Pvomains, ressuscites, d'ailleurs, depuis le seizième siècle, à la cour des papes et à la cour des rois, sans qu'aucun Juvénal ait flétri la décadence moderne, avec autant de verve que le poëte antique. Le tableau de M. Couture olfre un immense portique ouvert sur le ciel et soutenu par d'élégantes colonnes corinthiennes, entre lesquelles se dressent les statues des héros, impassibles témoins de marbre. Au milieu du fond, et dominant toute la scène, c'est Brutus à la pose austère, à la tête carrée ; c'est le passé de Rome qui couvre encore de sa gloire et de sa vertu un peuple dégénéré. C'est la statue du Commandeur, qui ne descendra point de son piédestal pour punir l'impiété du Don Juan antique ; car la Providence emploiera pour le châtiment, au
lieu de la main froide d'une statue de pierre , la main brûlante des esclaves et des barbares.
Le contraste entre ce théâtre grandiose et sévère et le caractère du drame qui s'agite follement au milieu des coupes d'or, des pampres et des fleurs , des courtisanes nues et des hommes enivrés, prépare déjà à la vive et profonde impression du tableau.
Au milieu de la scène, sur un lit recouvert de splendides draperies en désordre, une femme, vêtue de blanc, est couchée avec nonchalance, comme une nymphe rêveuse au bord de la mer sans horizon ; mais son beau visage exprime une lassitude infinie et l'hébétement de sens épuisés. Ses membres, abandonnés mollement sur les coussins de pourpre, se dessinent en reliefs voluptueux. Un homme, assis près d'elle, la soutient, et tend sa coupe ciselée à une autre femme demi-nue qui y verse les acres épices de l'Orient. Celle-ci, soulevée et vue de profil en pleine lumière, resplendit de fraîcheur et de beauté ; sa main gauche repose sur les épaules ambrées d'un jeune garçon, étendu comme un nageur dans ce tleuve de délices. Pour pendant à ce groupe, Vitellius, accoudé en triomphateur, contemple l'orgie, sans s'apercevoir qu'une fille, couronnée de pampres, se serre contre lui. Le torse decettc femme, vue presque de dos, se modèJp admirablement dans
une demi-teinte transparente et légère qui recouvre à peine le grain de la toile.
Derrière ces trois couples principaux , bondit ou s'affaisse une foule de voluptueux et de bacchantes, émouvés par Vénus et par le grand dieu que la mythologie païenne aurait dû marier avec elle. C'est une promiscuité insensée avec tous les degrés de la débauche antique , adroitement dissimulés dans l'ensemble ; car la peinture ne saurait avoir les mêmes hardiesses que le poëte latin. L'épisode le plus hardi rappelle seulement une des célèbres gravures du duc d'Orléans, régent, dans les illustralions de Daphnis et Chloé : l'image incomplète est risquée par les tètes, au lieu d'être risquée par les pieds, comme avait déjà fait Boucher dans un de ses pastels.
Mais comment décrire tous les épisodes de cette bacchanale? A droite, un jeune garçon qui, grimpé sur un piédestal et s'accrochant au bras intlexible de la statue, offre au vieux Romain la coupe chancelante, et quelques têtes de femmes qui le regardent en souriant; à gauche, une jeune fille, les bras crispés au-dessus de la tête, souvenir de la magnifique figure de l'Envie dans le Gouvernement de la reine, par Rubens (n<* 702, au Louvre) ; et les vaincus de l'orgie, emportés par des esclaves , et les faibles qui s'endorment sur les vases renversés, et les physio-
nomies qui éclatent ou qui s'assombrissent, et les couronnes de feuillages et de roses qui s'entremêlent aux chevelures dénouées ou qui serpentent sur des poitrines inondées de soleil, et l'éclat des étoffes et des bijoux , et la tournure variée des personnages, et l'abondance de la couleur.
Le premier plan , en avant du lit antique, est occupé par des vases immenses, couverts de basreliefs et de ciselures, et parés de fleurs comme les convives eux-mêmes, et par deux figures très-habiles : à droite, un jeune homme, debout et vu de dos, la taille ceinte d'une peau de tigre à la mode de Bacchus, élève sa coupe dans les airs. A gauche, un autre homme est étalé sur le tapis, la tête pendante, sa couronne flétrie, tombant comme les rameaux d'un saule pleureur. Ce raccourci difficile est exécuté en maître.
Mais cependant, voici la morale de cette chaleureuse satire : c'est le jeune poëte , mélancoliquement assis à l'écart contre la base d'une colonne ; ce sont les deux nobles figures de philosophes, debout sur la droite, enveloppés de leurs manteaux et regardant avec inquiétude le suicide de la patrie. Le groupe de ces deux hommes, aux têtes pensives, aux belles formes respectées par la débauche , est dessiné dans le plus grand style et peint avec une
ampleur et une certitude dignes de Véronèse et des vigoureux artistes de la Renaissance.
On voit que le tableau de M. Couture est aussi remarquable par l'ordonnance et la pensée que par la splendeur de l'exécution. Il se pourrait bien que M. Couture n'eût guère songé à ces finesses du contraste, à l'intervention de la philosophie au milieu de la corruption antique et à la leçon qui en résulte pour le sens de son poëme. Les artistes s'étonnent quelquefois de tout ce que la critique prétend découvrir dans leurs œuvres. L'art étant primesautier, crée spontanément une image plus ou moins complète, que la critique analyse ensuite par les procédés delà réflexion. Les belles choses se découvrent le plus souvent comme les mots d'esprit, par une révélation subite dont on n'a conscience qu'après. La véritable éloquence ne cherche point son langage : elle prête sa voix au génie intérieur qui l'anime et qui lui commande. Les beaux vers naissent tout faits et ne passent point par un moule factice. De même, les belles images sautent aux yeux des peintres privilégiés. Il n'y a rien de plus facile que de faire une comédie de Molière, — quand on est Molière. De même, encore, Titien ou Rubens n'ont pas besoin de ruminer dans leur génie des spéculations abstraites, avant de jeter sur la toile une image vivante et significative. Les vrais pein-
très peignent d'abondance, comme parlent les vrais orateurs.
Ce n'est pas dire absolument que l'art soit aisé et la critique difficile, au rebours du vers célèbre dont la justesse toutefois peut être contestée. La critique et l'art ne sont pas faciles, en ce sens qu'ils exigent une éducation préliminaire et l'habitude des procédés particuliers à leur essence. Si l'art crée, la critique explique ; elle est la compagne familière de l'art; elle lui est subordonnée, comme la réflexion est postérieure à la passion ; mais elle est, jusqu'à un certain point, solidaire du génie qui invente et qui réalise, de même qu'en bonne métaphysique, on ne saurait complètement séparer du sentiment l'intelligence. S'il y a de l'intelligence dans toute œuvre artiste, il y a aussi dans toute critique éminente un véritable sentiment poétique ; sans quoi, de part et d'autre , on n'aboutirait qu'à l'insignifiance et à la stérilité.
Mais les procédés de la critique sont tout autres que les procédés de l'art. Elle naît de facultés dominantes qui par nature diff'èrent des facultés artistes, quoiqu'elles aient beaucoup d'analogie. L'art est passionné, exclusif, tandis que la critique doit être compréhensive. Si l'on reproche aux critiques de n'être pas créateurs, il n'y a jamais eu non plus de grand artiste qui fût bon critique. L'art est trop
individuel, trop indépendant, trop original, trop entraînant, pour laisser à l'esprit la placidité, l'équité distributive, la tolérance nécessaires à une logique impartiale. Les grands peintres ne se connaissent guère en peinture ; les critiques intelligents n'ont jamais été peintres, témoins Diderot et Lessing. Comment un artiste original , c'est-à-dire distinct des autres artistes, apprécierait-il justement des qualités originales opposées à son propre génie ? On dit que M. Ingres n'est pas fou de Rubens , qui le lui aurait bien rendu sans doute.
Ces réflexions n'ont pas d'autre but que de montrer la solidarité des lettres et des arts. Rien n'est plus fécond pour les écrivains que l'étude de la peinture. Les belles images enseignent le beau style. Mais l'esthétique ouvre aussi aux artistes, qui ne s'en soucient guère, des horizons nouveaux et immenses. C'est un pays dont l'exploration a été trop négligée par notre école moderne. Aussi, que de peintres bien doués sont tombés impuissants à l'entrée de la carrière, après un début glorieux! Pour notre part, nous ne nous sommes jamais trompés sur ces renommées passagères, dues au charme d'une peinture éclatante, ou à l'intérêt du sujet qui entraîne souvent l'admiration publique. L'avenir de M. Couture nous semble assuré par des raisons plus solides. L'auteur de la Décadence romaine est un
peintre qui sait son métier comme les praticiens consommés, et qui joint à la vivacité des impressions le sentiment de la grandeur et du style. ■•Le merveilleux de cette exécution, outre la science du dessin et la beauté de la couleur, est une touche délibérée, libre, sans aucune fatigue, légère, et pourtant très-vigoureuse. En plusieurs endroits, la toile est à peine frottée , et sert do fond et de lien à l'harmonie générale. M. Couture a choisi un moment de verve et de bonne .fortune pour enlever chaque morceau. Il n'a peut-être à redouter que les séductions du succès. Cependant on pourrait dire sans crainte, que cette Décadence décidera son ascension, pour imiter ce mauvais bon mot d'un des amis de l'auteur de la Méduse, au Salon de 1819 : (( Mon cher (iéricault, vous avez fait là un Naufrage qui n'en sera pas un pour vous. »