MM. ZIEGLER, HORACE VERNET, ROBERT FLEURV, ETC
Nous avons applaudi d'enthousiasme au tableau de M. Couture, signalant les qualités de cette peinture facile et lumineuse, au lieu d'y chercher des imperfections quelconques, avec la sollicitude de certains artistes biheux. L'admiration est saine à l'esprit ; et, quant à nous, nous sommes très-heureux de ces rares occasions d'approuver un bel ouvrage. Sans doute, si nous étions forcés d'attacher le regard sur des détails plus ou moins faibles, comme le Sganarelle de Molière était forcé d'être médecin et de palper la râtelle ou le foie, nous pourrions dire que le caractère romain n'est pas écrit sur la tête et la tournure de tous les personnages, qu'on désirerait trouver les beaux types conservés par la statuaire ou les médailles, que le dessin est
un peu rond, que le style manque parfois de distinction ; mais , je vous prie, quels sont, dans l'école moderne , depuis la Méduse de Géricault , et parmi les grands tableaux, les compositions préférables à la Décadence romaine ? les décorations de M. Eugène Delacroix, le plafond d'Homère, de M. Ingres, quelques poëmes de M. Ary Scheffer ; après? Si vous ajoutez Rousseau, Decamps, Diaz, Meisssonnier, Dupré, Marilhat, et quelques autres, combien comptez-vous donc de vrais bons peintres panni les contemporains ? On dit que l'école française est aujourd'hui sans rivale dans le monde; empressons-nous de l'encourager avec sympathie, quand elle combat vaillamment pour la bonne cause. D'ailleurs, il n'est pas si ditlîcile qu'on le croit de critiquer même les chefs-d'œuvre consacrés. Je me chargerais bien, si ce n'était pas une impiété, de montrer des taches dans les meilleurs tableaux du vieux Musée , de manière à faire hésiter les demiconnaisseurs. Cette tendance malheureuse à attaquer tout ce qui sort du vulgaire, n'est propre qu'à enfanter le scepticisme, le pire de tous les vices dans les arts.
Decamps raconte spirituellement qu'à l'époque de la fièvre romantique, un des rapins de son atelier avait coutume de dire, toutes les fois qu'il revenait du Louvre : « J'ai revu les Raphaël.., je trouve
cela mauvais ! » Et comme on lui demandait ce qui pouvait lui déplaire dans Raphaël : « Ce sont des galettes! » ajoutait-il invariablement, et on ne pouvait en tirer d'autre réponse.
Un jour, à un dîner littéraire, plusieurs de nos grands romanciers étaient en train de déclarer que Molière avait volé sa réputation, et que le Misanthrope, particulièrement, était une pièce détestable, quand survint un poëte illustre , dont la pléiade acceptait l'autorité souveraine. On lui demanda làdessus son avis : « Détestable..., non... , dit mielleusement le poëte illustre; mais une pièce ennuyeuse et mal écrite. » C'était renouveler la scène du marquis et des précieuses dans la Critique de l'Ecole des Femmes.
Ces gamineries, qu'on nous passe le mot, ne font rien à Raphaël et à Molière. Racine en a vu bien d'autres, Velasquez, Rubens, Watteau, Prud'hon, Eugène Delacroix, aussi.
M. Couture, qui n'est pas de cette qualité, peut braver hardiment toutes les critiques envieuses ou aveugles, et ses femmes romaines n'auront point mauvaise tournure au Luxembourg.
Tous les grands tableaux du salon carré contribuent à merveille au succès de notre jeune peintre. A droite de l'Orgie, c'est une grande toile d'un lilas laux, par je ne sais qui , M. Delorme ou un acadé-
micien;à gauche, unegi^ande toile, moitié cuivre, moitié orange, représentant je ne sais quoi, par M. Odier; au-dessus, un Christ en manteau, couleur de pivoine , et , de l'autre côté, une grande femme nue, couleur de réglisse. On est bien forcé de reposer ses yeux sur les gris argentés de M. Couture.
Il faut, d'ailleurs, nous préparer à en voir de toutes les couleurs, depuis le jaune d'œufetle chocolat, jusqu'à la flamme de punch qui distingue le Songe de Jacob, par M. Ziégler. M. Ziégler était jadis un peintre habile et vigoureux ; il y a de beaux détails dans son hémicycle de la Madeleine, et son Giotto du Luxembourg est une estimable peinture. M. Ziégler n'a pas exposé depuis plusieurs années; sa résurrection ne sera pas glorieuse. Il nous paraît que M. Ziégler ne sait pas trop quel style, ni quelle couleur adopter. La meilleure couleur et le meilleur style sont ceux qu'on invente tout naturellement et de propre inspiration. Comment le même peintre a-t-il pu faire deux tableaux aussi différents l'un de l'autre que le Rêve et la Judith? La Judith est couleur de suie, avec les yeux, les sourcils, les narines et la bouche durement tatoués de charbon. C'est une virago qui ne ressemble point à rhtToïne de la Bible.
Arsène Houssaye a écrit dans YJrtiste qu'il donnerait la Judith de M. Horace Vernet pour ne pas
avoir celle de M. Ziégler. Je ne suis pas éloigné de son opinion, si ce n'est que je donnerais bien volontiers les deux ensemble pour n'en pas avoir du tout.
Cette Judith de M. Horace Vernet, je l'ai omise dans la revue générale, ayant pris, en passant, la peinture de M. Horace Vernet pour une peinture de M. Schopin. M. Vernet cependant est, sans aucun doute, unbrosseur très-habile, et plusieurs parties de la Judith sont adroitement exécutées, entre autres le bras gauche ensanglanté qui tient la tête coupée. La tête de Judith a de la fierté et une certaine beauté belliqueuse, qui conviendrait mieux à la Liberté qu'à la chaste femme, accomplissant par le meurtre un devoir rehgieux. Judith, c'est le fanatisme inspiré, plutôt que le courage brutal. Derrière elle, on aperçoit les pieds d'Holophenie renversé sur un lit, dont la perspective est tout à fait manquée, comme dans la Clytemnestre de Guérin.
Tout le monde s'arrête au grand salon devant le portrait du roi Louis-Philippe et de ses tils, achevai, et vus de face, sortant de la cour de Versailles. Les figures et les chevaux sont de grandeur naturelle ; c'est un tour d'habileté d'avoir présenté cette cavalcade s'avançant en demi-cercle vers le spectateur. A droite du roi , sont MAL d'Orléans et de Joinville, et un peu en arrière xM. de Moiilpensiev ;
à gauche, M. de Nemours et M. d'Aumale. Les têtes sont fort ressemblantes et assez bien peintes ; les chevaux sont adroitement dessinés, mais d'une couleur de carton verni ; tout cela est creux et sans nerf. Le fond du tableau est surtout médiocre -, la grille de la cour se dresse sur un ciel plat qu'elle raye dans toute la largeur de la toile. On se demande pourquoi cette singulière invention de maigres bâtons de fer, en guise de paysage ou d'architecture, quand les personnages pouvaient se détacher sur les massifs du parc, ou sur les beaux groupes de sculpture. Regardez au-dessus de la tête du roi le cartouche aux trois fleurs de lis, que le peuple de 1830 oublia d'effacer.
En face du tableau do M. Horace Yernet on voit le Galilée, de M. Robert Fleury. Nous sommes en 1632, devant le saint-office à Rome. En ce tempslà, les affaires du ciel astronomique , contrariant le ciel des chrétiens, ne se décidaient pas si librement qu'aujourd'hui, et l'inquisition aurait bien pu faire pendre M. Leverrier, atin qu'il aperçut de plus près son étoile. Le grand homme qui attaquait la Bible en révélant la mobilité de la terre, vient d'abjurer sa découverte, les mains sur l'Evangile. Mais, au moment où il se relève, la vérité le saisit de nouveau et il s'écrie, malgré lui, en frappant du pied : " Cependant elle se meut. >> A droite, se tiennent
les cardinaux qui président à l'abjuration devant un autel chargé de chandeliers d'or; à gauche, un homme d'armes, un bourreau en cuirasse, debout, prêt à mettre sa main de fer sur le vieux philosophe; au second plan, le bureau des juges et des hauts dignitaires de TEglise. Dans le fond, des peintures sombres, la Messe de Bolsène, de Raphaël, et quelques décorations de sculpture.
Cette composition bien ordonnée offre un certain intérêt dramatique que M. Robert Fleury cherche partout dans ses tableaux ; on se rappelle l'Autoda-fé du Salon de 184-5. Le sujet est pour beaucoup dans le succès de M. Robert Fleury, qui a, d'ailleurs, une véritable intelligence de l'histoire et un dévouement obstiné à son art. Nous professons une grande estime pour le caractère de M. Robert Fleury et pour les études sérieuses qu'il a faites de Rubens et de Van Dyck, de Rembrandt, et même de quelques maîtres italiens; mais il n'y paraît guère dans la pratique de sa peinture. Il procède par réflexion, quand les autres peignaient par enthousiasme ; il mastique péniblement ses lourdes couleurs, au lieu de brosser avec certitude de beaux tons transparents. La peinture de M. Fleury est toujours dure, sèche, calcinée, opaque et noire. On dirait que ses tableaux ont été cuits au four et enfumés durant un hiver dans une vaste cheminée de
paysan. Il n'a pas surpris à ses modèles leur mystère, qui est tout simple ; ce mystère de la peinture, c'est la lumière. Voilà pourquoi Claude est un si grand peintre. Le noir n'existe dans la nature — que pour les mauvais coloristes. Je défie qu'on signale l'emploi du noir dans tout l'œuvre de Corrège, de Titien ou de Rubens. Le noir, s'il existait, serait la négation de la couleur, c'est-à-dire des degrés de valeur de la lumière sur les objets. L'ombre, si vigoureuse qu'elle soit , est toujours la transparence d'un ton plus ou moins déterminé. Il n'y a point de nuit pour les bons yeux.
C'est là incontestablement la supériorité de l'école vénitienne et de l'école parmesane, où l'ombre comporte toujours la couleur du dessous. Cette incroyable dégradation de la lumière à l'intini est merveilleuse dans les chairs du Corrège, ou du Titien, ou du Giorgione et de quelques autres maîtres de leur école. L'art du clair-obscur, considéré avec raison dans toutes les fortes écoles comme un des trois principaux éléments de la peinture, est tout à fait négligé aujourd'hui , et le mot lui-même , qui exprime assez bien la chose, disparaît presque de la langue des ateliers et des critiques. Il est vrai qu'autrefois l'enseignement des arts reposait sur une doctrine complète et précise, avec des règles et des procédés, transmis de génération en génération ,
quelquefois perfectionnés par les hommes de génie, le plus souvent obscurcis par les hommes vulgaires. Mais cependant, c'était à ces systèmes et à cette éducation technique que Tltalie devait ses nombreuses et savantes écoles , où les élèves , formes par une discipline sévère et initiés au grand œuvre par des travaux successifs, parvenaient le plus souvent à l'habileté de leurs maîtres, et multipliaient les créations de son génie. Le génie ne s'enseignait pas, mais du moins la science et le métier.
M. Robert Fleury est un laborieux artiste , et il serait désirable que, comme lui , tous les peintres prissent au sérieux leur profession. On ne verrait pas ces brusques métamorphoses et toutes ces hérésies misérables qui tournent au premier vent. M. Fleury a toujours persévéré dans la manière qui lui est propre, sans s'inquiéter de la mode et du public ; mais il a conservé aussi des défauts irrémédiables ; car si l'on acquiert les qualités de composition et de dessin, il faut naître coloriste. Il faut voir d'abord la couleur et les harmonies de la lumière, pour en transporter le reflet, bien faible, dans la peinture. La couleur de M. Fleury est vigoureuse, mais fimsse et bornée. Dans son tableau du salon carré, tout est du même ton, depuis les figures du premier plan jusqu'aux peintures de la voûte. Le mouvement du Galilée, dont la tète rappelle un peu
Fourier, est tout k fait commun et dépourvu de génie et d'inspiration.
Ces défauts sont bien plus sensibles encore dans le Christophe Colomb, reçu à Barcelone en 1 i93 par la cour d'Espagne. L'illustre navigateur, mettant un genou en terre, montre les Indiens qu'il a ramenés du Nouveau-Monde. La scène se passant en plein air, la lumière et la couleur devraient y avoir une importance capitale. C'est une fête splendide qui eût convenu au talent de Véronèse et de Kubens. Dans le tableau de M. Robert Fleury, les Indiens sont mal tournés et d'une affreuse couleur. J'aime mieux les Sauvages de M. Catlin.
Un des tableaux les plus curieux du salon carré, est Tallégorie du Temps, intitulée : le Passé, le Présent et l'Avenir, par M. Papety. Ce n'est pas que l'exécution soit remarquable; bien au contraire. Nous avions vu, le premier jour, cette grande toile, sans y arrêter le regard et sans chercher la signitication de ces trois figures banales ; mais une trilogie philosophique prend tout de suite de Tintérêt, surtout quand elle est peinte par un jeune artiste dont le talent a été célèbre aux précédents Salons. On nous l'a montrée comme une rareté, à côté de cette autre merveille représentant Napoléon, législateur.
Le peintre du Rêve de bonheur ne parait pas
connaître la belle formule de Lessing : « Le Présent, tils du Passé, est gros de l'Avenir. » Ce qui implique l'indivisibilité du temps et l'unité de la vie éternelle. Au point de vue philosophique et poétique, le temps est un, et non pas multiple. La trinité : Passé, Présent et Avenir, n'existe que relativement à nous, et comme une division arbitraire. Le Passé, le Présent et l'Avenir se tiennent inséparablement , et sont l'un dans les autres. Une bonne allégorie doit donc manifester surtout leur liaison indestructible, leur identité profonde, distinguée seulement par des caractères passagers. M. Papety a séparé ses trois Génies : le vieux du Passé, assis dans l'ombre, et presque embaumé comme un burgrave ; l'homme du Présent, assis et prêt à tourner le dos; enfin l'ange de l'Avenir, debout et radieux, presque sur le même plan que les autres. Rien ne les réunit , pas même l'étreinte de la main, pas même la ressemblance de la race. L'Avenir, qui n'est pas encore, nous semble avoir un coupable mépris pour le Passé, emprisonné dans son coin. On dit que M. Papety est fouriériste; cela expliquerait cette impiété envers la tradition et l'histoire, envers tous les grands hommes de l'antiquité. Le Présent n'est pas beau, nous sommes de l'avis du peintre ; mais cependant c'est le présent qui engendre incessamment le blond Avenir, déguisé en pastoureau ou en
— on —
favori du phalanstère. D'autres disent que l'Avenir est le portrait du comte de Paris, et que le roi a même remercié le peintre courtisan de cette flatterie misérable.
Chenavard, qui est une sorte de rêveur de génie, puissant à inventer des choses impossibles, impuissant à faire quoi que ce soit, avait eu, un jour, une idée analogue à celle de M. Papely. Au lieu de symboliser le Temps sous ligure de quelque vieillard chauve et maigre, avec de grands bras et une grande faux, il avait imaginé de peindre la procession infinie de l'Humanité, représentée par ses héros et ses poètes depuis le commencement du monde, marchant tous, de concert et entrelacés, à leurs destinées successives. Cette file majestueuse montrait Moïse et Bacchus, Orphée et Homère, Périclès et Socrate, Alexandre et César, le Christ et Cliarlemagne. Dante et Raphaël, et Luther, et Molière, et Shakspeare, et Voltaire et Napoléon. Saint-Simon et Fourier étaient, ma foi, de l'illustre compagnie, qui s'abimait finalement dans un paradis de bonheur et de justice. C(^ tableau humanitaire devait avoir cent pieds, plus ou moins, selon le local que le gouvernement aurait fait bâtir pour inaugurer Thisloire du monde en images. De tout cela , il y eut un dessin admirable qui fut exposé, je crois, au passage Colbert, lors de l'insurrection grecque.
Le fameux Napoléon de M. Flandrin mérite à tous les titres de figurer ici, comme au Salon, à côté de la sublime allégorie de M. Papety. Que ce Napoléon fera bien comprendre à la postérité le génie du héros de la France moderne ! David et Gros ont peint d'après nature le guerrier et le vainqueur. Il était réservé aux artistes de notre temps de nous montrer Napoléon en culotte de molleton et en gilet de basin, comme l'a fait M. Steuben, ou en législateur, comme M. Flandrin vient de le réussir heureusement. L'Empereur est debout sur un trône en bois blanc, peint de jaune malsain. Quel trône indigne de la chanson de Déranger ! Devant les trois marches de cette échoppe, je ne sais quel terrain glaireux, badigeonné de la même couche jaunâtre ; le tout appliqué à plat sur fond de papier bleu. La tète est extrêmement commune, et la main tient un pain d'épices où sont tracées des lettres majuscules.
Ce n'est pas Chenavard qui eût représenté ainsi le profond politique dont Tactive pensée réglait, entre deux conquêtes, les destinées de l'Europe, ou venait donner au Conseil d'Etat des leçons de droit et de bon sens.
A quoi servent, hélas! un esprit sérieux, des études consciencieuses, un certain sentiment de la forme, quand le peintre n'est pas doué de la per-
ception mystérieuse des grandes images et de la couleur qui leur domie la vie !
La troisième merveille du salon carré ( nous en trouverons peut-être sept, comme il y a sept merveilles du monde), est le portrait du maréchal Soult, par M. Henss. Quel malheur que M. Heuss soit parti pour Londres, où il va faire le portrait de lord Wellington! car, grâce à la protection du spirituel M. de Metternich, toutes les épées illustres de l'Europe, tous les maîtres de la politique, vont avoir successivement le privilège d'être caricaturés par M. Heuss. C'est un bon tour que l'Autrichien joue à ses compères, afin de réjouir les peuples et de leur faire oublier momentanément Cracovie et la Pologne. Si M. Heuss nous fait l'honneur de repasser en France, quand il ira massacrer le pays de Velasquez ou le pays de Raphaël , nous lui indiquerons quelques autres bonnes têtes, dignes de son talent. En attendant , le voici comme Titien ou Rubens, qui ont laissé les immortelles images des grands hommes de leur temps, comme M. Marochetti, qui exécute à la fois la statue de Napoléon pour le monument des Invalides, et la statue de Wellington, — pour le monument de Waterloo?
Le portrait du maréchal Soult est du dernier ridicule. Un élève de l'Ecole des beaux-arts, pris au hasard dans la classe de M. Picot ou de M. Heim,
dessinerait une têle avec quelque apparence de réalité. Ici, nous ne trouvons ni modelé, ni dessin, ni caractère, ni couleur, ni rien. L'oreille est particulièrement très-notable, et n'appartient pas à une créature humaine. Il faut que M. de Metternich soit bien puissant pour imposer àl'Europe un peintre comme M. Heuss.
Les étrangers n'avaient peut-être jamais été aussi nombreux au Salon. Sans parler des peintres de province, de Lyon, Montpellier, Toulon, Marseille, Tours, Bordeaux et Clermont-Ferrand, Rouen, Amiens, Saint-Omer, Brest, Nantes, Caen et Vire en Normandie, Troyes, Metz, Dole, Besançon, Colmar, Versailles et Sèvres, Belleville et Batignolles; sans parler des noms en berghe ou en burke, nous avons une ou deux douzaines de Belges, MM. Ange, Champein, Decoene, Geefs, Stevens, VanSchendel, Van Eyckenet Wervée, de Bruxelles; M. Wauters, de Matines; M. Van Imschoot, deGand; MM. Leys, Van-den-Eycken et Verheyden, d'Anvers. Nous avons un prince javanais; un Anglais, M. Patten, de Londres ; un Savoyard, M. Hugard, de Cluses ; plusieurs Italiens, M. Schaeft de Venise, M. Leblanc, de Florence, MM. Rauch, Barrias, Guillot-Saguez, Pignerolle, Hiilemacher, de Rome. L'Autriche, le le Danemarck , l'Allemagne sont représentés par MM. Ender, de Vienne , Lovmann, de Copenhague ;
Fries, de Heidelbei^ ; Giund, de Carlsruhe ; Becker, de Francfort-sur-Mein ; Grunler, deLeipsick. Enfin, nous avons deux Suisses, M. Aurèle Robert, frère de Léopold Robert, et le fameux M. Hornung, chevalier de la Légion-d'Honneur et maître de M. Calame.
M. Aurèle Robert a peint l'intérieur de l'église Saint-Marc, à Venise. Hélas ! personne ne le savait, et je n'ai vu le tableau que sur le catalogue.
M. Hornung a le privilège du salon carré, tout à côté des Musiciens juifs de Mogador. Quelle chance ! ce sont les antipodes de la peinture. Le tableau de M. Hornung est intitulé : Jeunesse du cardinal Jean de Brogni. On y voit deux figures , un jeune paysan et un cordonnier. Nous n'avons en France que M. Pingret qui soit de cette force-là.
La peinture de M. Henry Leys est aussi à une place de faveur, sous le Galilée. Sa Partie de musique est à gauche en entrant, dans la galerie, sous un tableau de M. Van Schendel. Ces ouvrages de marqueterie et de patience pourront bien se vendre cinq à six mille francs pièce, un peu plus cher que la Suzanne de Rembrandt , de la première vente Perrier, ou qu'un bon Peeter de Hoog. Les amateurs bourgeois trouvent, en effet , qu'Adrien Van Velde est surpassé par M. Verboeckoven, et Hobbéma par M. Koekkoek. Il est vrai que M. Bras-
cassât, de l'Institut, leur seml)le aussi de la race de Paul Potter et de Cuyp. Ces admirateurs intelligents sont les mêmes qui comparaient Girodet à Michel-Ange, à Raphaël et à Corrège.
Parmi les Allemands, M. Jacob Becker est certainement doué d'un sentiment poétique très-naïf. Le Retour des moissonneurs est une charmante procession de travailleurs, de jeunes filles et d'enfants, dorés par les derniers rayons du soleil. Ils s'en vont avec leur nonchalance germanique , les filles appuyées sur l'épaule des jeunes garçons, les enfants accrochés à la main des mères ou roulant sur les fleurettes du chemin, tous chantant quelque ballade en l'honneur de la Nature! La couleur générale est d'un blond un peu hasardé, nuance délicieuse sur la souple chevelure des femmes d'outre-Rhin, mais déplacée sur les draperies ou le paysage.
Nous avons encore découvert un autre jeune peintre, qui annonce un certain style assez distingué, quoiqu'il sorte de l'atelier de M. Paul Delaroche. M. Léon Gérôme n'a pas plus de vingt ans, à ce qu'on dit ; l'heureux artiste ! Son Combat de coqs a je ne sais quel parfum de Théocrite et de la poésie légère des anciens.
La petite Grecque, couchée mollement, regarde, avec une expression très-fine, les deux coqs excités par son frère, demi-nu, et penché sur le sable
brillant de lumière; le dessin de ces figures est correct sans être froid, la couleur sobre , juste et harmonieuse. Comment le jury de censure a-t-il laissé passer ce premier ouvrage d'un écolier sans nom?
M. EUGlîlHE DELACROIX.
La poésie , en général , c'est la faculté de sentir intérieurement la vie dans son essence, et l'art est la faculté de l'exprimer au dehors dans sa forme. Les artistes, littérateurs, peintres, statuaires, musiciens, n'inventent donc véritablement que la forme du sentiment poétique que leur inspire la nature ou la vie. Shakspeare n'a pas inventé la jalousie, mais il a été impressionné par cette passion humaine d'une façon si particulière et si complète à la fois, que, l'exprimant comme il la sentait, il en a réalisé le type dans Otello, et il a montré aux hommes la jalousie vivante. Raphaël n'a pas inventé la beauté et la pureté de la femme, mais son amoureux génie a su incarner la Vierge dans un carac-
tère immortel, saus mélange des autres qualités qui le compliquent. Dieu est le suprême artiste qui, dans sa galerie universelle, offre à ses élèves privilégiés le principe de toutes les perfections ; il ne s'agit que d'en extraire une individualité quelconque et de la créer une seconde fois , avec sa signification distincte et originale.
C'est cette création nouvelle, greffée sur l'arbre de vie , qui constitue proprement l'art. C'est un choix et une combinaison où le génie de l'artiste est souverain. La Vénus de Praxitèle offrait , dans son ensemble , la réunion de tontes les beautés éparses chez les plus admirables femmes de la Crèce. L'idéal est le but dont la nature réelle est le moyen. La nature simplement stéréotypée n'est pas de l'art. Au moment de la découverte du daguerréotype, on raconte que plusieurs bourgeois retirèrent leurs fils des ateliers de peinture, s'imaginant que l'art du peintre allait être remplacé par un procédé mécanique. Mais tous les miroirs du monde ne sauraient ajouter à une image ce qui lui donne son caractère poétique. Narcisse n'est pas un artiste quand il se penche sur le cristal d'un ruisseau pour y reproduire sa beauté. Le moindre pâtre des montagnes, sculptant sur le buis ou sur le grès une forme qu'il a rêvée , ou traçant sur le sable des lignes imaginaires, touche du pied à
l'échelle infinie qui monte dans le ciel de l'art, et, s'il grimpe un peu, il devient Giotto.
Les plus grands hommes dans la république de l'art ne prennent, en définitive, pour motif de leurs créations , que ce qui appartient à tout le monde. Une mère et son enfant, quoi de plus banal? c'est pourtant la subhme Madone , de Raphaël . Une femme nue et couchée? c'est rx\ntiope, du Corrège. Une foule obscure dans une rue sombre? c'est la Ronde de nuit , de Rembrandt. Un coucher de soleil sur la mer blonde? c'est un chef-d'œuvre de Claude. Une chaumière avec des arbres et une mare? c'est un paysage d'Hobbéma. Un petit bohémien, accroupi sur la pierre? c'est le Pouilleux de Murillo. Une fête de village? c'est la Kermesse de Rubens. Ces rares et féconds génies n'ont donc rien inventé , — rien que l'expression originale d'un sujet tout simple et tout naturel.
Le sujet est absolument indifférent dans les arts. Les arabesques fantastiques de la Renaissance ont survécu à des milliers de nobles statues. Un pot de Chardin vaut tous les Romains de l'école impériale. Un aventurier en vie vaut mieux qu'un pape mort. Les tabagies d'Adrien Rrawer sont préférables aux madones de Sasso-Ferrato. Les paysages composés avec des fantômes de temples et des arbres épiques , sont bien loin d'un naïf buisson de
Rousseau. Une miniature de Petitot coûte plus cherqu'une bataille de Lebrun. Le mérite de toute œuvre d'art est dans le caractère profond , irrécusable, et en quelque sorte spécifique, que Tartiste a su imprimer à sa création.
De même , dans l'ordre naturel , un petit lichen est aussi intéressant , aussi compliqué, aussi vivant qu'un chêne. Un insecte microscopique a toutes les passions, toutes les vicissitudes des animaux gigantesques. L'âme d'un prolétaire est aussi divine que celle d'un César. Dieu est en tout et partout, merveilleux à tous les degrés de son œuvre sans cesse renaissante.
L'art est partout aussi , comme l'ont bien prouvé Cervantes et Molière dans leurs fantaisies comiques, La Fontaine dans ses fables et Déranger dans ses .chansons , Cellini dans une coupe ciselée , Palissy dans ses plats émaiilés , Rembrandt dans ses portraits de gros bourgmestres, Adrien Van Velde dans ses pastorales, Velasquez dans ses poissons éclatants, Rubens dans ses chasses terribles , Goya dans ses Caprices , et tous ces originaux sublinie.s , qui, dans tous les temps et tous les pays, ont conimuniqué leur propre génie à une image quelconque du monde infini.
Ce n'est pas nier cependant la hiérarchie dans l'Olympe des arts. On a souvent fait , surtout au
dix-septième siècle , des Pâmasses où les grands hommes étaient classés du bas en haut de la montagne poétique. Raphaël étant au sommet , Watteau doit s'ébattre sur les fleurettes de la vallée , au bord des ruisseaux; le colibri n'habite pas les mêmes régions que l'aigle. Il y a des dieux de plusieurs degrés : dii majores et dii minores. Mais le Génie qui ouvre la porte du ciel a baissé son épée flamboyante devant Watteau comme devant Raphaël, et tous deux ont conquis l'immortalité.
L'art étant la forme , l'image d'une pensée , ou , si l'on veut, la traduction humaine des images présentées par la nature, l'art doit être le plus humain qu'il est possible. Plus l'artiste a transformé la réalité extérieure , plus il a mis de soi dans son œuvre, plus il a élevé l'image vers l'idéal que chaque homme recèle en son cœur , — et plus il s'est avancé dans le monde poétique. Au contraire, s'il n'a rien ajouté à la nature envisagée vulgairement, il a fait acte d'industriel et non point d'artiste. Une mécanique y aurait suffi. Faire nature, comme on dit, c'est une bêtise. Prenez une chambre noire ou un daguerréotype.
Je conviens que la majorité du public, peu initiée à la poésie , s'arrête devant les images qui sont censées se rapprocher le mieux de la nature, L'Intérieur de Drolling , au vieux Musée , fait l'admira-
tion de la foule, et il faut déjà une éducation lumineuse ou un vif sentiment pour comprendre le style et l'originalité des grands maîtres, c'est-à-dire de ceux qui ont vu la nature d'un regard particulier, et qui l'ont exprimée dans des images imprévues ; car chaque artiste original est un révélateur qui produit une nouveauté. Heureux les yejix bien ouverts et les esprits prompts à saisir dans les œuvres d'art , ces qualités délicates et rares dont peu de peintres sont doués parmi les contemporains : c'est comme un sixième sens auquel on doit des perceptions et des jouissances inconnues.
Si Rembrandt revenait «au monde pour envoyer des tableaux à l'exposition , il est bien probable qu'on ne les trouverait pas assez finis et assez charmants, à supposer même que le jury les eût admis. Si Rubens, on l'accuserait de ne pas savoir dessiner, et les élèves de 31. Ingres se voileraient la face. Si Ribera , il paraîtrait noir et féroce à côté de M. Horace Vernet. Si Titien , ses portraits n'auraient guère de succès à côté des portraits de M. Pérignon ou de M. Dubufe.
Les tableaux de M. Eugène Delacroix sont bien égarés entre toutes ces peintures discordantes. Mais quelle trouvaille de bonheur , quand on rencontre la perle limpide et harmonieuse au milieu des cailloux grossiers ! Voilà un homme de qualité par
le droit du talent, comme on disait au dix-septième siècle à propos du hasard de la naissance. M. Delacroix n'aurait fait qu'un de ses petits tableaux de chevalet, ou la moindre de ses esquisses, qu'il serait encore le peintre le plus ralïiné de l'école moderne. Mais il a produit avec une abondance digne des Rubens et des Murillo , dont les tableaux sont innombrables. Les œuvres d'Eugène Delacroix sont partout, et depuis vingt-cinq ans , sa supériorité ne s'est jamais démentie. 11 y a de fins connaisseurs qui trouvent le premier tableau de l'adolescent, le Dante et Virgile du Luxembourg, aussi fort que les tableaux du maître accompli. Le Massacre de Scio , qui excita tant de polémiques ardentes sous la Restauration , est demeuré radieux comme les tableaux de Versailles ou les décorations de la Chambre des députés. Les grands peintres ont le privilège de ne pas laisser un mauvais ouvrage à la postérité. Connaissez-vous un mauvais Corrége ou un mauvais Rubens ?
C'est qu'Eugène Delacroix a toujours eu le don de ces perceptions étranges de la tournure et de la couleur , qui sortent ses images de la forme commune. Cet heureux artiste n'a jamais vu un sujet (jnelconque dans la lunette des imitateurs. Il retourne son idée dans une attitude que personne ne saurait prévoir , sous une hniiière inattendue.
Il ne ressemble à aucun des maîtres du passé, quoiqu'il ait, au fond, la même inspiration. Le peintre dont il se rapproche le plus, c'est peut-être Velasquez. Il en a le style un peu sauvage, les tons argentés, la brusquerie de touche, les effets superbes; mais il n'est pas plus Espagnol que Vénitien ou Flamand.
Il n'est pas très-Français non plus. Génie excentrique dont on ne devine pas la généalogie, prolem sine matre creatam. Il n'est pas assurément de la famille de Poussin ni de Louis David ; pas plus, de la famille de Watteau ou de Boucher ; deux races distinctes dont les dynasties ont régné tour à tour sur notre école. Il n'est pas étranger cependant , l'homme qui a peint la Liberté sur les barricades , le seul beau tableau où le peuple retrouvera sa Révolution de Juillet.
Toutes les époques de l'histoire , toutes les passions, tous les genres, rien ne l'arrête. La religion» la poésie, la politique , l'allégorie , la vie intime et familière, il a touché à tout. Il a fait des batailles et des portraits , des intérieurs et des paysages , des marines et des animaux, des aquarelles et des lithographies, des plafonds de cent pieds et de petites eaux-fortes. L'Orient l'attire ; mais de l'Asie ou de l'Afrique il vole aussitôt en Angleterre ou en Allemagne , évoqué par Shakspeare ou Goethe ; à
côté de Sardanapale et des Femmes d'Alger, Hamlet et Faust. Le Christ mort ou l'Odalisque voluptueuse, la Madeleine ou la Sibylle, les rois ou les fous, les imcieiis ou les modernes , Trajan ou saint Louis , les Sultans magnifiques ou les Sorcières de Macbeth , le Tasse ou Don Quichotte , les lions et les chevaux , le ciel orageux ou la douce clarté de l'Elysée, tout lui réussit. Son œuvre est un des plus variés qui existent dans la série des maîtres. Au Salon de 1847 , M. Delacroix a six tableaux très-différents. Son Christ en croix , appartenant à M. Barroilhet , rappelle les beaux crucifix de Rubens ; ressemblance de poésie et de couleur, comme de Giorgione à Titien. Rubens n'aurait jamais existé, qu'Eugène Delacroix n'en eût pas moins fait ce Christ dans le même sentiment et avec le même aspect. Le corps est de trois quarts, tourné à gauche, la tête penchée sur la poitrine , les deux pieds séparés et fixés à la croix, chacun par un clou. M. Delacroix ne sait peut-être pas que cette séparation des deux pieds du Christ, réunis toujours depuis le treizième siècle l'un sur l'autre et fixés par un seul clou, est aujourd'hui une hérésie iconographique; ce qui lui est bien égal, et à vous aussi. Il est trèscurieux cependant , laissant de côté la beauté de la peinture , d'étudier les traditions relatives à la Passion du Christ. M. Didron a écrit là-dessus' et
sur la symbolique chrétienne plusieurs livres d'un haut intérêt , dont il continue la science dans ses Annales archéologiques. Ètes-vous pour quatre clous ou pour trois clous? Eugène Delacroix a, de son côté, Grégoire de Tours.
Ce Calvaire, d'un sentiment et d'une couleur admirables , se dessine sur un fond fantastique et sur le plus beau ciel de la poésie. Eugène Delacroix est incomparable dans Texécution des ciels. L'infini est toujours ouvert devant lui ; c'est pourquoi on l'accuse de n'être pas fini ; mais regardez la nature dans ses effets grandioses, toujours étranges et variés ; jamais le détail ne se sépare de l'ensemble ; Tair enveloppe toutes les formes et les noie dans une harmonie significative. C'est absolument comme en musique, où toutes les notes s'arrondissent dans l'harmonie dominante et dansent en chœur. Si Barroilhet n'était pas un chanteur illustre, je le tiendrais pour un grand musicien, depuis qu'il a conquis le Christ d'Eugène Delacroix. Rossini et Lablache aiment aussi d'un amour passionné la peinture des coloristes, qui leur chante à l'oreille mille motifs délicieux. Eugène Delacroix tient de près à Beethoven, et Cimarosa m'a toujours fait songera Watteau.
Devant le monticule où la croix est dressée , le peintre a placé deux ou trois figures d'hommes,
coupées par le cadre ; beau geste , vigoureuse couleur qui aide à la relation des plans. Derrière la croix, à droite, arrivent le centurion et les soldats à cheval : groupe d'un grand caractère et qui a seulement le défaut de paraître trop rapproché , la dégradation de la lumière sur le terrain intermédiaire ne donnant pas une perspective suffisante ; un coup de pinceau d'Eugène Delacroix mettra ces cavaliers à leur plan.
Tout cela est terrible d'aspect , comme il convient à l'agonie d'un Dieu ; la nature est émouvée de la terre au ciel , et l'on entend passer dans l'air des légions d'esprits qui jettent un voile sur l'ancien monde, et célèbrent les nouvelles destinées de l'homme.
Nous avions déjà vu à l'exposition de l'Odéon une esquisse de cette composition , appartenant à M. Alexandre Dumas. L'esquisse était délicieuse ; le tableau a pris une grandeur et un caractère qui ajoutent au charme de la couleur et à l'habileté impérieuse de l'exécution.
Les Exercices militaires des Marocains offrent une douzaine de cavaliers lancés au milieu de l'air et de la poussière. On disait près de moi comme une critique : « Aucun de ces chevaux ne touche la terre. » Je le crois bien, ils volent. Dans l'Héliodore, de Raphaël, il y a une figure de jeune homme.
lancé en avant avec un élan si brusque et si léger, qu'on cherche volontiers où sont ses ailes. Ces enragés de chevaux arabes ont aussi des ailes au dos et aux pieds, et dans leur course rapide ils ont encore la coquetterie de risquer toute sorte de mouvements imprévus. Pour imiter le langage du dixhuitième siècle à propos des femmes, ils se donnent des airs de tête et de croupe les plus capricieux du monde. Chacun a déjà sa toilette particulière et ses couleurs, depuis l'opale jusqu'au fauve , depuis les vifs reflets de Fargent jusqu'aux tons sourds du café brûlé. La belle volée, et comme les cavaliers suivent la cadence du galop en^iporté , comme ils se penchent sur les crinières, tenant au poing le fusil ciselé ; comme les burnous et les draperies multicolores se mêlent harmonieusement à la robe éclatante des chevaux ! C'est une furie échevelée qui se communique à la nature et qui paraît entraîner les nuages et les montagnes avec la poussière, te fond de paysage émeraude et le ciel lumineux complètent ce chef-d'œuvre , appartenant à M. de Weiremberg.
Presque en face des Cavaliers marocains est l'Odalisque , voluptueusement couchée dans la demiteinte , sous un rideau rouge , qui pourpre sa peau veloutée. Sa tête est encadrée dans l'arc du bras gauche , et le bras droit s'étend le long des flancs
amoureux. La jambe droite s'allonge jusqu'au bout du lit en soie et en duvet d'oiseaux ; la cuisse gauche se replie par une inflexion un peu trop brusque. Sur un coussin , près de la belle rêveuse , sont de petits vases à parfums, exécutés avec la touche spirituelle de Téniers et la couleur splendide de Paul Véronèse. Un air tiède, et comme une émanation de fleur ou de femme , règne dans cet intérieur tranquille. Quel dieu ou quel sultan va soulever le rideau mystérieux ?
La figure de l'odalisque est dessinée avec une perfection irréprochable. M. Ingres n'en pourrait reprendre les contours , et le modelé intérieur est rebondissant *comme dans le Corrège et les autres maîtres de Técole parmesane ou de l'école vénitienne. Cette qualité particulière delà peau doucement éclairée , avec son épiderme de pêche et ses reflets chatoyants, est exprimée à merveille. La chair ne reçoit pas la lumière comme le carton , ou les draperies , ou les objets inanimés ; la chair vivante pompe en quelque sorte les rayons solaires et ne les laisse jamais glisser avec indiff'érence. Le soleil est plus amoureux de la peau que de toutes les autres matières qu'il caresse distraitement. Apollon arrête toujours son char étincelant quand il passe sur une belle femme nue.
Outre la tournure et la qualité de la couleur,
M. Delacroix manifeste encore dans cette odalisque une particularité d'exécution très-rare aujourd'hui, même chez les plus adroits praticiens. La touche , ou la manière de poser la couleur et de promener le pinceau, est toujours dans le sens de la forme et contribue à décider le relief. Quand le modelé tourne , la brosse de l'artiste tourne dans le même sens, et la pâte, suivant la direction de la lumière, ne heurte jamais les rayons qui s'épanouissent sur le tableau. Supposez une statue taillée à rebroussepoil avec le ciseau ; quelle que soit la correction mathématique de la forme, jamais elle ne donnera un aspect juste. En peinture, on ne se préoccupe pas assez de cette logique naturelle de la pratique ; la plupart des peintres mettent au hasard leur griffe sur la toile, contrariant, sans y songer, la structure nécessaire de tous les objets et la géométrie divine. On peut bâtir un mur avec des coups de truelle par-ci, par-là ; mais on ne caresse pas le visage de sa maîtresse, à commencer parle menton.
Les Musiciens juifs de Mogador sont dans le salon carré , à droite du paysage de M. Watelet : trois figures qui se dessinent sur un lambris de perle , sans aucun accessoire ; il n'y a rien autour d'elles que le vide , mais ce vide est rempli par je ne sais quel air impondérable dont on a pourtant la sensation, comme dans les sobres intérieurs hollandais
de Peeter de Hoog. Deux juifs, vêtus de belles étoffes bariolées et d'un ton brisé très-harmonieux , sont accroupis par terre , et pincent leurs instruments avec une extase tout à fait orientale. Une belle jeune femme se penche entre eux deux , accoudée sur des tapis ; ses grands ye^x se ferment à moitié sous l'influence des sons magnétiques. Peut-être va-t-elle se dresser tout à coup , et accompagner par une danse expressive la musique de ses frères les bohémiens.
L'Intérieur de corps-de-garde à Mequinez peint bien les mœurs de ces soldats aventuriers qui traitent la guerre à leur fantaisie et passent d'une activité surhumaine à l'indolence la plus incroyable. Ils sont là deux hommes au visage farouche, endormis comme des pachas sous le luxe de magnifiques draperies ; et , autour d'eux , les selles argentées , les équipements militaires , les armes brillantes , entassés pêle-mêle, jusqu'à ce que l'ennemi appelle au combat. Voilà un camp bien gardé , et un bon exempl'e pour nos soldats citoyens. La couleur de ce tableau est fine et transparente , comme à l'ordinaire, mais dominée par un ton général un peu trop violet , qui s'explique , d'ailleurs , par le reflet de tous ces rouges pourprant les costumes et les ustensiles d'Orient. Le rouge est la couleur chérie des enfants du soleil.
Le sixième tableau d'Eugène Delacroix , Naufragés abandonnés dans un canot , se trouve entre le Christ et l'Odalisque , à gauche dans la première travée de la galerie. C'est une peinture extrêmement poétique et d'un effet très-saisissant. On se rappelle le Naufrage, exposé en 4841 , et appartenant aujourd'hui à M. Moreau, agent de change. Ce Naufrage ne craint aucune comparaison avec les plus fortes peintures des maîtres vénitiens; chef-d'œuvre dont la couleur gagne encore par l'influence du temps, au contraire de tous les mauvais tableaux. Le petit canot du Salon de 1847 est de la qualité du grand Naufrage. La mer a pris ses furieux tons de vert glauque , et déteint dans l'air jusqu'aux profondeurs de l'horizon. Le ciel et l'eau sont comme un même élément confondu par la tempête. C'est le même infini partout, en bas et en haut et autour de soi ; la colère partout, partout la nature impitoyable et frénétique. Aussi les marins du petit canot ne luttent plus. A quoi bon même jeter ce cadavre hors de la barque ? ne vontils pas être engloutis tous ensemble ? Un des hommes est couché à plat sur le ventre ; un autre renverse sa tête effarée sur le bord de la poupe , avec une expression très-dramatique. C'est terrible par la composition , par le sentiment et par la couleur.
Eugène Delacroix a bien mieux compris, suivant
nous , le drame du naufrage , que ne l'a fait Géricault dans la Méduse. La scène du radeau se passe tout près de vous , et en quelque sorte à portée du secours. Si vous voyez ainsi sous vos yeux les agonisants et les désespérés, et les pères qui pleurent leur fils mort, et les physionomies violentes , et les mains crispées qui , tout à l'heure , vont déchirer des membres humains, vous n'avez pas, cependant , l'impression complète de la situation ; car la mer immense et implacable , où est-elle ? Je vois bien quelques vagues sombres qui bondissent à l'autre bout du radeau. Mais, par ici, vos planches touchent le cadre; les naufragés n'ont qu'à allonger le pied pour prendre terre , ils ne sont pas perdus dans l'infini. Le peintre a dissimulé la cause et ne nous montre que le résultat. Ce qui n'empêche pas la Méduse d'être un des meilleurs tableaux du dixneuvième siècle.
Mais si , au lieu de rapprocher du spectateur les marins abandonnés sur la mer, loin de tout rivage, vous enveloppez d'orages cette coquille de noix, ballottée sous son groupe d'hommes, combien l'impression est plus vive et plus irrésistible ! Il n'y a pas moyen de les sauver. La poésie de la nature renforce ainsi la poésie de l'âme humaine. C'est ce qui résulte de la composition des deux Naufrages peints par M. Eugène Delacroix.
Au Salon de i 84-7, Eugène Delacroix est donc, comme toujours, un grand poëte et un grand peintre, d'une fécondité merveilleuse, et qui met autant d'art véritable dans une petite toile que dans ses belles décorations de la Chambre des députés ou de la Chambre des pairs.