DIAZ, ETC
Vive le soleil ! vivent la couleur et les nymphes ambrées, et la chair d'opale , et les chevelures ondoyantes , et les belles étoffes aux mille reflets , et les pierreries tlam'oyantes, et les bois poétiques, et les gazons émailiés, et la lumière voluptueuse et les ciels infinis ! Vive la vie ! la vie partout, dans l'air insaisissable, dans le paysage sans cesse varié, dans les fleurs et les animaux joyeux d'être au monde , dans les créatures humaines agitées de tant de passions ! décidément , la peinture ennuyeuse n'est pas amusante. Nous avons tous assez d'ennuis dans la vie politique et dans la vie intérieure , pour pardonner aux arts de nous rappeler la nature naturelle, natîira naturans, comme disaient les anciens.
la nature éternellement féconde et luxuriante qui constraste si cruellement avec nos mœurs factices et toutes les inventions douloureuses d'un monde à l'envers.
Les anciens avaient eu l'esprit d'animer tout l'univers par des allégories fantastiques. Ils avaient peuplé les nuages et les étoiles . la mer et les ruisseaux , les forêts , les prés , les montagnes et les grottes , de myriades de génies et de divinités gracieuses. Ils avaient personnifié dans la forme par excellence , dans la beauté humaine, les diverses influences de la réalité extérieure. Symbolisme
véritablement religieux , puisqu'il faisait aimer les conditions de notre existence.
Au contraire , le christianisme a voulu briser tous les liens de l'homme à une terre maudite. Il a noyé les Naïades dans leurs ruisseaux murmurants ; il a enterré les Dryades au pied des chênes attris!és; il a fait évanouir les Sylphes de Tair; il a renvoyé aux enfers tous les génies évoqués par la poésie antique -, il a transformé le globe en Thébaïde déserte, en une vallée de larmes sur laquelle flotte, solitaire , Tombre de Satan, oflVant sa griffe perfide aux hommes fatigues de ce bain de pleurs.
La Renaissance moderne , au seizième siècle , a cependant racheté le monde de cette damnation catholique , et Ton vit alors mourir stoïquement ,
— sapeur sauver les droits imprescriptibles de la vie, une foule de martyre aussi convaincus que les premiers chrétiens.
Depuis trois siècles, l'humanité soulève avec eftbrt le sombre linceul dont le catholicisme avait enveloppé la vie universelle. Depuis les Valois, la France artiste et philosophe n'a cessé de protester en fîiveur de la nature et de la liberté humaine. Quand Rabelais créait Panurge et Gargantua, Germain Pilon modelait ses femmes aux longues cuisses, aux flancs voluptueux ; quand La Fontaine écrivait ses contes , Poussin peignait ses Bacchanales ; 'quand l'abbé Prévost devinait Manon, Watteau renversait ses bergères au bord des fontaines. Le dix-huitième siècle tout entier rfaeu qu'une idée, la réhabilitation de la nature, qu'un amour, la liberté de l'esprit et la beauté de la forme.
Gardons-nous bien de renier cette glorieuse tradition de la pensée moderne, sous prétexte d'un ascétisme condamné et d'une pruderie insensée. Disu nous a donné le soleil et les campagnes splendides, et toutes les magnificences de la forme, pour que nous l'adorions dans son œuvre immortelle. Les artistes sont les prêtres qui initient les hommes de bonne volonté à l'intelligence du verbe de la nature ; car la nature parle sans cesse dans son langage mystérieux, et nous provoque àradmiration.
Diaz est un des plus fanatiques de la lumière et de la couleur. Sa monomanie lui montre partout des coups de soleil et des effets de pierres pré" cienses. Pour lui, la nature est toujours illuminée et frémissante de plaisir. Il ne connaît point l'hiver et les climats gris. Ce n'est p:îs lui qui aurait imaginé que la terre est ronde avec des pôles glacés ; car il n'a jamais quitté les tropiques. Aussi les habitants de ses paysages se passent volontiers de vêtements , et s'ils se permettent quelques draperies légères, c'est un luxe et une fantaisie de couleur. Les arbres et les fleurs ne se couvrent pas de cos^ tûmes étrangers. Pourquoi les femmes cacheraientelles l'éclat de leur beauté toute nue , qui se mêle si bien aux nuances variées de la terre et du ciel? A vrai dire, même, les personnages de Diaz ne sont que des ornements et des accessoires. Ils sont faits pour compléter le poëme du paysage, et, au besoin, on les remplacerait par un buisson de roses, ou par l'épanouissement d'un rayon.
Que signifie donc la peinture de Diaz? Elle signifie que la campagne réjouit toujours le cœur de l'homme , que les forêts nous offrent toujours des spectacles magnifiques , et qu'il fait bon se coucher sur l'herbe et regarder le scintillement du jour à travers les feuilles des arbres , et que nous avons tort de ne pas nous retremper souvent au sein de
la nature , et que nous serions meilleurs si nous vivions un peu plus au grand air. A propos , que signifie donc un beau coucher de soleil ?
Une promenade dans la forêt de Fontainebleau vaut, pour le perfectionnement de soi-même , tous les sermons de l'abbe Ravignan.
Nous avons au Louvre neuf sermons de Diaz, ou si vous voulez , le même discours en neuf images. L'Intérieur de forêt , exposé dans le grand salon , à droite en entrant , est resplendissant de lumière , avec une percée sous les arbres, des ombres transparentes et des éclats de soleil, sur un terrain couvert de mousse. Première qualité. Le Bas-Bréau est à droite, au commencement de la troisième travée : grands et beaux arbres autour d'une mare sauvage, où s'abreuve un troupeau de vaches en parfaite santé. Les Chiens dans une forêt offrent encore le même aspect pittoresque et la même abondance de couleur ; seulement, la verdure est diaprée par les petits épagneuls au poil lustré, qui courent en tous sens comme des lutins au sabbat. Dans la Causerie, un bouquet de femmes, au milieu de la campagne ; le Rêve, je vous souhaite de le faire ; la Baigneuse, je vous souhaite de la surprendre ; l'Orient, je vous souhaite d'y aller voir ; les Femmes d'Alger, je vous en souhaite à Paris. Partout, c'est la même exubéranceetle même charme. C'est une ivresse de soleil.
Le talent de Diaz a pourtant un défaut , c'est de ne toucher qu'une corde de la nature. Prenons-le comme il est, puisqu'il a le bonheur d'être exquis. Un peintre n'est pas tous les peintres. Jouissons de cet endiablé de coloriste, en réservant aussi nos sympathies pour les autres qualités de l'art , pour la mélancolie et la profondeur de la pensée , pour la correction du dessin et la grandeur du style, pour toutes les images qui font pénétrer dans les passions humaines , si violentes et si complexes. Aimons à la fois Diaz et M. Ingres, Eugène Delacroix et Ary Scheffer. Faisons pour les contempoains comme pour les illustres morts. Ayons des couronnes pour toutes les gloires diverses. Que Raphaël ne fasse jamais nier Rubens. Claude Lorrain n'attaque point Hobbéma , et Murillo vaut le Poussin. L'influence de Diaz a entraîné beaucoup d'artistes dans le tourbillon de sa lumière. M. Longuet s'y baigne en plein, et il y trouve des harmonies délicates et riches. Mais une fois qu'on s'est assimilé en partie les inspirations et les procédés d'un maître , il faut reprendre son caractère propre et peindre selon son œil et son cœur.
M. Besson est aussi un peu trop magnétisé par le fluide de Diaz. Le Goûter au bois manque d'une originalité véritable. Les portraits de M. Besson, dont nous parlerons ailleurs , ont plus de naturel
que sa pastorale. On a refusé d'ailleurs à M. Besson ses meilleurs tableaux.
Haffner est dans le même cas. Il a au Louvre un excellent portrait de femme et des Paysans béarnais qu'on doit classer avec les productions des plus vigoureux artistes. Mais le jury a repoussé cinq autres tableaux d'Hafïner, qui auraient décidé de sa réputation. Nous reprendrons M. Haffner avec M. Chasseriau et sa superbe Juiverie à Constantine, avecî M. Gigoux et son grand Charlemagne , avec M. Maindron et son groupe d'Attila, avec les autres peintres ou sculpteurs écartés par le jury, malgré leur talent et une position déjà éminente dans récole française.
MM. MuUer, Isabey et Baron attirent, comme Diaz, les amateurs de la peinture réjouissante, rehaussée par la vivacité des tons. La Ronde du mai passe sans doute dans le monde pour un des plus jolis tableaux de l'année. 11 est impossible, en effet , d'avoir en peinture plus de gaieté folle et d'abandon. Contre le mai , habillé de fleurs de la tête aux pieds , se tiennent un jeune garçon qui joue du chalumeau, et une jeune fille qui agile en l'air son tambour de basque. Un collier de belles paysannes endimanchées tournoie à l'entour comme le chœur des nymphes légères. Mais, en avant, le fil du collier s'est brisé et a laissé égrener par terre
une femme souriante que la perle sa voisine veut rattraper. Ces deux tilles sont délicieuses, l'une accroupie et relevant en l'air son frais visage, l'autre avec son mouvement d'épaules et de hanches qui sMnclinent , tandis que les jambes sont emportées par la danse. Au milieu et de face, est une autre femme dont les blanches draperies sont collées sur ses formes juvéniles. A droite , une femme se penche pour boire à une fontaine -, près d'elle , une mère montre la fête à son enfant, et un peu en arrière , dans la demi-teinte du bocage, des amants se disent à la bouche de voluptueuses folies , sans s'apercevoir qu'une fillette écarte les branches pour prendre en cachette sa première leçon d'amour.
La couleur du tableau de M. Muller est vive et variée , le mouvement de ses figures capricieux et bien dessiné. M. Muller est un praticien qui ferait un savant Christ ou un tableau d'histoire , tout comme un autre , s'il ne préférait le charme et l'esprit à la peinture plus sévère. Il a fjiit, une fois dans sa vie, un Martyre de saint Barthélémy, vigoureux et terrible comme un Ribera. Les premiers plans de sa Ptonde du mai sont surtout peints avec une abondance et une liberté très-magistrales.
M. ïsabey a toute sa coquetterie habituelle dans la Cérémonie, où se pavanent au milieu de l'église de Delft ses personnages du seizième siècle, cava-
liers raides et pomponnés, avec des justaucorps de toutes couleurs et des collerettes montantes ; femmelettes élégantes et bien tournées , dont les têtes éclatent sur les guimpes blanches, comme des bouquets sur les bords évasés d'une amphore chinoise. La jeune fille qui monte l'escalier est adorable. On remarque encore une foule de petites figures trèsspirituelles, et qui minaudent le plus agréablement du monde. Le fond d'architecture est d'une belle couleur. Ce qu'on peut reprocher seulement à M. Eugène ïsabey , c'est le miroitement de la lumière partout, d'un bord à l'autre de la toile, avec une valeur égale , sur les chairs , sur les dentelles, sur les étoffes de soie, sur les armes, sur les décorations de l'édifice. Il n'y a point d'effet général, mais beaucoup d'adresse , de fraîcheur et de délicatesse dans tous les détails.
M. Baron abuse un peu du rouge et des tons francs , rapprochés les uns des autres. Le Pupitre de Palestrina surtout agace trop vivement le regard. Dans l'Andréa del Sarto peignant une fresque au couvent de l'Annonciade , à Florence, la composition est ordonnée d'une foçon très-pittoresque. Le peintre et son modèle , sa femme tant chérie qui pourtant le fit mourir de chagrin , sont montés sur l'échafaudage, à la hauteur de la voûte. Il a déjà esquissé sa Madone, qui deviendra un chef-d'œuvre.
Autour de lui , deux ou trois élèves sont occupés à broyer les couleurs ou à préparer les pinceaux. Ce tableau est à gauche , au milieu du petit salon d'entrée.
La Soirée d'été nous semble préférable aux deux autres tableaux de M. Baron. Ici le paysage et le ciel aident à l'harmonie. Les petites figures sont mollement couchées dans un parc et jouissent de la fraîcheur du soir et de l'herbe. C'est une scène de Boccace , si vous voulez , ou une Conversation de Lancret.
M. Camille. Roqueplan était autrefois de cette pléiade gracieuse qui a toutes les sympathies du monde distingué et des joHes femmes, en conservant les qualités du peintre et du coloriste. Depuis qu'il a habité les Pyrénées, il a un peu changé sa manière ; son dessin est plus serré, sa couleur moins évaporée, son sentiment plus mélancolique. Il prend les lumières dans une harmonie plus douce et plus reposée, il donne plus de caractère à ses personnages, plus de véritable solidité au relief desiormes. Cette métamorphose du peintre aura-t-elle servi son talent? Peut-être. Pour ma part, j'aime autant ses Montagnards foisant viser leur passe-port, ou " son Paysage de la frontière espagnole, que n'importe quelle autre de ses peintures précédentes. .
Dans le Visa des passe-ports, un paysan, debout,
se dessine sur un mur blanc, avec son costume pitr toresque, son chapeau de feutre et sa figure bâlée. Un grand chien, de cette belle race courageuse et patiente qui partage toutes les aventures de l'homme des montagnes, est assis à ses pieds. A droite, un enfant, demi-nu, se chauffe au soleil ; à gauche, sur un perron, monte un des paysans, entre de jeunes filles curieuses. Tout cela doit représenter à merveille l'aspect du pays et l'individualité des habitants.
Les Paysans delà vallée d'Ossau sont une répétition de l'aquarelle exécutée en grand pour l'album de la duchesse de Montpensier. Je ne sais pourquoi, dans Talbum, cette marche de montagnards a été intitulée : la Fuite en Egypte. A cause sans doute de la paysanne montée sur un âne et du jeune paysan qui le conduit. Ce gars -là n'accepterait jamais d'être saint Joseph.
Le petit paysage est très-lumineux et très-délicatement peint, surtout dans les fonds; trop délicatement peut-être, pour l'expression d'un pays sauvage et fort accidenté.
On a dit que M. Camille Roqueplan se rapprochait un peu, dans ce nouveau style, du style de M. Adolphe Leleux. Mais l'analogie est plutôt dans le sujet, dans les costumes et dans la localité de la lumière , que dans le sentiment qui inspire les
deux peintres, ou que dans les procédés de leur exécution. M. Roqueplan a été frappé d'une certaine noblesse calme et sérieuse qui élève la tournure et la physionomie de ces enfants des montai gnes, tandis qu'Adolphe Leleux a saisi leur côté farouche et aventureux. L'exécution de M. Camille Roqueplan est sobre, logique et correcte. La peinture de M. Adolphe Leleux est plus vive, plus passionnée ^ elle se préoccupe de l'effet juste, plus que de la perfection du détail. M. Leleux se garde bien de peigner et de débarbouiller ses bergers. 11 les prend sans façon et sans apprêt, au coin d'un rocher, sur la bruyère épaisse, avec leurs peaux de bête comme des pâtres du temps d'Homère , ou même grimpés sur leurs longues échasses de héron, quand ils arpentent les landes. M. Roqueplan leur donne le loisir d'endosser leurs belles vestes brunes pour aller à la ville ou pour se hasarder au delà des frontières. Les montagnards de M. Roqueplan songent déjà à se dépayser; ceux de M. Adolphe Leleux n'ont jamais vu la plaine, et ne soupçonnent point la civilisation.
M. Leleux a eu deux tableaux dans le salon carré. Il le mérite bien. Le plus petit représente le Retour du marché, en basse Rretagne. Les figures ont un pouce de haut, mais une allure si particulière, un caractère si franc, une bretonnerie
si décidée, qu'on leur suppose tout ce qu'il faut pour être de parfaits sauvages. Soyez sûr qu'on ne parle pas français dans ce petit groupe de bouviers épatés et de brunes pastourelles.
Les Jeunes Pâtres espagnols sont de plus grande proportion, (iarçons et filles se roulent pêle-mêle sur l'herbe rousse, ramassés en un monceau comme des aiglons dans une aire et jouant avec des petits chiens. Leurs visages cuivrés, leurs rudes crinières, leur bouche un peu bestiale, laissant apercevoir des crocs d'ivoire, leurs mouvements brusques, les étoffes couleur de mousse brûlée, le paysage âpre et stérile, le ciel vif, mais orageux, tout annonce une race bien distincte et un coin perdu dans quelque sierra inaccessible.
Les Bergers des landes ont également leurs signes autochtones. Ils arrivent du pâturage avec leurs échalas de sept lieues, et touchent du front au toit des chaumières. La couleur de ce tableau est trèsvigoureuse.
Le chef-d'œuvre de M. Leleux, au Salon de 18-47, n'est pourtant pas une scène des Pyrénées ou de la Bretagne : c'est le portrait du peintre par lui-même, une belle tête, qui aurait conduit son homme partout où il faut du courage et de l'originalité.
M. Armand Leleux a quatre tableaux : des Men-
diants espagnols qui marchent comme des princes ; un intérieur, et deux petites figures d'Andalous. Le Guittarero est plein de physionomie et très-bravement peint.
M. Hédouin a deux tableaux : un Souvenir d'Espagne, perdu dans la travée noire, et une petite Paysanne Ossaloise, perdue dans la galerie de bois. M. Hédouin a déjà eu le malheur de voir refuser par le jury ses ouvrages les plus importants. La mauvaise pl^ce qu'on lui a donnée est un second refus de publicité.
Qui donc a fait une certaine célébrité à un tableau médiocre : Molière chez le barbier trouvant le type du bourgeois-gentilhomme ? M. Vetter doit avoir étudié la peinture dans les lithographies de M. Madou de Bruxelles. Son dessin est petit et sans accent, sa couleur commune et même discordante dans les rouges trop ardents du bourgeois. Les têtes sont insignifiantes ou d'une bouffonnerie grossière. Jamais vous n'auriez deviné Molière dans ce petit bonhomme rondelet et banal. Cela manque d'esprit, de finesse, de véritable comique, et, comme disait Diderot, de ce que vous savez.
Le « ce que vous savez » , ou plutôt le « ce que vous ne savez pas » , le « on ne sait quoi » , l'intraduisible, l'indéfinissable, cette chose vague, qui est pourtant la seule réelle, qui vous saisit et que vous
ne pouvez saisir, qui est l'éloquence même et qui n'a pas de nom, qui invente sans y songer, et qui se comprend tout de suite, la poésie, le caractère , le sentiment , le feu sacré , le génie , « je ne sais quoi » , voilà le rare et le précieux dans les arts.