‹ Le Salon de 1857Chapitre 10 sur 26 · LE SALON DL · texte numérisé non relu

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avec un entrain, une verve, un emportement pleins de puissance et d'originalité. Malgré l'exagération des attitudes imposée par le sujet^ M. Henneberg a su toujours rester maître de son dessin et ne lui a pas un seul instant permis de s'égarer. C'est bruyant et tempétueux sans confusion. M. Henneberg est un nouveau venu, je crois. Ceci est un heureux pronostic. De la fougue et de la sagesse en même temps, la rencontre est rare et méritante. Le coloris est excellent et d'une science déjà très-avancée, sûre d'elle-même, connaissant bien la valeur des tons et leurs affinités électives. Il y a beaucoup d'avenir chez un peintre qui s'annonce ainsi , car son tableau est en dehors de toutes les mièvreries, de toutes les imitations sans hardiesse, de toutes les hésitations maladroites que les débutants nous montrent d'habitude, quelque bonne volonté que nous ayons de nous illusionner sur leur valeur.

Parmi les nouveaux venus (c'en est un, je pense), nous devons signaler aussi M. Heilbuth, qui, sans être tout à fait dégagé de réminiscences, nous fait voir deux bons tableaux. Poli-

tesse, un peu flamand peut-être dans la composition et la coloration générales, représente quelque chose comme deux bourgmestres qui se font force civilités au bas d'un escalier qu'un jeune homme et une jeune fille, un peu mous de contours, ont déjà franchi. Le geste de ces braves gens, si minutieusement polis, est naturel et dessiné avec esprit par un crayon que les difficultés n'ont pas l'air d'effrayer. A cette toile je préfère cependant Palestvhia, quoique l'ordonnance de ce dernier tableau pèche par une disposition très-froide : au milieu, un personnage de face cantonné sur chaque côté de deux personnages de profil ; cette symétrie est au moins inutile dans un sujet qui n'a rien d'allégorique. Ici les réminiscences sont plus vénitiennes que flamandes, tout en laissant au peintre son originalité. Je vois là une jeune fille vêtue d'une robe vert très-clair dont la nuance s'associe par de très-habiles transitions à un casaquin bleu tendre ; ce seul petit morceau annonce chez M. Heilbuth un rare instinct de la couleur et de ses mystères; mystères qui semblent inexplicables, car jusqu'à présent la coloration est pu-

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rement empirique, nul encore n'a su trouver et fixer ses lois; et cependant elles existent certainement, comme existe la théorie du dessin, que, par la perspective des anciens peintres,nous voyons rester si longtemps indécise. Un savant distingué a publié sur ce difficile sujet un livre fort remarquable1, que nous ne saurions trop engager les artistes à lire et à méditer. M. Adolphe Gourlier ne pourrait-il aussi faire connaître et rendre publique sa théorie musicale de la coloration à l'aide de laquelle il a obtenu de si harmonieux résultats dans ses peintures de l'église Saint - Eustache ? Pour en revenir à M. Heilbuth, que cette courte digression ne doit pas faire perdre de vue, nous dirons que son Paleslrina est bien mouvementé, très-précis dans la délicatesse des mains et des attaches, et qu'il y circule un air ambiant plein d'effluves douces et tranquilles.

Je ne ferai pas à M. Haffner les mêmes éloges sur le coloris des Cadeaux de noce; il est

i De la loi du contraste simultané des couleurs et de l'assortiment de» objets colorés, par M. Chevreal, île L'Institut l vol. cl un allas. Paris,

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dur, heurté et violent sans force; les personnages ont de l'aplomb, mais ils sont alourdis par la manière dont ils sont peints. M. Haffner a du talent cependant, car parmi ses paysages, en voici deux: Bords du Rhin et Étang de Meinau, qui sont hardiment traités, avec des eaux?TW>\ et non pas en soie chinée comme on les fait d'habitude; ce qui prouve que lorsqu'il voit bien, il sait rendre la nature telle qu'elle est, et en faire ressortir le sentiment dont il a été saisi en la contemplant.

La préface de Gil Bios a fourni à M. Hillemacher l'occasion d'une jolie toile intitulée : les Deux Ecoliers de Sala/manque; quelques pesanteurs de touche se font bien remarquer par-ci par-là, surtout dans les lèvres et sur les dents de l'écolier qui rit ; mais, en somme, c'est une toile honorable et dont on peut être satisfait.

C'est à Cervantes que M. Célestin Nanteuil a demandé un sujet, et d'Espagne qu'il a rapporté les décors de la Scène de don Quichotte. Le poète et le soleil l'ont bien inspiré. Les enchanteurs sont venus, évoques par des chevaliers félons, et le doux hidalgoesi enfermé dans

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cette grande cage que vous savez et que traînent lentement des bœufs courbes sous le joug. On s'est arrêté près d'une pomda tout empanachée de pampres et sur le seuil de laquelle l'hôte rubicond apparaît, portant un ventre qui fait envie à Sancho fort occupé, de son côté, à presser une outre à laquelle il va bientôt donner une longue et fructueuse accolade. De belles voyageuses et déjeunes cavaliers regardent curieusement le vaillant amant de Dulcinée désarmé, emprisonné, conduit comme une bête féroce enlin captivée, tandis que lui-même et sans fierté, l'humble héros, il passe la tête à travers les barres du chariot et cause avec une pauvre paysanne. Au fond, comme un océan pétrifié sous la lumière, on aperçoit les solitudes arides de la Manche que ferment dans le lointain les crêtes décharnées d'une âpre sierra. Il est difficile de mettre plus de charme, plus de coloris ingénieux et frais au service d'un chef-d'œuvre qu'on veut interpréter.

Les Chasseurs suirant aux rougeurs un sanglier blessé, de M. Schûtzenberger, est une toile qui ne déchoit en rien du Printemps, de 1\4m-

tomne et des Pêcheurs des bords du Rhin que nous avons vus et applaudis à l'Exposition de 1852. D'un franc dessin et d'un coloris agréable, cette petite composition a le mérite d'être sincère et de bien représenter ce qu'elle veut. La terre est blanche de neige (on chasse en tout temps les animaux nuisibles), un limier tirant sur sa laisse, malgré les efforts et presque les raidissements du piqueur qui le suit, flaire la large trace ensanglanté de la bête blessée ; des chasseurs se hâtent en escaladant un talus. Le bois est profond et la neige durcie doit crier sous les pieds. Je crois que M. Schiitzenberger a bien fait de renoncer aux animaux; son talent vaut mieux que cela.

.M. Schenck débute, ou à peu près; son essai n'est pas un coup de maître, mais c'est du moins un très-louable effort. Il a appelé son tableau : la Neige ; il aurait pu le nommer : la Misère. Une pauvre vieille femme, affaiblie, brisée par l'âge, les privations et les souffrances, est sortie de sa hutte pour aller à la forêt voisine chercher du bois mort afin de faire cuire la soupe et de réchauffer son corps engourdi.

Les haillons rapiécés la couvrent et la défendent mal contre les rigueurs du froid; un mouchoir à carreaux entoure sa tête ridée ; ses jambes nues sont enveloppées de paille tressée, mais la bise est glaciale, la neige tombe, la brume monte et la nuit vient. Sur ses épaules voûtées, elle a placé le fagot réuni à grand'peine et, avec toute la hâte que les années lui permettent encore, elle revient vers sa chaumière, suivie d'un chien, le dernier ami du pauvre. En route ses forces l'ont trahie, et la fatigue l'a abattue avec son fardeau, dans la neige, hélas ! et dans la mort. Sa main, crispée par un dernier effort, n'a saisi que le vide; son visage tuméfié est incliné pour toujours; le vent fouette en sifflant les mèches grises de ses cheveux. C'est la misère dans foute son horreur, dans tout son effroi, dans tous ses enseignements. Le chien est resté, il lève lentement la tête et hurle pour appeler un secours qui ne viendra pas. Le ciel est terrible, bas, chargé de colère et noir de malédiction; demain le cadavre rigide n'apparaîtra plus que comme une ondulation de la neige, à moins que les corbeaux

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voraces qui accourent déjà à tire-d'aile n'aient su le déchirer malgré son blanc linceul. L'impression est violente devant ce tableau, elle secoue comme en présence de la réalité. Sa facture est solide, grasse, avec quelques inexpériences peu inquiétantes chez un homme de bonne volonté qui doit savoir que le travail gagne le talent et ouvre l'avenir.

Les peintres anecdotiques ne sont pas trèsnombreux .cette année; voici cependant M. Léon Kaplinski qui, dans la Dernière Heure de Robak, un traître qui se confesse et se dévoile au lit de mort, nous montre une bonne et trèssérieuse interprétation de la poésie d'Adam Mickiewicz. Si un dessin exact, une couleur chaude, une touche très-ferme et un mouvement vigoureux peuvent donner quelque valeur à une toile, celle-ci est digne qu'on s'y arrête, car elle a toutes ces qualités, et, en outre, une franchise d'allure qui fait plaisir à voir.

M. Labouchère continue la tâche qu'il s'est généreusement imposée, de glorifier par la peinture les fastes du protestantisme. Déjà plusieurs fois nous avons eu à signaler dans ses

tableaux une recherche approfondie de la vérité historique; il n'est pas de ceux que l'on peut prendre en défaut, et l'on voit qu'il connaît de sire les sujets qu'il traite. Son Luther à la dicte de Worms est un tableau consciencieux, bien composé, éclairé d'une façon qui est peutêtre trop arbitraire, et très-curieux par le nombre, l'importance et l'exactitude des portraits qu'il contient.

M. Penguilly l'Haridon n'est point heureux cette année; nous nous rappelons de lui, cependant, une Tempête qui était fort remarquable, et des Sonneurs de biniou qui avaient leur mérite ; son Combat des Trente est une œuvre d'archéologie plutôt que d'art. Le costume de l'époque y est rendu avec un soin minutieux qui dénote une connaissance rare de la matière; mais le combat a un peu l'air d'une bataille de rois de carreau et de valets de pique ; c'est là un défaut inhérent au sujet, je le sais ; mais n'aurait-on pas pu trouver moyen de tourner, sinon de vaincre cette difficulté? J'en veux à M. Penguilly l'Haridon d'avoir placé dans un coin, de dos, et comme sacrifié, le sire de Tinténiac ;

a-t-il donc oublié qu'il fut le mieux méritant de la journée?

Un Corps de, garde de reîtres (la partie des chefs) est le meilleur tableau de M. Jacquand ; la facture est spirituelle et soignée ; les groupes, intelligemment éclairés, se composent bien et, loin de se nuire entre eux, comme cela n'arrive que trop souvent, s'expliquent et se complètent les uns les autres. La couleur vive de tons et savante a tout ce qu'il faut de chaleur pour faire valoir d'agréables lignes agencées avec adresse et diverses physionomies heureusement trouvées.

Les différentes toiles de M. Ginain et surtout sa .' cri c'a général Desaix et son Combat de VAj.onn annoncent de la facilité, de la préoccupation pour les effets raisonnes, et une exacte obseivation du pioupiou français. La brosse paraît encore timide quelquefois et comme prise d'hésitation, mais je ne désespère pas de la voir prendre bientôt une fermeté plus agile.

M. Brion avait fait des promesses qu'il ne tient pas; où s'en vont maintenant les espérances que nous avions dû concevoir après le

Train de bois sur le Rhin? avec les neiges d'antan, j'en ai peur. Son Saltimbanque au moyen âge est très-recherché et peu trouvé; c'est d'une mollesse inconcevable; les architectures ont l'air d'être en neige qui commence à fondre; le contour est indécis et la coloration inharmonieuse. Je ne sais pourquoi je m'imagine que M. Brion vit dans un voisinage artistique qui lui est défavorable. Un peu de nature lui fera grand bien ! Ce tableau est presque un échec ; il est homme à s'en relever, nous le savons : aussi l'ajournons-nous sans crainte à la prochaine exposition.

M. Maurice Sand, qui est un coloriste de la bonne roche et qui s'apprête à porter dignement un nom d'une gloire écrasante, a mis une vive imagination et un talent déjà sûr au service des superstitions berrichonnes. Tous ceux qui ont vécu quelque peu à la campagne, près des chaumières et dans la familiarité des paysans, savent les contes de la veillée et les terribles histoires de lavandières, de grand Fourchu, de chèvre rouge, de farfadets et de lutins. Nous rions de toutes ces sornettes au coin

de notre feu, nous qui sommes des civilisés, des esprits forts, n'ayant qu'une foi très-mince aux revenants et ne croyant guère au supernaturalisme ; mais ces pauvres gens en tremblent, dans les grandes solitudes qu'ils parcourent sans cesse, et où la nature prend parfois, sous certains rayons de lumière, les formes les plus sinistres ; ils savent donner un nom et une légende à tous ces phénomènes qui laissent froids nos esprits imbus de philosophie. Si, là-bas, au fond de la clairière, à l'angle où coule ce ruisseau, un léger brouillard se lève et monte lentement vers la lune, c'est la demoiselle blanche, la fille du roi païen autrefois noyée pour ses crimes, et qui tord le cou aux voyageurs attardés; si, près de l'étang, un vieux saule étend dans l'eau ses bras maigres et noueux, c'est la Batteuse, une méchante femme qui lessive l'àme des morts ; si au matin on retrouve la crinière des chevaux embrouillée et mêlée de paille, c'est que le follet est venu les tourmenter pendant la nuit; le follet, un singulier animal qui a une tête de cétoine et dix-huit petites mains agiles comme

des pattes d'écureuil. Chaque province a ses superstitions particulières ; celles dont je viens de parler sont du Maine ; celles du Berri les valent bien et désormais elles sont immortelles, car un des plus grands esprits de notre époque les a, pour jamais, fixées dans ses œuvres. Vous rappelez-vous la jolie chanson :

Fadet, Fadet, petite Fadet, Prends ta chandelle et ton cornet; J'ai pris ma cape et mon capct, Chaque follette a son follet !

Nous les savions toutes, ces naïves fables, maintenant nous les voyons. Le soleil s'est abaissé derrière l'horizon, il a disparu laissant après lui une vapeur rouge qui empourpre les nuages et brille sur la rivière endormie. Contre un vieux pilotis, du fond des eaux, sort un homme immense, indécis dans sa forme, effrayant dans sa gigantesque immobilité, c'est le grand Bissexte ; à sa vue, les pêcheurs épouvantés poussent des cris, s'enfuient et se laissent choir d'eflroi, car il porte malheur à ceux qui l'aperçoivent. D'où lui vient son nom? de ce qu'il apparaît surtout pendant les années

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bissextiles. C'est au mieux. Cette croyance, que les années bissextiles sont toujours signalées par des fléaux, est au reste très-vieille en France ; elle a même donné naissance au mot bissêtré, qui est synonyme de malheur; n'est-ce pas dans V Etourdi que Mascarille dit ces deux vers :

Eh bien! ne voilà pas mon enragé de maître! II va nous faire encor quelque nouveau bissëlre.

Le Loup-garoii est un très-beau clair de lune, avec de froids effets bleuâtres et luisants. Le long du chemin, les saules centenaires agitent leurs membres contournés ; sur la route, un paysan se sauve à toutes jambes, à folle terreur, car il sent sur son dos, cramponné et terrible, le loup-garou dont la chaude haleine frappe son visage. M. Maurice Sand a exposé aussi plusieurs dessins sur des sujets analogues; ils sont remarquables tous à plusieurs titres ; mais celui qui représente les Lupins nous séduit davantage. Le long d'un cimetière éclairé par la lune, des loups sont rangés, debout sur leurs pattes de derrière, la tête levée et le dos à la muraille.

Ils hurlent en regardant la chaste Phœbé avec des yeux creux, agrandis et brillants de je ne sais quelle lueur diabolique. Ne les redoutez pas, ils sont plus braillards que méchants, et dès qu'ils aperçoivent quelqu'un, ils fuient en criant : « Robert est mort ! Robert est mort ! » Il y a, dans ce petit dessin largement enlevé au crayon de couleur sur papier foncé, une belle entente de la lumière et des demi -teintes. M. Maurice Sand aurait pu vivre immobile à l'ombre de la gloire maternelle; mais il sait que noblesse oblige, il a voulu conquérir la sienne propre, pour lui-même, en dehors de l'héritage; il gagne aujourd'hui ses éperons de chevalier et perpétue une dynastie.

Puisque nous en sommes aux superstitions, passons en Italie et suivons M. de Curzon à \y Escalier de V église de San-Bencdetto, près de Subiaco. A Rome, en face de Saint- Jean deLatran, si mes souvenirs sont fidèles, il existe une semblable scala santa ; ça se gravit à genoux, degré à degré , en récitant sur chaque marche un nombre de Pater elà'Ave indiqué. Les estropiés, les infirmes et les incurables qui se livrent

à cette gymnastique sacrée sont certains d'être promptement remis sur pied. Ce pèlerinage d'un nouveau genre peut se faire par procuration, et même dans ce cas, s'il est aidé de quelques copieuses aumônes, son résultat ne saurait être douteux. C'est souverain pour les rhumatismes, comme un verre d'eau de la Salette. Le tableau de M. de Curzon, fort habilement éclairé d'une paisible lumière ambiante, nous montre la scène avec toute vérité ; la peinture y est encore un peu plate, en façon d'aquarelle ; mais il faut penser que M. de Curzon a été prix de Rome pour le paysage, et qu'il y a aujourd'hui grands efforts en lui pour sortir des mauvais enseignements qu'il a reçus, et pour attaquer le bonhomme avec vigueur. Son Jardin du couvent, souvenir de Tivoli, est trèsréussi ; la nature y est vraie , quoiqu'un peu pale encore, et les moines arrosant, bêchant, cultivant, ne laissent rien à désirer. Nous préférons ce tableau à Dante et Virgile sur les bords du purgatoire , tenu dans des tons brumeux que le sujet n'exigeait pas impérieusement, et qui a le défaut, par son ordonnance,

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de trop l'appeler les Illusions perdues , de M. G lèvre.

La J/me pontificale dit jour de \oei<) Sninl- Pierre de Rome, par M. de Coubertin, quoique d'une composition un peu resserrée , a d'agréables qualités de modelé et de lumière ; nous en dirons autant à M. Antoine Dumas pour ses petites toiles espagnoles, et à M. Blanc-Fontaine pour son Hic jacet mater, où cependant je vois des mollesses que je ne voudrais pas rencontrer. Le motif est gracieux. Deux petites lilles, vêtues de noir, sont auprès d'une tombe empanachée de fleurs, dans un cimetière. Avec l'insouciance de leur âge, l'une dort et l'autre tresse une couronne que sans doute elle accrochera- au mausolée où repose sa mère. Le contraste est heureusement trouvé ; mais la brosse hésite encore et a besoin d'être courageusement et longtemps maniée pour arriver à être sûre d'elle-même. L' Intérieur d'atelier, de M. Ronjat, est peint avec soin, animé comme peut l'être un sujet semblable, varié d'expressions autant qu'il a été possible, et éclairé dans une bonne mesure; mais pourquoi rinq profil»

quand on n'a que cinq personnages? La composition a ses lois qui pourraient prendre pour épigraphe ce vers cité si souvent :

L'ennui naquit un jour de l'uniformité.

M. Jeanron expose plusieurs tableaux dont un, Pose du télégraphe électrique dans les rochers du cap Grisnez (Pas-de-Calais), est d'une belle harmonie et indique une sévère étude de la nature ; j'en dirai autant des Pêcheurs d'Ambleteuse, et surtout de la toile : Oiseaux de mer, qui est charmante.

Nous citerons encore avec éloge les Rêves de jeunesse, par M. Eugène Faure ; Y Aumônier blessé, de M. Tabar, qui est un peintre de race, et Y Enterrement à la Trappe, de M. Foulongne, qui expose en outre un joli tableau inspiré par Melœnis, le magnifique poème de Louis Bouilhet, et un très-bon paysage pris en Auvergne.

Quoique mal placé, trop haut et sous des jours luisants qui le dénaturent, le tableau de M. Amand Gautier, les Folles, de la Salpêtrière, se fait remarquer par de bonnes conditions de dessin et de couleur. C'est solide de pâte et ini-

pressionnant. J'aime peu l'espèce de trait noir qui cerne les personnages ; le relief plus vif que l'on obtient par ce moyen, j'allais dire par cette ficelle, est de mauvais aloi et ne doit pas tenter un peintre sérieux. Huit femmes, dont deux portent la camisole de force, vaguent au milieu de la cour des agitées dans différentes attitudes toutes bien observées, et montrent dans sa hideur une des plus effroyables misères qui puissent frapper l'espèce humaine. Il faut savoir gré à M. Gautier d'être resté vrai dans ce sujet et de n'avoir pas fait de la fantaisie, toujours si facile et si fausse en pareille matière. Il a attentivement regardé la nature et l'a traduite de son mieux. Il a bien agi, et nous pouvons affirmer, nous qui avons souvent parcouru la Salpêtrière, que son tableau est saisi au vif. Je m'étonne que les peintres n'étudient pas les fous plus souvent. Ce sont les meilleurs modèles qu'on puisse trouver; en effet, ils ne posent jamais, ils sont toujours dans l'exacte réalité de leurs gestes ; dominés absolument par leurs impressions, ils s'isolent du monde entier dans la contemplation intérieure du sentiment qui lesétreint; ils s'a-

bandonnent à leur fureur, à leur joie, à leur chagrin, avec une persistance que rien ne peut troubler. J'ai vu là parfois, parmi ces pauvres femmes, des attitudes de désolation comme l'antiquité même n'eût pas osé en rêver pour sa Niobé.

Nous avons beau hésiter, il faut franchir la petite mer (Morbihan) et pénétrer dans cette terre classique des vieux usages et des costumes pittoresques que l'on appelle la Bretagne. Nous y serons, du reste, en bonne compagnie: avec M. Adolphe Leleux, qui nous montre une Bassecour de cabaret et de jolis Enfants effrayés par un chien ; avec M. Servin, qui nous conduite travers la poussière, les vaches et les cochons, au Marctic de Suint- Dourlo, et môme avec M. Vidal, le mignard dessinateur des femmes prétentieuses, qui, cette année, s'essaye à la peinture à l'huile par un Braconnier breton, très-fin et bien campé, par la Pluie en Bretagne, et par des Paysans de Ploucscat, bien venus et agréablement peints.

Les peintres ont, en général, une propension trop vive à embellir la Bretagne, de sorte que,

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les romances aidant, nous n'y \ oyons guère que des jeunes filles blondes et de beaux jeunes hommes à longs cheveux; nous nous imaginons volontiers des ruisseaux coulant sous de belles cépées d'arbres, et de landes tout juste ce qu'il en faut pour donner du caractère au pays. La Bretagne, non point celle de Nantes et de Vitré, qui participe de l'Anjou et de la Normandie, mais la Bretagne bretonnante, celle de Rosporden, de Penmarck et de Plouharnel, n'est point ainsi: c'est une terre âpre, presque farouche, où vit dans la misère et les durs labeurs un peuple étroit, superstitieux, entêté et systématiquement inhospitalier a tout étranger, et, pour lui, l'étranger est celui qui ne parle pas le rauque langage des Celtes. M. Charles Fortin semble avoir mieux vu que d'autres cette étrange contrée, plus pleine que tout le reste de la France de fées et de revenants. La Cahute de mendiants dans le Finistère est sombre et triste; c'est bâti, comme un gourbi arabe, avec les arbres morts, les branches cassées par l'orage, les pierres du chemin et la terre des champs délayée par la pluie. Un homme est là, en ha il-

Ions que la vermine habite, seul comme un lépreux du moyen âge, n'ayant d'autre compagnie que celle d'un vieux hibou, nourri ou plutôt mourant de la charité publique. Vers la pointe du Raz, « que nul n'a jamais franchie sans peur ou malheur, » près du hameau de Plougoff, nous sommes entré dans des masures semblables; pêle-mêle avec les bestiaux, des hommes y vivaient; des trous creusés dans la table servaient d'assiettes ; on n'y mangeait que des racines cuites à l'eau, sans sel, et depuis cinq ans on n'avait pas senti le goût du pain ; et quel pain ! d'orge, de son et d'avoine !

Il existe des hommes qui, une fois qu'ils ont fait un bon tableau, semblent frappés de stérilité. La critique les a tirés de l'oubli; des amis maladroitement louangeurs les ont grisés d'éloges, et, de ce moment, ils se contentent de produire et ne travaillent plus. Est-ce que M. Duveau ne serait pas un de ces peintres dont je viens de parler? Il a exposé, en 1852, des Naufragés et le Pain bénit, qui ont affermi sa réputation déjà commencée par ses Pestiférés, de 1848 ; mais, depuis ce temps, il est arrêté et

comme noué. Il se fie trop, croyons-nous, à la prestesse fort remarquable de sa brosse; faire vite et donner à ses compositions une certaine tournure lui suffit; il ne cherche plus; or, quand on ne cherche pas, on risque fort de ne point trouver. Le Droit de passage n'est, franchement, pas bon ; c'est terne de couleur, hâtivement bâclé et sans aucun souci de l'art. J'aime mieux son Viatique, scène désolée, rapide et sinistre, dont l'effet n'est pas entièrement atteint. C'est presque satisfaisant, mais nous sommes en droit d'exiger de M. Du veau qu'il fasse tout à fait bien; cela lui sera facile le jour où il le voudra sérieusement. M. Luminais peut prendre sa part de ces reproches ; rien encore n'a surpassé son Pâtre breton et ses Chercheurs de crabes, de 1852. L'éloge est sain lorsqu'il soutient, mais, lorsqu'il monte à la tête et enivre, il est dangereux et reste comme un regret sur la conscience de celui qui l'a formulé. Le Pâtre de Kerlat n'auraitpasdû sortir de l'atelier. Quantau Pèlerinage, si je retrouve ce ciel nacré où le jeune peintre excelle, j'y vois, par triste compensation, des terrains en terre glaise, des lourdeurs de louche

au moins inutiles et un laisser aller dans la facture des têtes qui ne peut convenir d'aucune façon, La nature offre aux: yeux un ensemble et des détails, surtout dans les figures, et ne s'occuper que du mouvement et, pour ainsi dire, de l'aspect général, c'est s'affaiblir volontairement et s'enlever, de propos délibéré, des ressources dont on doit tirer parti. M. Luminais est jeune, il sait, il est maître de son pincean ; c'est une sorte de poète souvent bien inspiré ; est-ce qu'il ne nous prouvera pas bientôt que nous avons eu raison d'avoir en lui une ferme espérance?

M. Amédée Guérard procède directement de M. Adolphe Leleux dans sa manière de voir et de rendre. Son Jour de fête en Bretagne semble presque un pastiche attiédi; la couleur est plus molle et comme plus délayée; elle est timide encore et semble ne pas oser s'accuser plus franchement. En revanche, l'action est vive et le mouvement plein d'entrain et de joyeuse humeur.

Les toiles de M. Alexandre Guillemin ont toujours un charme profond qui attache et qui plaît à défaut de force. Le Premier Pas est un

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très-joli tableau d'intérieur; j'en dirai autant du Colporteur. Le cercle où tourne M. Guillemin depuis longtemps déjà est étroit, il est vrai ; il le ramène souvent aux mêmes sujets interprétés d'une façon peu dissemblable ; mais c'est déjà beaucoup lorsqu'on peut dire :

Mon verre n'est pas grand, mais je Lois dans mon verre.

Le Sceuretage à GÙmétify, par M. Yan Dargenl, est une scène lugubre, un peu grise de tons, mais parfaitement composée. Du haut des rochers sombres d'une falaise qui plonge ses pieds de gréait dans une mer furieuse, des pécheurs ramènent à l'aide d'une gaffe une femme noyée, qu'ils hissent à grand renfort de bras. Si la couleur de ce tableau n'était trop sourde et surtout froide, on aurait à le louer sans réserve.

M. Trayer aussi, un de nos meilleurs peintres intimes, a été en Bretagne, car nous voici avec lui au Finistère, dans Y Intérieur d'ini ma relié aux (jrains (jour de grand marché ). C'est exécuté supérieurement. Toutes les petites paysannes assises sur les sacs de blé, avec

leurs jolies coiffes blanches qui les t'ont ressembler de loin à un champ de liserons fleuris, sont ravissantes de fraîcheur, de jeunesse et d'élégance ; le soleil brille sur cette foule bariolée et illumine tous les visages. Je ne parle pas de l'habileté de M. Trayer ; nous l'avons tous admirée trop souvent pour qu'il soit besoin d'en dire encore quelque chose.

Avec M. Laugée, nous quittons la patrie des pierres druidiques et nous rentrons en pays civilisé. Si sa coloration n'était pas trop légère et blafarde, M. Laugée aurait bien du talent. Il y a de la naïveté et de l'observation dans ses petites compositions; elles sont très -courageusement disposées en plein air et indiquent un véritable sens de la nature. Le Déjeuner du moissonneur et le Pas de la porte sont deux petits motifs gracieux, bien dessinés, bien compris, mais où j'aurais voulu voir un modelé plus franc, et qui avaient besoin d'être relevés par une exécution solide. Tout s'acquiert avec le temps et le travail. Quand les qualités sont en germe et qu'il ne s'agit que de les développer, il ne faut jamais désespérer.

Les peintres belges , peintres de genre par excellence, nourris des traditions flamandes élargies aux études françaises, attirent les yeux par un certain nombre de tableaux où l'habileté matérielle atteint des proportions inquiétantes, car où le métier est si fort , Varî n'a plus grand'choseà faire. M. Alfred Stevens est celui de tous que nous aimons le mieux , il est moins méticuleux que la plupart de ses compatriotes; il a une certaine largeur dans la facture, et l'on sent, en examinant ses œuvres, que le cerveau y a presque autant de part que la main ; cette voie est bonne et l'on peut y rencontrer de durables succès. VÊtè et Chez soi sont deux jolies compositions d'intérieur, où la science de mise en scène a été employée dans une juste et pas trop minutieuse mesure. La Consolation est à bon titre un des lions de l'exposition actuelle. C'est fort simple. Dans un salon d'aujourd'hui, orné d'une grande tapisserie faisant portière et meublé d'un canapé en soie jaune, trois femmes sont assises ; l'une, vêtue de mousseline blanche lisérée de rose, reçoit deux amies en grand deuil, une mère et sa fille, l'une veuve

et l'autre orpheline. La douleur de ces dernières, douleur contenue, convenable, comme il sied quand on est du monde, est exprimée avec une étonnante connaissance du sujet; elles reçoivent quelques paroles de consolation banale dites par la maîtresse de la maison avec un air de circonstance où la politesse a manifestement plus de part que le sentiment. Je ne sais quoi de triste, répandu sur toute la scène, voile comme une brume de deuil tous les personnages et semble avoir déteint sur les meubles et la fraîche toilette. Malgré ces tons crus , noir, jaune et blanc, cette petite toile est harmonieuse et agréable aux yeux ; moralement, elle dit tout ce qu'elle veut dire, comme du reste un autre tableau que le même peintre a intitulé : Petite Industrie. Le décor, c'est un coin de rue où s'ouvrent un magasin de modes et une boutique d'orfèvrerie; à côté de ces richesses et de ce superflu, deux malheureuses étalent une humble misère. L'une, la mère sans doute, debout, dans des vêtements sombres, triste livrée de la pauvreté, la tête entourée d'un mouchoir placé en mentonnière, tient à la main des calepins

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qu'elle cherche à vendre; l'autre, la lille, grelottante et mal couverte, accroupie et resserrée sur elle-même , laisse voir sa figure dolente, ses mains gonflées et ses pieds insuffisamment défendus par des souliers trop troués. Ces idéeslà sont bonnes à mettre au jour sous toutes les formes, et M. Stevens ne pourra qu'ajouter à son talent en se faisant leur avocat dans la peinture.

M. Dillens est plus gai ; il aime le soleil , les kermesses, les paysans cossus, les fermes grasses et les belles paysannes enrubannées ; il connaît bien les pays et les types qu'il peint, et ses deux toiles, le Marchand de complainte* et Vlntèriewr iïwae ferme, seraient fort bonnes si sa brosse avait parfois plus de vigueur.

Le satin a dans M.Florent Willems un apôtre d'une ferveur extraordinaire ; ses tableaux ne sont jamais, pour lui, que des motifs à étoffes ; il peint des robes, et c'est accessoirement et pour obéir à l'habitude qu'il y introduit quelques personnages. Le satin a du bon, j'en c< n- \ rcns, mais il ne faut pas en abuser. Or la robe

que M. Willems nous montre aujourd'hui dans ses quatre petits tableaux, nous l'avons déjà vue souvent : de face , de profil , de trois quarts, de dos; mais c'est toujours la même; il me semble même qu'elle a perdu de sa fraîcheur, que ses reflets sont moins purs et que ses plis sont devenus quelque peu lourds.

M. Baron aussi fait des vestes de satin, mais elles ne servent qu'à habiller les figures; le Retour du jeu de paume est d'une allure de franchise qui plaît, d'une exécution trèssolide et beaucoup moins maniérée que beaucoup de tableaux du même peintre ; c'est assurément une de ses meilleures productions.

Le Pygmalion de M. Tassaert appartient à la famille des Prudhon et j'oserai même presque dire à la lignée du Corrége ; la fraîcheur des chairs, la grâce du mouvement, la limpidité des ombres donnent à cette toile une importance que ne peut même diminuer la Mort de la Madeleine, conçue, de parti pris, dans des colorations trop blafardes.

J'adresserai aussi Ja même observation a M. Cals, qui a cependant un précieux sentiment de la pose et de la vérité ; la Jeune Mère, que je préfère au Lever, serait irréprochable si la touche était moins lâchée et la couleur moins terne. Quant au mouvement, il est d'une exactitude et d'un charme rares.

Parmi les peintres intimes, nous citerons M. Marchai, qui, dans la Fête de la mère, a fait une jolie toile pleine de talent et d'émotion ; M. Vialle, dont ht Veuve se recommande par des qualités qui ne demandent qu'à grandir ; et M. Bonvin, qui, dans les Forgerons, semble avoir peur de la lumière et rend ses personnages un peu mous à force de vouloir les peindre largement.

Le Vigneron de M. Hanoteau est un bon ivrogne, placé dans son cellier, au milieu de ses chers tonneaux lie de vin, écla;ré par le jour discret de la cave, bien campé el peint en pâte ; M. Hanoteau expose en outre deux paysages : les Prés de Charancy el un Étang dam le Nivernais, qui sont tout à fait agréables.

Pour la bonne bouche, j'ai gardé M. Edouard Frère, dont l'habileté croit tous les jours, qui est, à cette heure, très-maître de sa main, et qui, sous le titre de le lie pas, expose un des plus charmants tableaux d'intérieur qu'on puisse imaginer. Les têtes sont fines et animées d'une mobile expression; le coloris savant, sans être cherché, le dessin d'aplomb et sûr de lui, concourent à donner à cette petite composition une valeur sérieuse; ses autres toiles, la Sortie du bain, les Images, le Lever, etc., etc., quoique moins importantes, n'en sont pas moins dignes de fixer l'attention.

Chacun se rappelle la fable de Phèdre :

Mons pai'tuiïbat, gemilus inimanes tiens; Eratque in terris maxima expectatio; At ille murera pepeiit.

Eh quoi! c'est là cette Léda pour laquelle M. Galimard a fait tant de bruit! C'est pour cette chose qu'il a dépensé tant de réclames et tant de puffs ! C'est à n'y pas croire ! Le sujet , déjà scabreux par lui-même, est compris d'une façon un peu vive. Les vrais artistes sont chastes,

LE SALON DE 18o7 H

je suis donc médiocrement surpris que M. Galimard ne le soit pas. Sa peinture en elle-même est malsaine, lymphatique; quelque chose comme un mélange de la manière de M. Lhemann et de celle de M. Schopin, le tout délayé de tons jaunes et butyreux. Il y a quelques recherches de beauté dans le profil, d'expression dans l'œil du cygne, mais l'ensemble est désagréable par son excessive mollesse ; que M. Galimard emploie à se fortifier le temps qu'il passe à rédiger ses réclames et à arranger ces fameux petits drames qui font sourire, et tout le monde y gagnera.

Pour passer de M. Galimard à M. Courbet, la transition est facile, car ces deux peintres ont entre eux plus d'un point de ressemblance ; tous deux ils ont voulu forcer la renommée à l'aide de moyens peu louables ; tous deux, poussés par une vanité sans exemple, croient, non pas à leur talent, mais à leur génie; tous deux, à l'occasion des sujets insignifiants qu'ils mettent sur toile, parlent volontiers de cycle antique, de cycle moderne; ils se servent de mots ronflants dont ils paraissent ne pas bien compren-

dre le sens, et font de tels efforts pour imposer leur personnalité boursouflée que le public se lient en garde contre eux. Beaucoup de bruit pour rien. Ils n'ont rien inventé, ni l'un ni l'autre, si ce n'est l'application de la réclame aux arts et l'emploi de la quatrième page des journaux au profit de leur besoin de publicité. Cet exemple mauvais a été suivi, malheureusement. Plusieurs artistes, que je ne veux pas désigner, ont pris cette habitude d'envoyer des cartes imprimées à des personnes qu'ils ne connaissent absolument pas, pour les prier d'aller voir leurs œuvres chez eux, dans leur atelier. Le Dictionnaire des ringt-cin(( mille adresses fournit les renseignements, la maison Bidault distribue les invitations et le tour est fait. C'est puéril et de mauvais goût. Ce n'est point par de semblables moyens qu'on tire son nom de l'oubli ; ce résultat, si ambitionné par tous les ouvriers de l'art, s'obtient en travaillant beaucoup et en exposant de belles œuvres. La critique, lors même qu'elle est complice de ces boniments artistiques, est impuissante à élever une sérieuse réputation. Il y a une vingtaine d'années

elle s'est évertuée à grand fracas pour imposer M. Gigoux; voyez, aujourd'hui, à ce Salon même de 1857, ce qu'il est devenu et ce qu'il fait.

Cette année, M. Courbet, mieux inspiré qu'en 1855, n'a pas ouvert boutique de tableaux, n'a point collé d'affiches sur les muré de Paris et n'a pas fait d'annonces dans les journaux; nous pouvons donc nous en occuper. Indépendamment de quatre tableaux, il expose uîi portrait qu'il eut mieux fait de garder chez lui. Si l'habileté matérielle suffisait en art, M. Courbet ne mériterait que des éloges, car il peint matériellement comme depuis longtemps on ne peint plus en France ; il faut remonter à Valentin pour trouver une fermeté de pâte, une vigueur de tons et une solidité de brosse semblables; c'est beaucoup assurément, mais ce n'est pas assez ; chez lui la main est d'une inconcevable habileté, mais l'âme manque absolument, cette àme qui constitue seule l'artiste et qui sort, comme un charme invincible, des tableaux de M. François Millet. La peinture de M. Courbet est trèshabile et trop savante peut-être, car elle n'ignore

aucune des ficelles, aucun des trompe-l'œil connus. Sous une apparence de naïveté tranquille et paysanne, elle est essentiellement corrompue et vise à l'effet per fas et nef as; elle y parvient souvent, mais cet effet n'a rien que de physique et d'extérieur. On regarde les tableaux de M. Courbet avec étonnement et curiosité, comme on regarderait une tapisserie bien faite ou des persiennes bien peintes, mais voilà tout; en eux rien n'émeut, rien ne trouble, rien ne vit ; quels que soient ses sujets, c'est toujours de la nature morte. Les Demoiselles du bord de la Seine sont deux créatures qui, sans doute, sont sorties le matin même de la rue de Lourcine, et qui, dans huit jours, y retourneront. Elles sont vautrées sur l'herbe, près de la rivière. L'une, appuyée contre un arbre, dort en soutenant sa tête avachie sur un gros bras mollasse; l'autre, couchée, aplatie sur le ventre, la tête et les bras par terre, montre au spectateur un visage verdâtre et malsain troué de deux yeux impudents et orné de cheveux noirs. Ces deux espèces , d'un dessin plus que douteux, apparaissent comme un paquet d'étoffes, très-réussies du

reste, d'où sortent des pieds, des bras et des têtes ; le corps est absent, point d'anatomie ; c'est un ballon dégonflé. Le bras de la femme couchée, le châle qui recouvre les parties absentes de son corps sont des chefs-d'œuvre d'adresse et prouvent que si M. Courbet n'avait pas de parti pris, il pourrait devenir un peintre sérieux. Pour établir une agréable harmonie avec ses premiers plans verdàtres, M. Courbet a peint la Seine en bleu ! La Seine azurée ! aux bourbeux environs de Paris! 0 réalisme, voilà de tes coups ! La Biche forcer à la neige est une facile petite toile qui représente un fait déjà lointain, car, depuis la loi du 3 mai 1 844-, on ne chasse plus en temps de neige ; de plus, cela me paraît être de pure fantaisie, et les chiens en baudruche qui suivent une piste le nez en ] air me font penser que M. Courbet n'a jamais chassé; il n'y a là que demi-mal; mais je croyais que les réalistes ne peignaient jamais que ce qu'ils voyaient. La petite biche est bien touchée, du reste, et le paysage, blanc, troué par quelques verts bouquets de taillis, est trèsheureux. La Curée de chevreuil est une bonne

étude île nature morle et un bon dessous de haute futaie; le chevreuil, attaché par une patte à une branche et flairé par deux chiens d'une espèce particulière sans doute, car ils ne sont ni courants ni couchants, est exécuté d'une façon extraordinaire ; il est lourd, on sent son poids, son pelage est réel ; mais que dire des chasseurs cernés de noir, l'un trop grand, l'autre trop petit, et dont ce dernier, par un effet de perspective absolument manqué, parait être au quatrième plan , tandis que le peintre l'a placé au second ? En revanche, le pavillon de la trompe dont il sonne pourrait faire illusion. Quant à la lumière, M. Courbet n'y entend pas grand'chose, et dans toutes ses toiles on ne sent jamais que le jour d'atelier. Les Bords de la Loue restent le meilleur tableau de M. Courbet; la nature y est réellement et non pas réalistement exprimée. M. Courbet est un peintre de paysage et d'attributs, je le crois. Son habileté est notoire, nous venons de le dire; son dessin laisse souvent beaucoup à désirer; il a à son service une main qui peut beaucoup, mais le cerveau est absolument absent; il voit et ne

regarde pas. Il ne sait ni chercher, ni composer, ni interpréter; il peint des tableaux: comme on cire des bottes; c'est un ouvrier de talent, ce n'est pas un artiste.

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