PORTRAITS
Il n'y a, cette année, au Salon, qu'an seul portrait historique, c'est celui du poète Adam Mickictricz ; il est de M. Rodakowski. Polonorunt rates, dit la légende du tableau; cela est exact. Mickiewicz fut le poëte inspiré de la Pologne, et il aima sa patrie avec le désespoir ardent que donnent l'exil et la persécution. Il était né en 1798, à Nowogrodeck, en Lithuanie, qu'il habita jusqu'en 1814, époque où il se rendit à l'université de Wilna pour compléter ses études. Ce fut là qu'il composa ses premiers vers. En 1820, il est nommé professeur au collège de Kowno, en Samogitie ; vers ce temps, travaillant aux Aïeux e\ a Grmyna, il se mêla
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à une sorte de société secrète formée, sous ce nom : les Philarètes , par les jeunes gens de l'université de Wilna. Le martyrologe sanglant . de la Pologne a inscrit sur ses sombres pages la plupart des membres de cette association. Une commission militaire russe, présidée par le général Novasilcoff, mit trop tôt fin à de généreuses tentatives. Les Philarètes sont dispersés, les uns sont emprisonnés, d'autres incorporés dans des régiments, d'autres entin déportés en Sibérie. Mickiewicz est forcé d'aller habiter la Russie; tout en mettant au jour ses Sonnets, Conrad, Vallenrod, Y Ode à lu jeunesse, il parcourt la Crimée; puis, revenue Pétersbourg, il s'embarque à Cronstadt, débarque à Lubeck et se rend à Weimar, où il est accueilli par Gœthe. De 1832 à 1838, il habite Paris, où il publie le livre du Pèlerin, qui fut traduit par M. de Montalembert et orné par c\ dernier d'une préface que nous recommandons aux amateurs de curiosités politiques. Mickiewicz nous quitta pour aller à Lausanne, où il venait d'être appelé comme professeur de littérature latine; il y lit ThudéeK un poème
épique. Il revientà Paris pour occuper la chaire de littérature slave au Collège de France; son cours ne tarda pas à être suspendu, en même temps que ceux de MM. Michelet et Quinet. En 1847, il était en Italie, et, en 1848, il assista au réveil de la nationalité péninsulaire; le pape bénit pour lui un drapeau aux couleurs de la Pologne; mais nous savons, hélas! ce que sont devenues les grandes espérances qu'alors nous avons pu concevoir. De retour en France, et nommé bibliothécaire à La bibliothèque de l'Arsenal, Mickiewicz regardait du côté de l'Orient, où une grande lutte, qui pouvait être définitive, paraissait s'annoncer; il partit pour Constantinople au mois de septembre 1855. Le 2() novembre de la même année, il y est mort. Un mystère semble planer sur sa tombe; le temps n'est pas venu de le soulever encore. (Test donc ce héros et ce poëte que M. Rodakowski a représenté. H a bien fait, car il connaît la chanson albanaise : « Gardons vivante et toujours présente L'image de nos grands hommes. » A ce portrait je préfère cependant celui du prince Alexandre Czartoriski. M. Roda-
kowski exGelle à rendre la nature, à transporter la vie sur la toile, à exprimer toutes les finesses d'un visage, le sourire des lèvres, la pensée translucide des yeux; c'est un maître réaliste dans l'excellent sens du mot, et nul, à notre époque, n'est plus capable que lui de faire un vrai et sérieux portrait. M. Rodakowski a exposé, en outre, un tableau de genre, si mal placé qu'on le découvre à peine ; il représente des Paysans de Gallicie dans une église du rite grec uni. Toute la tristesse de ceux qui n'ont plus de patrie, la lamentable poésie qui déborde de ces cœurs gonflés est répandue dans cette petite composition, peinte sans hésitation et tout à fait remarquable.
Il est difficile de discuter ou même seulement de décrire un portrait, cela touche de trop près à la vie privée et doit, jusqu'à un certain point, échapper à la critique; aussi nous contenterons-nous de citer les peintres qui nous semblent avoir le mieux mérité du public. M. Hébert, dans le portrait de la princesse Ch. de H..., a fait une œuvre très-belle, où je vois, entre autres morceaux tirs-réussis, un certain
gant de Suède qui est d'une facture inimitable. M. Chaplin gravit un degré à chaque exposition ; ses fonds sont encore un peu tricotés en hâte avec des touches trop apparentes, mais il fait des progrès rapides, et dans le Sujet tiré de Shakspeare il arrive à un très-beau résultat; si l'ombre portée du visage était moins sombre, ne serait-ce pas mieux? Le portrait de M. de Gascq et celui du docteur Desmarres, par M. Philippe, méritent aussi de justes et sincères éloges, ainsi que celui de Mme /*..., très-solidement peint et très-harmonieusement, malgré de sérieuses difficultés de bleus, par M. Barrias.