‹ Le Salon de 1857Chapitre 2 sur 26 · LE SALON I)K · texte numérisé non relu

LE SALON I)K

Les maîtres n'ont pas exposé, dit-on, el l'on s'en afflige; qu'importe? les exhibitions de peinture ne sont pas destinées à donner pâture à la curiosité des oisifs ; elles doivent avoir pour but de constater la marche de l'art, ses tendances et ses aspirations ; or, sous ce rapport, nous savons ce que veulent les maîtres, où ils vont et ce qu'ils font. Leurs œuvres ne seraient qu'un attrait et non pas une preuve. Ils sont arrivés à la notoriété publique par leur talent ou par autre chose; pour beaucoup d'entre eux, la postérité a commencé, de fait, après l'Exposition universelle; ils sont au paradis, j'en suis bien aise; mais la critique n'a plus rien à voir avec eux ; sa mission est de parcourir le purgatoire et d'en tirer les Ames luttantes qui méritent le ciel bleu.

Les personnalités s'affirment, avons-nous dit ; mais, en se débarrassant des errements du passé, elles paraissent avoir une prédisposition fâcheuse à s'enfermer, et, pour ainsi dire, à se confiner, chacune, dans un petit domaine particulier et souvent exclusif. Bien des peintres, et dos meilleurs, ont choisi une spécialité : les uns

celle de la Bretagne, les autres celle de la Beauce, et celle de l'Egypte, et celle de Constantinople, et celle des jeunes mères, et celle du seizième siècle, et ainsi de suite à l'infini. C'est là une tendance dangereuse, et j'y vois plus de préoccupation pour le commerce que pour l'art. A force de tourner dans le même sujet, on s'étourdit et l'on ne regarde plus la nature que sous un angle restreint ; or, je crois qu'un artiste doit la contempler sous ses formes larges et multiples, s'il ne veut s'isoler d'elle et se réduire à la fonction facile d'un comparse qui répète toujours le même rôle ; que dirait-on d'un compositeur de musique qui referait sans cesse la même romance? L'élément pittoresque est partout; il s'agit de le découvrir, et on peut y arriver avec du travail et de la persévérance.

La somme de toiles honorables est plus grande peut-être à cette exposition qu'à celles des autres années; il y a du talent presque partout, mais il n'y a de génie nulle part. Le niveau a passé sur toutes les têtes, et si nous ne voulions citer que les œuvres sévèrement remarquables du Salon de I8.f>7, nous n'aurions à enregistrer

que peu de tableaux; mais, clans plusieurs toiles, nous aurons à signaler des qualités gracieuses et douces qui, à défaut d'originalité et de force, constituent au moins des efforts recommandables et dont il faut tenir compte. Nous passerons beaucoup de noms sous silence; entre les artistes sérieux, qu'il est juste de louQr, et les artistes dangereux, qu'on doit décourager, il est une nombreuse phalange d'hommes médiocres qui n'attirent point par leurs qualités, qui ne choquent point par leurs défauts, et qui échappent à la critique, car ils sonl négatifs, ils n'ont aucun souci de l'art et s'efforcent de suivie la foule au lieu de la précéder. De ceux-là nous ne dirons rien, car, en réalité, ils nVxJstenl pas.

Avant de commencer l'examen des œuvres qui doivent nous occuper, il est bon de dire un mot encore sur un symptôme général qui saute aux yeux les moins clairvoyants. La recherche du beau et de l'idéal, l'aspiration vers une nature supérieure, la compréhension de celle part vivante que Dieu a mise de lui en toutes choses, semblent s'évanouir pour faire place a

une habileté matérielle extraordinaire; le métier domine l'art ; le cerveau s'obscurcit pendant que la main agile et sûre d'elle-même acquiert, approfondit et met en usage les procédés les plus difficiles. Cela doit -il être, et cela peut-il suffire? Nous en doutons : se contenter du rôle de copiste ou de servile imitateur, c'est faire abnégation de soi-même, c'est se diminuer, c'est infirmer l'art qui doit être une seconde création, c'est reculer devant sa mission et répudier les gloires d'une des plus belles facultés humaines. Représenter un être ou un objet créé, tel qu'il est, avec quelque talent que ce soit, c'est le fait d'un ouvrier; mais dégager de cet être ou de cet objet l'étincelle divine qui l'éclairé, et qui est l'âme et le sentiment, et la rendre palpable aux foules qu'elle (•tonne et ravit, c'est le fait d'un artiste. Tout individu qui ne porte pas en soi un idéal de forme et de pensée plus élevé et plus lointain que celui qu'il peut atteindre, ne laissera pas trace; pour compter sérieusement, il ne faut pas seulement être un peintre, il faut être un artiste. Afin de bien faire comprendre ma pen-

sée et la résumer par un exemple, je citerai les noms de deux hommes qui ont exposé cette année: M. Millet est un artiste, M. Courbet est un peintre.

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