PEINTURE RELIGIEUSE. - PEINTURE D'HISTOIRE
Les tableaux religieux sont absolument nuls, à l'exception de Notre-Dame de Bourgogne,
que Ziégler, son auteur, a terminé avant de mourir; la toile est de dimension médiocre, mais agrandie par l'habile disposition du sujet. Audessus de la crèche, sur la porte de laquelle s'est arrêtée et comme incrustée l'étoile voyageuse que suivirent les mages, la Vierge est assise, portant le bambino, qui, semblable à un jeune Barclms spiritualisc, presse dans ses mains des grappes rouges; deux saints se tiennent à ses côtés, et derrière s'étend une large treille chargée de pampres; les cathédrales bourguignonnes s'aperçoivent dans le lointain et des-
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sinent sur l'azur du ciel la haute silhouette de leurs clochers gothiques. Une teinte violette glace ce tableau qui semble avoir été trempé dans cette purée septembrale que Rabelais aimait à célébrer; peut-être est-ce intentionnellement que Ziégler a donné à cette toile ce ton lie de vin, car c'était un esprit éminemment chercheur et philosophique, qui se plaisait aux rapprochements étranges et qui tentait d'établir une sorte de symbolisme général dans les détails et dans l'exécution de ses œuvres. Lettré autant que pas un, métaphysicien serré, habile chimiste, liseur infatigable et toujours en quête, Ziégler ne se contentait pas d'exécuter matériellement un tableau; il essayait, par toute sorte de moyens , de lui imposer une portée vivante, et, pour ainsi dire, une voix qui pût expliquer sa pensée tout entière. Cette teinte violacée a donc été peut-être très-raisonnée chez lui, mais peut-être aussi n'est-elle que le travail naturel du fond qui a déjà repoussé; en effet, afin d'obtenir pour sa peinture plus de relief et une harmonie générale, Ziégler^ la plupart du temps* préparait ses toiles en bleu ou1
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eu violet. C'est là un procédé périlleux: contre lequel les artistes ne sauraient trop se tenir en garde; il est vrai qu'il vaut à leurs tableaux un aspect immédiatement solide et vigoureux, mais il les compromet dans l'avenir et finit quelquefois par les détruire absolument. Les fonds ont la propriété de reparaître toujours et de communiquer leur teinte particulière aux couleurs qui les recouvrent. Plusieurs peintres actuels, tels que MM. Couture et Courbet, qui emploient souvent ce moyen facile d'obtenir un relief plus Mccusé, feront bientôt la triste expérience de -on danger. Il suffit de regarder les œuvres de Valentin, presque disparues aujourd'hui sous les tons noirs qui les ont dévorées, pour comprendre a\ec quel soin il faut éviter de peindre >ur des préparations assombries. Lorsque le Poussin, revenu de Venise et encore tout ébloui des coloris merveilleux qu'il avait admirés, voulut atteindre les effets puissants du Titien et de Véronèse, il prépara ses toiles en rouge, les tableaux qu'il a faits dans cette manière sont aujourd'hui d'une couleur brique uniforme; ! es personnes qui ont ëtr a Rome et qui,
au musée du Vatican, ont vu son Martyre de saint Erasme, se rappelleront l'aspect déplorable de cette vaste composition, qui a l'air d'être peinte sur un transparent rouge. Je crains que l'avenir ne me donne raison et que la plupart des tableaux de Ziégler ne deviennent insupportablement violets et ne se noient sous les tons froids et lourds du fond préparé.
Le seul essai de grande peinture a été tente, cette année, par M. Ma tout. C'est un effort honorable, très-important, et qui dévoile chez son auteur des qualités très-sérieuses de faire et de composition. M. Matout avait à décorer le grand amphithéâtre de l'Ecole de médecine, un centre et deux pendentifs ; l'emplacement était mal commode, puisqu'il exigeait abso lument, par sa disposition, un tableau carn accompagné sur chaque face latérale d'un tableau triangulaire. Cette difficulté, qui aurai» effrayé les plus braves, n'a point fait reculei M. Matout, qui a su la vaincre avec hardiesse. Le tableau du centre, représentant Ambroise Paré appliquant pour la première fois la ligature aux artères après une amputation, a été
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exposé au Salon de 1853. Chacun se rappelle encore l'impression de celte fougueuse bataille au milieu de laquelle un homme de génie, calme el certain de sa force, repousse les eau tères rougis à blanc que des chirurgiens routiniers lui offrent à la place du simple lil cire qu'il leur présente en souriant. Les deux toiles que M. Matout uous montre aujourd'hui, d'une composition plus sobre que la première et d'une exécution tout à fait supérieure, complc- * tent dignement la décoration et affirment chez lui d'incroyables progrès accomplis. Les sujets, ingrats par excellence, repoussants même, en quelque sorte, avaient besoin d'être relevés et comme illustrés par une main-iïcmvre très-soignée ; M. Matout l'a compris. Le premier de ces tableaux représente Lanfranc, chirurgien du douzième siècle, faisant un cours d'ostéologie. On est sous les voûtes de Saint- Jacques la Boucherie, de larges rayons de jour glissent par les ogives allongées et répandent également la lumière. Debout sur une façon de chaire gothique, le maître, profilant son pur visage de proscrit italien, tient à la main un crâne dont il
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décrit la structure; autour et eu face de lui sont rangés, attentifs et silencieux, les écolier> vêtus des costumes éclatants du moyen âge. Ce dernier détail prétait à bien des extravagances dont M. Ma tout a su se garder avec sagesse: point de poulaines, point de panaches, point de cagoules, pas un poignard, rien de tout ce vieux fatras dramatique dont on a tant usé et abusé, et cependant une couleur locale très- Nraie, harmonieuse, et ne chatoyant pascommî* les portemanteaux d'une friperie. Loin de composer la foule à la manière de la plupart des peintres, qui confondent volontiers toutes les physionomies et ne cherchent guère que des variétés d'attitude, M. Matout a créé dans chacun des auditeurs de Lanfranc une individualité très-distincte, expressive et vivante, de sorte que, tout en obtenant une masse, il a fait des êtres particuliers ornés de visages qui leur appartiennent, en propre et qui existenl bien réellement pour leur compte , au lieu de se perdre, comme cela ne se voit que trop souvent, dans un type uniforme et commun. Nous aimons peu cependant l'homme
assis à droite du tableau, couvert et coiffé de rouge, et appuyé sur un in-folio ; il nous semble avoir quelque chose de théâtral et de roula qui jure un peu avec l'extrême et nobk simplicité de l'ordonnance générale. La coloration est fort bonne : les tons les plus nets et les plus francs se côtoient sans se heurter et empruntent aux œuvres de la nature quelque chose de leur harmonie à la fois sévère et brillante. Désunit, chirurgien de la fin du (li.r-lnifl/nnr siècle \ instituant la première clinique chirurgicale à l'Hôtel-Dieu dr Paris, forme l'autre tableau. Pour rendre cette scène, M. Matout n'avait plus la ressource des murailles gothiques et des vêtements pittoresques par eux-mêmes ; il fallait un hôpital, des lits blancs, des tentures blanches, des murs blancs; de toutes ces difficultés, l'artiste a réussi à tirer un excellent parti : il a composé une symphonie en blanc majeur, comme l'eut faite Andréa* Sacchi, et il a su harmoniser entre elles ces teintes disparates
i Mort en 1795, à chtqmmte 0| on ;"|<;;-
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quoique semblables et les rendre possibles à côté du ton violent des carreaux rouges et luisants. Un pauvre diable est couché dans un lit devant lequel, debout, vu de dos, le visage tourné de profil, se tient Desault, qui explique à ses élèves l'appareil qu'il a inventé pour les fractures du fémur. Vêtus du laid costume de l'époque, bas blancs ou chinés, culottes noires, vestes d'indienne et de toile de Perse, les jeunes gens s'empressent autour du maître, prennent des notes à ses paroles et suivent attentivement sa démonstration, pendant que le malade le regarde avec cet œil anxieux des malheureux accoutumés à chercher en vain un sens à cet obscur langage scientifique dont ils attendent leur salut. Le reproche sérieux que, selon nous, mérite cette composition, c'est qu'elle n'ollre que de dos le personnage principal. Desault méritait d'être placé de face; c'était un trèsgrand homme et le fondateur direct de cette école chirurgicale qui est une des plus pures et plus belles gloires de la France ; j'aurais voulu le voir en plein visage, occupant le centre,
attirant et retenant sur lui les regards, comme cela doit être pour le héros d'une action. En conservant la disposition des personnages et des accessoires telle qu'elle est, il eût fallu forcément le rejeter au troisième plan, et c'est là, sans nul doute, ce qui a engagé M. Matou l à ne le présenter que d'une manière imparfaite et, pour ainsi dire, à dissimuler ses traits. Malgré ce défaut que j'ai cru devoir signaler, je préfère peut-être ce tableau à son pendant; par la sévérité de son ordonnance, par son ferme coloris, par cette longue enfilade de lits , sous les blancs rideaux desquels j'entends gémir bien des douleurs, il y a quelque chose d'ému et de profond qui trouble l'Ame et fait penser. La façon donl ils sont exécutés tous les deux est, du reste, très-remarquable. La peinture de M. Matou l est probe et loyale, c'est de la peinture d'honnête homme, et ceci n'est pas commun ; il n'y a ni trucs ni ficelles'; elle procède largement, sans hésitation comme sans outrecuidance. De plus, elle est très-finie; chaque détail est précis sans rien retirer de son ampleur à l'en-
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semble ; elle ne triche pas, ne sacrifie rien ol reste maîtresse d'elle-même toujours et partout. L'artiste n'a point obéi à cette tendance maiheureuse de la plupart de nos peintres, qui, sous prétexte d'être larges, se lâchent outre mesure, croient que la grande peinture doit se taire à coups de torchon et traitent un tableau comme on traite une décoration d'Opéra. C'est là un tort; la belle peinture est toujours très-faite. J'entends sans cesse invoquer les maîtres, soit! Étudiez-les, et vous verrez que les plus fougueux savent, comme la nature, donner un ensemble et des détails ; tandis que trop souvent, aujourd'hui, on sacrifie les seconds afin d'apporter plus de force au premier. M. Matout respecte les deux, el il a raison. S'il continue à s'avancer dans la voie où il marche maintenant, s'il sait accroître encore la somme de progrès qu'il a déjà obtenus, nous aurons enfin un artiste auquel on pourra confier de vastes murailles à peindre, sans craindre de le voir les abandonner par impuissance, comme cela s'est vu quelque part et quelquefois.
Souveut déjà nous avons eu occasion de parler de l' École de Rome et de blâmer cette institution, qui, selon nous, continue d'une façon coupable le genre académique, c'est-à-dire le genre faux par excellence, le vieux, l'usé, le rabâché, le poncif, en un mot, comme on dit en termes d'atelier. La grande majorité des indi\ idualités remarquables ou remarquées de notre époque se sont développées librement, hors des entraves apportées par l'enseignement traditionnel. Il faut être doublement fort et avoir le sein entouré de Vais triplex dont parle Horace, pour traverser impunément les broussailles que la routine et la médiocrité ont accumulées sur les pas des lauréats. Voici cependant qu'il nous arrive aujourd'hui de la villa Médiçis une jeune espérance toute pleine de promesses; quelle soit la bienvenue ; nous la saluons de nos souhaits les plus sincères. M. Paul Baudry vient de franchir d'un seul bond plus d'un degré, et il se révèle à nous avec des œuvres encore entachées d'imitation, mais qui, du moins, n'ont rien de commun avec les machines perpétuées, dans l'école, depuis David, et qui accusent chez lui
une force native et une intelligente compréhension des maîtres; c'en est assez pour nous faire battre des mains ! Sans être déjà un artiste de premier ordre, M. Baudry pourra le devenir, s'il sait se tenir en garde contre les admirations maladroites, rester imperturbablement dans Fart, ne point trop descendre au commerce des portraits qui affaiblit fatalement les plus forts, et n'obéir, en toutes choses, qu'à son inspiration et à sa pensée. La véritable originalité, longue à trouver souvent, se puise en soi et jamais chez les autres ; le pastiche, qui est une sorte de plagiat détourné, doit être évité avec soin, si l'on veut compter par sa propre valeur et peser de son seul poids dans la balance. M. Baudry a tout ce qu'il faut pour être; qu'il soit, cela lui sera facile. ïl a certaines vertus innées qui font les bons peintres et leur permettent, par le travail et la réflexion, de devenir île grands artistes. Mieux que personne il possède la valeur des tons, l'harmonie générale, le charme des colorations, et ce, je ne sais quoi de doux et d'attrayant qui est comme l'émanation spéciale d'une aine s'inlerprétant elle-même. A