T.K SALON DE 1857 VI
coté de ces qualités, qui, seules, suffiraient à le placer hors du vulgaire, il a quelques défauts que sa jeunesse suffit amplement à expliquer et qu'il est bon de lui signaler, car il est assez fort pour remédier promptement à ses imperfections. Ainsi je trouve son dessin quelquefois mou et irrégulier; je prendrai son Saint Jeau- Ihtvtiste pour exemple. L'enfant, vu de face, nu et assis dans un bois, tient dans ses bras l'agneau qu'il presse contre son cœur ; une lumière douce et légèrement assombrie flotte autour de lui. La partie inférieure du précurseur est abordée franchement, sans tâtonnement; les pieds, et surtout celui qui se voit en raccourci, sont dessinés au mieux; mais le haut du corps et la tête me satisfont moins; les chairs y sont flasques, l'attache des épaules est infléchie et douteuse comme chez les enfants maladifs; la coloration même n'est plus aussi vivante; elle a quelque chose de morbide qui vieillit le visage; cette jolie toile, presque circulaire, semble avoir été peinte en deux fois et sous des préoccupations différentes; elle manque d'ensemble. Je n'en dirai pas autant de ht
Fortune et l'Enfant, qui est conçue et menée à bon résultat d'un bout à l'autre. Chacun connaît la fable de la Fontaine qui est le sujet de ce tableau. Assise au bord du puits, la Fortune vient de réveiller le bambin qui dormait imprudemment et lui presse les joues par un mouvement caressant et gracieux. Un bouquet de laurier s'élève à droite ; à gauche, on aperçoit une longue plaine fermée par une montagne qui se détache en bleu sur le ciel. Cette toile a un grand charme, elle retient et enchaîne les yeux. Il y a dans la touche des délicatesses exquises, une haute distinction dans la manière de traiter les détails, de la profondeur dans l'horizon et de l'air autour des personnages. Mais en composant ce tableau, qui fut un de ses envois de Rome, M. Baudry n'a-t-il pas obéi à des réminiscences trop directes, et l'étude approfondie qu'il a évidemment faite des maîtres coloristes du seizième siècle ne l'a-t-elle pas entraîné, malgré lui peut-être, à trop se servir de Y Amour sacré et de V Amour profane du Titien, qui est à la galerie Borghèse? En effet, sa Fortune n'est autre que l' Amour pro fa ar ; seulement elle est
retournée ; mais je retrouve la même disposition, le même paysage, le même personnage, la même coloration, la même valeur de tons pour les terrains, la pierre du puits, le ciel, la draperie, les chairs et les arbres. C'est trop. Si M. Baudry n'avait exposé que ce seul tableau, qui n'est en somme qu'une très-bonne étude d'après le Titien, je n'oserais pas affirmer son avenir. Il faut, je crois, connaître les maîtres dans tous leurs secrets, mais voir par ses propres yeux et exécuter naïvement, selon son impression, et non pas en cherchant à faire ce que d'autres ont déjà fait avant nous. Malgré tout son talent, que nul n'admire plus que moi, M. Ingres s'est diminué en s'arrêtant, de parti pris, à Raphaël, et en s'efforçant de voir comme aurait vu le peintre de la Transfiguration. Les œuvres qui consacrent réellement sa gloire sont celles qu'il a exécutées en dehors de cette préoccupation constante. Il y aurait, je crois, un danger sérieux à s'immobiliser auprès du Titien; ce danger, M. Baudry saura l'éviter, je pense, car voici une Léda qui indique plus d'originalité que les toiles précédentes. La
fille de ïhestius, debout et sans voile, dans un paysage « fait à souhait pour le plaisir des veux, » s'arrête indécise et troublée, pendant que le cygne divin marche vers elle en battant de l'aile et en levant la tête. Le jour, quadrillé par les arbres, tombe en taches de lumière et d'ombre sur le visage de celle que va féconder un dieu. Un étonnement adouci brille dans ses yeux bleus, et du bras elle presse son cœur comme pour en interroger les battements. Dans certaines parties de ce petit tableau, il y a des adresses d'exécution peu communes; nous citerons, entre autres, le dessous de l'aile du cygne, les Heurs bleues dont est parsemée la chevelure dénouée de la femme de ïyndare, et tout le paysage, qui est frais, discret et mystérieux. Peut-être aurions-nous voulu plus de jeunesse et surtout plus d'élégance dans Léda ; nous trouvons ses genoux trop engorgés; sa jambe manque de finesse, ses pieds sont un peu plats, la poitrine n'a guère de fraîcheur. Affaire de beauté, c'est affaire de goût, chacun la voit à sa façon et la poursuit dans l'idéal qu'il s'est crée. Il nous semble que, là, M. Baudry a trop
copié un modèle; c'est une femme assurément avenante et jolie, mais j'avoue que ce n'est point ainsi que je me représente Léda. Le milieu où elle s'agite, par exemple, est trouvé, et c'est une alcôve bien imaginée pour de célestes amours. Le Supplier d'une vestale est Y envoi de cinquième année le plus important que nous ayons vu depuis longtemps. La disposition en hauteur, à coulisse, a le défaut de tirer l'œil de bas en haut et de ne pas s'embrasser facilement d'un seul regard; elle manque un peu d'aplomb et se précipite plutôt qu'elle ne s'étend. Mais qu'importe? on est étonné que semblable tableau nous soit venu de la villa Médicis; avec un pareil sujet, M. Baudry pouvait facilement composer une tragédie, il a préféré faire un drame; il faut lui en savoir gré, car cela dénote en lui des prédispositions au mouvement et un besoin d'action qu'on rencontre rarement chez les élèves de Rome. Le fond de la toile est clos par un bois et par une échappée dans la Campagne romaine; le grand prêtre, vêtu de blanc, lève les mains vers le ciel, la mère se frappe les seins, la foule s'émeut, regarde et se
lamente, pendant que de vigoureux exécuteurs enlèvent vers la tombe ouverte la frêle victime vêtue de noir, pâle, évanouie et terrifiée par les affres de la mort; de dessous terre sortent des mains brutales prêtes à la saisir et à la murer vivante dans le caveau impie. Là encore, la réminiscence des maîtres coloristes apparaît et retire à M. Baudry quelque chose de son originalité. Mais j'ai bon espoir, car cette originalité, je la retrouve dépouillée de toute préoccupation rétrospective dans le portrait de M. Beulé. Ici du moins on peut juger M. Baudry tout entier, et le jugement lui est absolument favorable. La vie, une vie pratique et quelque peu rusée, anime le visage et lui donne une réalité surprenante; l'œil existe, le souffle de l'haleine distend les narines, la tête pense , le cœur bat et le sang circule. Les mains, et surtout le poignet replié qui soutient la joue , indiquent une connaissance profonde de l'art et de la nature. C'est vrai, franc et beau. Les accessoires sont traités habilement; mais au lieu de cette Minerve en bronze et de cette médaille d'argent, j'aurais voulu voir le médaillon d'An-
iiuste Titeux, le vaillant architecte qui est mort en fouillant le premier ce sol des Propylées où M. Beulé devait venir après lui. De toutes les toiles exposées, cette année, par M. Baudry et dont nous venons de rendre compte, c'est donc ce portrait qui nous séduit le plus, car il est sincèrement original et dénonce une force de bon aloi qui, si elle est bien guidée, pourra éclore en un talent supérieur. Le jour où M. Baudry se sera complètement assimilé les maîtres, le jour où l'étude sérieuse qu'il en a faite sera en lui à l'état d'expérience et non plus de réminiscence, nous aurons un véritable artiste propre aux grandes conceptions de l'esprit et aux exécutions savantes de la main. Si ses tableaux nous ont inspiré quelque inquiétude sur sa manière de voir la nature à travers des œuvres anciennes, ce portrait nous rassure, car il nous a prouvé que M. Baudry trouvera en lui, quand il le voudra, une personnalité résistante et pleine de belles qualités. Je sais que les artistes regardent, en général, les littérateurs qui font de la critique comme de simples machines à réclames, et qu'ils n'estiment guère notre ingrat tra-
\ ail que comme un véhicule a réputation; néanmoins je me hasarderai à donner on conseil à M. Bandry. Il est trop Tort déjà pour que nous ayons quelques déboires à redouter ; mais nous sommes ambitieux de voir se réaliser promplement les espoirs que nous avons conçus. Que pendant quelque temps il vive, autant que possible, dans la nature; il y acquerra une santé robuste qui lui manque encore; je ne sais quoi de maladif qui plane sur sa peinture lui donne un M'ai charme, mais assurément lui retire delà force; or, c'est la forcé qu'on doit chercher. Qu'il ne fasse pas trop de portraits; des gens bien doues, ne serait-ce (pie M. Court, se sont iriemissiblcment'perdus dans ce genre de confection; qu'il aime Tari plus que tout, plus que la fortune et plus que la gloire, et surtout qu'il travaille, qu'il lise, qu'il étudie, qu'il apprenne, qu'il comprenne de toute manière. Si l'on veut inscrire son nom parmi les premiers, il faut agrandir son cerveau et respecter sa pensée; eu art, comme en toute chose, on doit savoir. Les historiens, les savants et les poètes sont de bons conseillers, ne serait-ce
que pour empêcher de commettre des fautes grossières comme celle dont M. Cabane], un ancien prix de Home aussi, vient de se rende coupable.
Quand un homme comme Shakspeare, il n'y en a pas une demi-douzaine dans l'humanité, a créé un type, ce t\ pe prend immédiatement une réalité historique, il devient Mai comme un fait. Or, sous prétexte de représenter Othçllo racontant ses batailles, M. Cabanel \ ient d'exposer un étrange quiproquo. Au lieu de l'aire Othello, il a fait Malek-Adhel. Une sorte de bellâtre ;i peine aussi brun qu'un Provençal est assis en face de Brabantioetde sa fille, dans un costume déjeune premier- au fond on aperçoit une Venise de convention que mes souvenirs ne me rappellent guère. Je n'aurais pas parlé de ce tableau, où il n'y a à louer que quelques étoffes très-adroitement traitées, s'il ne me paraissait utile de relever une erreur aussi capitale et que certainement M. Cabanel n'aurait jamais commise s'il avait lu le drame de Shakspeare. A chaque page, à chaque phrase, Shakspeare affirme qu'Othello est noir; le mot black revient a
tout instant et sa signification n'est point douteuse ; non-seulement il en fait un noir, mais un nègre : Quelle bonne fortune pour ses grosses lèvres s'il vient à réussir! dit Roderigo; etlago : En ce moment un bélier noir couvre ta blanche brebis ; et Brabantio : Comment a-t-elle pu s'éprendre d'amour pour un être qu'elle craignait d'envisager ; et Desdemona : C'est dans son âme que j'ai vu son visage ; et le duc : Si la vertu possède une beauté charmante, votre gendre est encore plus beau qu'il n'est noir; et Othello : Peut-être, car je suis noir ; et plus loin : Son nom, jadis aussi frais que le visage de Diane < est maintenant aussi souillé et aussi noir que ma propre face. Garrick raconle que lorsqu'il jouait Othello et prononçait ces mots : Notajot ! Not ajot ! (act. ni, se. 3), il se sentait pâlir sous le voile noir qui couvrait son visage. The Moor est la traduction du mot Moro employé par Girardi Cinthio dans la nouvelle originale. Or que signifie Moro, en italien? J'ouvre l'excellent dictionnaire d'Antonio Ronna et je trouve : Moro : uomo nero di Etiopia, homme noir d'Ethiopie. Il n'y a pas de confusion possible, et je
déclare que corriger Shakspeare est un fait tellement imprévu que je ne sais comment le qualifier ; son moindre inconvénient, dans l'espèce, est d'ôter au drame sa raison d'être. Quelle confiance peuvent inspirer les œuvres d'un peintre qui a ce souci de la vérité et ce respect du génie? Nous étions en droit d'attendre plus et mieux de M. Cabanel ; sa Mort de Moïse faisait des promesses qui tardent à se réaliser, car, à côté de cet Othello expurgé, ad usa m Delphine, nous voyons une Aghtë et un Boniface rêvant aux vérités du christianisme qui ne font qu'augmenter l'admiration que nous avons gardée pour le tableau de Sainte Monique et saint Augustin, par M. Ary Scheffer.
Puisque nous en sommes aux anciens élèves de l'École de Rome, nous terminerons tout de suite avec eux. M. Hébert, retenu malade en Italie, n'a rien envové qui soit digne de ses deiliières expositions; aussi nous ne compterons pas celle-ci à son avoir. M. Léon Bénouville a peint, d'une peinture plus épaisse que solide, un agréable tableau composé sur le vieux thème des Deux Pigeons-. L'amant s'en est allé
au loin, emporté par cette tyrannie des voyages qui est une des pins cruelles maladies de l'âme. Celle qui l'aime est restée au logis, pensive et tournant entre ses doigts agiles le fuseau, bon conseiller. Après bien du temps passé dans ratlente, \oilà qu'un jour de grêle et d'ouragan on heurte à la porte; demi-nue, presque éclievelée, elle se lève, court, et reçoit dans ses bras le fugitif, meurtri, harassé, qui revient reprendre au gîte la tendresse qui l'espérait toujours. Par la porte entrouverte, qui laisse apercevoir un ciel fouaillé par les rafales, le pigeon à demi déplunlé, traînant aux ailes le lacet meurtrier, s'élance aussi vers sa chère femelle qui se soulève tout entière avec un mouvement parfaitement réussi. Le sentiment et le dessin de ce tableau sont tort remarquables, quoique déparés par un coloris noirâtre que M. L. Bénouville aurait facilement pu rendre plus transparent et plus doux. Comment se peut-il faire qu'à côté de cette toile vraiment attrayante, M. Benouville ait exposé ce Raphaël apercevant la Fornarina et ce Poussin sur les bords du Tibre/ Je dois Hirnaler pourtant, dans ce dernier ta
bleau, une lavandière vêtue de rouge et vue de dos qui est d'une grande et svelte tournure. M. Bénouvillc referait-il aujourd'hui le Christ an prétoire qui lui a valu son prix de Home j'en doute.
Je voudrais bien parler du Jules César arriérant le Rubkon, de M. Boulanger (Gir Rodolphe); niais, en vérité, cela est bir cile; ce n'est pas un drame que ee f même une tragédie, c'est un nio' confident, c'est une grande machin, y en a tant, académique jusqu'au dorm de la toile; c'est froid et honorable, sul'IK ment dessiné, peint suffisamment, sans (piailles, sans défauts; c'est une toile qui figurera honnêtement dans quelque musée de province. Je crois, Dépendant, que le sujet comportait plus d'animation; les textes mêmes l'indiquaient. M. Boulanger nous montre, à travers les brumes nacrées du matin, et assis parmi les roseaux, un jeune pâtre qui joue de la llùte: mais il n'a rien de commun avec l'apparition qui décida César, avec cet homme de taille haute cl belle qui, entoure de4 soldats et de ber-
gers, jeta son chalumeau, arracha la trompette d'un des légionnaires, et, en tirant des accents guerriers, marcha vers l'autre rive. Et puis, est-ce que ce cheval est celui du chauve adultère? Le cheval de César avait une particularité si extraordinaire, que M. Boulanger n'aurait point dû la laisser en oubli; Suétone ne dit-il pas textuellement : Ctebatur equo insigni, pedibus propre humanis, et in rnodum digitorwm unguibus fissis? Ce passage offrait même un élément pittoresque dont un peintre pouvait tirer parti. Est-il donc si difficile et si long de lire l'histoire avant de la peindre? Il y a certaines natures, bien douées du reste, auxquelles une impression morale ne suffit pas et qui ont besoin, pour»bien comprendre et interpréter un fait, d'en ressentir l'impression physique. M. Boulanger est peut-être ainsi ; son tableau des Eclat reurs arabes, que le livret appelle choassa, au lieu de chouafa, semble le prouver, car il est certainement le meilleur cl le seul saisissant de ceux qu'il a exposés. Le ciel est bleu ; des mamelons de sable beaucoup trop fions pour être vrais s'étendent aux pre-