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miers plans et rejoignent les crêtes lointaines d'une chaîne de montagnes. Deux hommes et un enfant, armés de Hissas, et vêtus de burnous, les pieds disparus dans de larges merkoubs, ont rampé à plat ventre comme des serpents, rasant le sol, retenant leur souffle, et viennent de se soulever sur leurs bras raidis, dressant la tête, flairant l'espace et regardant de leurs yeux perçants la fumée d'un douar dont on aperçoit les tentes en poil de chameau. C'est pris sur le fait. C'est ainsi, en effet, que procèdent les Arabes du Maghreb, qui sont les plus admirables batteurs d'estrade qu'on puisse rencontrer au monde. Je crois que dans cet ordre de sujets étudiés sur nature, M. Boulangei' pourra rencontrer une riche veine de succès. Son Maestro Palestrina a aussi de bonnes qualités , mais pourquoi n'avoir pas relié par des nuances intermédiaires les tons criards de cette chanteuse tricolore : rouge, bleue et blanche ; ça éclate aux yeux comme un feu du Bengale. Et puis pourquoi intituler cette toile, Maestro Palestrina/ Personne n'y est trompé : dans la figure principale nous
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avons tous reconnu M. Membrée. Il existe des portraits de Palestrina; a-t-on le droit desnbstituer à un visage historique une tète qui n'est même pas de fantaisie, puisque nous savons à qui elle appartient; ceux qui ont laissé dans Fart une trace profonde méritent d'être traités avec plus de respect. Si M. Boulanger n'avait pas le loisir de faire les recherches nécessaires à son sujet, il fallait appeler simplement ce tableau : Soirée de cqmaval ou Musiciens du seizième siècle; mais, en conscience, Aloys de Palestrina n'a rien à y faire.
L'École de Rome mène souvent à l'Institut ; elle nous servira de transition pour parler de M. Robert Fleury qui, après un long sommeil, a aujourd'hui le réveil du lion : quandoque bonus dormit al. Ses dernières expositions avaient été faibles ; ses tableaux, recuits et poussés au noir, indiquaient un talent presque éteint. Les bonnes gens disent: Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir; ils ont raison, car la dernière toile que M. Robert Fleury a produite est d'un maître et peut-être sa plus belle. Elle représente Charles-Quint au monastère de Vuste. C'est
toujours un peu le même système d'effet habituel au peintre : une grande lumière et une grande ombre, l'une faisant valoir l'autre; mais cette fois, du moins, la lumière n'est pas aiguë et l'ombre est transparente. Dans une vaste galerie peinte et dorée, où le soleil entre à pleins rayons, l'ambitieux empereur qui abdiqua dans l'espoir d'escalader plus tard Je trône de Saint- Pierre, est assis sur un fauteuil à brancard et reçoit des mains du comte de Melito agenouillé les lettres par lesquelles Philippe II le supplie de revenir lui apporter ses conseils et sa direction. Il faut être reconnaissant à M. Robert Fleury de n'avoir pas vêtu Charles-Quint du ridicule costume de moine qu'il ne mit jamais et dont les peintres ont toujours soin de l'affubler. 11 porte le pourpoint et le haut-de-chausses de velours noir et paraît déjà difforme par la goutte qui le tiraillait sans relâche. Derrière luise tiennent, à convenable distance, ses serviteurs et quelques moines du couvent; en face, au delà de l'envoyé du roi, les secrétaires et les suivants de la mission sont debout, dans l'attitude du respect qui plie la vieille morgue espagnole.
Peut-être la composition est-elle un peu éparpillée et laisse-t-elle trop de trous entre les personnages ; mais, néanmoins, tel qu'il est, ce tableau, dessiné avec une sobriété parfaite, peint partout, dans les détails comme dans l'ensemble, avec une fermeté de touche pleine de jeunesse et de vigueur, est un des meilleurs et des mieux méritants du Salon de 1857.
Après le professeur, l'élève, d'autant plus que l'élève est déjà passé maître. Je parle de M. Charles Comte. C'est un'artiste sérieux, qui cherche et qui trouve. Avant toute chose, un reproche dont, j'en suis certain, il saura faire son profit : dans toutes les têtes de ses personnages, têtes charmantes, vivantes et historiques, je trouve de la mollesse d'exécution ; je vois la forme du visage, mais je n'en sens pas la structure ; il y a des muscles, mais ils cachent si bien les os, que je ne les soupçonne pas. C'est là un inconvénient auquel il est facile de porter remède, et je suis persuadé qu'il aura suffi de le signaler une fois à M. Comte. Henri Ilf visitant sa ménagerie de singes et de perroquets est une merveille de composition, de grâce et de coloris,
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C'est bien là ce roi crapuleux, jeté de Sodome sur le trône de France, fardé comme une tille, portant au cou, par-dessus le cordon bleu du Saint-Esprit, des colliers de perles fines ; à la ceinture attachant son chapelet bénit, à côté de son bilboquet d'ivoire; entourant ses frôles poignets de bracelets équivoques ; être hermaphrodite et douteux, qui restera toujours une lU'> hontes les plus profondes de notre histoire. Accompagné de sa sœur, cette impudique Margot que vous savez, et de toute sa cour, mignons et mignonnes,- il a gratté la tête à ses singes et donné une cerise à un kakatoès qui hérisse sa huppe en se penchant vers lui. Les détails de cette composition, quoique traités à ravir, semblent entraîner M. Comte vers une tendance au papillotage. Ce serait un réel malheur s'il se laissait emporter plus loin que de raison, car son talent est très-vigoureux, et, pour rester fort, il n'a besoin que de demeurer dans les limites où il s'est développé jusqu'à présent. Aussi, mal* gré la distinction de ce tableau, nous lui préferons celui que l'artiste a nommé Jeanne (irej/. Tenu dans une gamine de tons moins chatoyants,
plus assombri, plus intime, d'une exécution plus soignée peut-être, à coup sûr plus difficile à faire, et moins attachant au premier coup d'œil, il offre des qualités de grande peinture qui reposent le regard et pénètrent d'ame. Si je n'y voyais, à droite, deux draperies en velours d'un violet couleur prune de Monsieur, qui me plaisent peu et qui me paraissent plus aigres qu'il ne faut , je n'aurais à donner que des éloges sans restriction. Il y a contre la muraille du fond une tapisserie de haute lisse que je recommande et qui seule constituerait un tableau. Dans Catherine de Médicis faisant de la magie dans sa chambre, au château de Chaumont, je retrouve les mêmes qualités, une savante distribution de lumière et de précieuses vérités d'attitude, quoique j'aime peu le profil trop effacé de la reine. Si je m'en fie au livret, Ruggieri fait voir dans le miroir magique, à « la vivandière d'enfer, » comme rappelled'Aubigné, que ses fils mourront sans postérité, et que Henri de Bourbon leur succédera sur le trône ; alors, que signifie la figurine royale envoûtée placée sur le parquet au milieu du cercle cabalistique ? C'est là tout une
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autre opération. Celte observation serait puérile, si elle ne s'adressait pas à M. Comte; mais il nous a accoutumés à de telles exactitudes, que nous sommes surpris de le trouver, une fois, en défaut.
M. Alexandre Lafond, malgré ce que son sujet avait de commun et d'épuisé, a su tirer un bon parti de la Chute des anges rebelles, en suspendant à travers les espaces une grappe de démons foudroyés qui précipitent leur course éperdue et terrifiée sous le glaive des chérubins vainqueurs.
M. Mazerolle et M. Carlier n'ont point été heureux dans leur effort de ressusciter le genre académique : le premier, avec Chifpérîc et Frédégonde devant le miïxwfè de (iulsuinthe ; le second, avec Locuste essayant des poisons sur un esclave; c'est froid départ et d'autre et plus théâtral que dramatique. Il faut des prodiges d'exécution pour rendre possibles ces vieilles rengaines déjà fastidieusement usées par tous les fruits secs de l'école; ce sont des motifs à poses, à académies, mais on n'y rencontre que bien rarement la vérité et rémotion. J'aime
mieux mille fois cet honnête et impressionnant tableau de M. Hokert : Famille de pêchewrs dcms la Lapon ie suédoise, cost urnes d'été. Cette composition est bien simple, et pourtant elle trouble; on l'emporte dans son souvenir et l'on y repense.
Dans une solide cabane en bois, faite pour résister au souffle qui a couru sur les mers boréales et pour supporter les avalanches de neige, la famille est réunie , le père, la mère et l'enfant. Le père, un jeune homme vigoureux et attentif, vêtu de la vareuse rouge des matelots, assis et tournant le dos au spectateur, raccommode ses filets et incline vers eux sa belle tête brune et chevelue ; la mère, portant la lourde robe en laine bleue et coiffée du haut bonnet Scandinave qui donne à son charmant visage une grâce fière et coquette, est debout, le pied exhaussé d'un escabeau, et elle tend les bras pour saisir l'enfant couché dans son berceau volant suspendu aux solives. Un pâle rayon de soleil, glissant à travers une fenêtre que l'on ne voit pas, vient éclairer cette joie de la maison, es blond chérubin, épanoui comme une rose de
Noël, au milieu de cette tranquillité laborieuse. Aux murailles s'accrochent toute sorte d'ustensiles de pêche, et, près de son maître, un chien au poil noir et bouclé ouvre ses yeux jaunes en attendant qu'on le mette à jouer pêlemêle avec le bambin. L'exécution, d'une vigueur limpide et d'un précieux empâtement; le dessin, juste et mathématique sans sécheresse, font de cette toile une œuvre de la plus haute importance. En dehors de sa facture, qu'on admire, ce tableau fait penser, il émeut et prouve que M. Hokert a à sa disposition une main très-habile et un cerveau sérieux : c'est le plus bel éloge que nous pouvons faire d'un artiste.
Il est deux toiles que nous classerons arbitrairement parmi les tableaux d'histoire, quoique, par le sujet qu'elles traitent, elles semblent s'en éloigner absolument; mais leurs qualités sont si élevées, qu'elles les constituent d'emblée, et sans contestation possible, de la grande peinture; la dimension ne fait rien à l'affaire, nous le verrons plus tard, en nous occupant de M. Yerlat. Les artistes qui ont fait les toiles
dont nous voulons parler sont MM. Millet et Jadin.
Dans un champ où les moissonneurs ont déjà passé, trois pauvres femmes marchent en ramassant les épis oubliés, telles sont les Glaneuses de M. François Millet. Elles vont, courbées vers la terre, la tête encapuchonnée d'un lourd mouchoir de cotonnade qui cache presque entièrement leur visage, grossièrement vêtues de bure et recueillant brin à brin le pain qui doit les faire vivre. Dans le lointain, à l'horizon, on aperçoit un joyeux village blanc près duquel les paysans, vestes bas et manches retroussées, entassent les blondes javelles. Gela est peint sans parti pris, sans ficelle aucune; il n'y a, pour ainsi dire, ni ombre, ni lumière; il n'y a que du jour, un beau jour, égal et net, au milieu duquel les trois misérables se détachent lumineuses sur le ciel plein de clarté. Je crois que la bonne foi en peinture a été rarement poussée aussi loin ; c'est honnête et franc comme du bon pain bis. Le geste est d'une inconcevable précision ; à voir la manière dont ces élues de la pauvreté saisissent les tiges de blé épar-
pillées, on comprend que les durs travaux ont ankylosé leurs doigts, et qu'elles ont de ces mains inflexibles qu'on ne peut ouvrir ni fermer tout à fait, mains sans agilité, sans adresse, presque sans force, telles que les font les implacables besognes de la misère. Il n'y a là que trois femmes cheminant dans un champ moissonné, et cependant c'est un drame plus touchant cent fois et plus poignant que mille tableaux prétentieux à grand spectacle. Être honnête en art, c'est peut-être le point le plus difficile. Ne point appeler à son aide l'emphase et l'exagération, rester dans la vérité, toujours plus imposante que le mensonge, ne chercher que des choses sincères qui seules donnent des impressions justes, laisser aux cabotins le fard et l'accoutrement forcé et ne s'inspirer jamais que de la nature si féconde en accidents, en effets, en imprévu, c'est faire acte de force, et cet acte, M. François Millet le fait aujourd'hui avec une maestria sereine et grandiose. Ses tâtonnements ont été longs, ses développements acquis un à un, par un effort évident de conscience et de volonté, mais il a réussi enfin à rendre sa
pensée vivante, et il est aujourd'hui un artiste plein de vigueur qui compte, et certainement un des plus remarquables. Lorsqu'il aura su débarrasser sa facture de certaines lourdeurs qui l'épaississent encore plus que je ne voudrais, je ne vois guère qui est-ce qui, de nos jours, lui sera comparable.
Je savais que M. Godefroy Jadin était un peintre d'un incontestable talent; mais je ne soupçonnais pas qu'il fût un grand artiste ; son Hallali de sanglier me prouve que je n'avais pas raison ; j'avoue mes torts avec plaisir et en toute humilité.
Nous sommes en pleine forêt de Fontainebleau, à la Gorge aux loups ; un sanglier lancé, une bête de six ans environ, un porc entier, comme dit du Fouilloux , est sur ses tins ; les chiens l'entourent ; il n'est pas encore coiffé, mais peu s'en faut, car il est saisi à beaux crocs vers la naissance du cou ; il va, reniflant et grommelant, éventrant les molosses sans arrêter sa course; un des chiens, hardi et l'oreille droite, cherche à le tourner par un mouvement rapide; un autre, un vaillant, déjà
décousu, les entrailles traînantes, tombé sur ses pattes de devant, tente d'arrêter la terrible bête ; un troisième débouche d'un fourré avec un inexprimable entrain et ressemble à une des têtes de Cerbère jaillie du gouffre ; une barde nouvellement découplée arrive à la rescousse avec des abois formidables et des bondissements de dix pieds. La scène se passe en futaie; voici de la vieille écorce, voici un hêtre luisant, et au fond j'aperçois de grands chênes déjà dépouillés par l'automne. La forêt est profonde, l'air y circule; cela sent bon les bois et les feuilles. Il n'y a qu'un amoureux fou de la nature qui puisse peindre un tel tableau, que j'estime absolument supérieur à tous les Paul Potier que je connais. Pour trouver l'équivalent d'une chasse semblable, il faut aller au musée de Rotterdam voir la Laie forcée d'Abraham Hondius; quant au paysage, on doit remonter rà celui de la Mort de saint Pierre, par Titien, qui est à Venise, dans l'église Saint-Jean et Saint- Paul. En dehors de ses qualités de paysagiste, M. Jadin connaît, du reste, les animaux mieux que qui que ce soit ; comme simple animalier, je
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le trouve beaucoup plus fort que Landseer. J'espère que cette opinion ne surprendra personne. En effet, le peintre anglais produit une impression vivace avec ses animaux, mais à la condition de leur donner des regards humains et de les rattachera l'homme par certaine conformité impossible de gestes et d'attitudes. M. Jadin ne procède point ainsi : sûr de lui et observateur sincère, il prend l'animal tel qu'il est, sous un de ses aspects multiples, et il le révèle par sa vraie forme, sans avoir besoin d'aller chercher des secours hors de la vérité. Les Sept Péchés capitaux sont un chef-d'œuvre en ce genre, depuis Invidia rampant et la tête aplatie comme un serpent, tout en restant un chien réel, jusqu'à Libido, prolétaire échauffé qui tire la langue en soufflant rouge, et voudrait bien passer une patte sur le dos de Sttperbia, qui, en levrette à trente quartiers, montre ses crocs aristocratiques à l'insolence du malotru. Je ne parle pas de la façon dont ces toiles sont peintes, car chacun connaît la solidité du pinceau de M. Jadin. Dans Y Hallali de sanglier, quoique je sache que le vert est une couleur trompeuse qui finit près-
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que toujours par passer, j'en aurais voulu quelques touches, ne serait-ce que pour égayer l'extrême sévérité du paysage.
Et les tableaux de batailles ? me dira-t-on. Je n'en vois guère qu'un seul qui mérite qu'on s'y arrête. C'est un Bivouac en 1812, par M. Devilly, qui, en 1852, avait exposé une excellente petite toile représentant le Combat de lia z-Sabali. La neige s'étend à perte de vue, le ciel est gris, l'aube se lève froide et meurtrière; la veille, au soir, après une journée de marche, de combats et de famine, des soldats réunis par les hasards de la misère et de la défaite se sont abrités sous un arbre ; le feu s'est éteint et ils se sont tous endormis pour ne plus se réveiller. Se pressant les uns contre les autres, s'enveloppant de leurs effroyables guenilles, la main sur le sabre ou le bras sous la bretelle du fusil, ils sont morts, et ceux qui, dans la patrie, les yeux levés vers l'horizon, les attendent depuis de longs jours, ne les reverront jamais. Abattus par la faim et par le froid, les héros d'une cause qu'ils ne comprenaient pas sont tombés en cercle, sans gloire, énervés et vaincus sans bataille, pâture
prochaine des corbeaux, inutiles et désespères. La facture habile de cette grande toile rend son aspect encore plus violent ; c'est horrible comme le désastre lui-même, c'est la guerre !