‹ Le Salon de 1857Chapitre 6 sur 26 · PEINTURE DE GENRE · texte numérisé non relu

PEINTURE DE GENRE

On a dit : Telle société, tel art; cet axiome est vrai. Les petits appartements font les petits tableaux; aussi la peinture de genre, celle qui se met dans des cadres étroits et qui se suspend facilement aux panneaux des chambres resserrées que nous habitons, se prépare-t-elle à remplacer sous peu la peinture d'histoire. Si ce n'est là où surgit le plus de talent, c'est là du moins que se montrent le plus d'efforts ; les toiles estimables sont en grand nombre, et sans avoir les hautes qualités que nous aurons à signaler dans le paysage, elles se recommandent par d'ardentes tentatives d'originalité.

Quoique par sa manière de traiter les fonds,

M. Knaus me semble avoir déjà affaibli sa valeur, je crois qu'il est encore un des principaux parmi les peintres de genre. Son Conwi funèbre, oîi toutes les têtes, habilement diversifiées, ont une expression fine et vivante, est d'un joli sentiment attendri. L'enfant qui marche le premier, portant sa bannière comme un petit saint Jean, ceux qui le suivent, distraits malgré leur recueillement, psalmodiant le triste chant des morts, le vieux magister, les jeunes filles, les femmes noires qui accompagnent le cercueil porté à dos d'homme, tous les personnages, en un mot, sont réussis autant que dans ce fameux Lendemain de fête qui, en 1853, a établi d'un seul coup la réputation de M. Knaus. Mais son fond de forêt est tellement osé, qu'un peu plus il deviendrait impossible. Il y a péril en la demeure, comme on dit au palais de Justice; ces fonds-là paraissent faits de chic., ils tirent l'œil, distraient l'attention, ont] des valeurs papillo tantes qui empêchent la réflexion de se poser et nuisent essentiellement à la composition principale. La critique a déjà averti M. Knaus; il a tort de s'entêter dans cette voie déplorable de l'effet

à tout prix, il y trouvera des mollesses d'excution blâmableset l'affaiblissement de ses qualités les plus vives. La Promenade aux Tuileries et les Bohémiens, de l'Exposition universelle, indiquaient déjà cette mauvaise tendance qui apparaît et éclate aujourd'hui dans les Petits Maraudeurs : il est difficile de voir une composition mieux entendue et un dessin plus précis; celui de l'enfant qui porte une oie vers sa mère occupée à allaiter un nourrisson est puissant de vérité; maison dirait que sur les fonds maculés de taches plates on a répandu une pleine boîte de pains à cacheter. Quand on est aussi fort, aussi habile dans le métier que M. Knaus, on doit veiller sur soi, ne jamais se permettre de s'écarter de la sincérité, avoir toujours la nature sous les yeux et comprendre que c'est se diminuer et préparer sa perte que de sacrifier au mauvais goût et à la fantaisie ; des fonds pareils appartiennent moins à la peinture qu'à la kaléidoscopie. M. Knaus ne donnera-t-il pas un coup de collier pour rentrer dans la sainte route, et voudra-t-il donc que son Lendemain de fête de village demeure toujours son meilleur et vrai

ment bon tableau? L'art est une pente glissante : quand on cesse de monter, on descend.

M. Meissonnier reste le maître des infiniment petits; les huit tableaux qu'il expose, et surtout V Attente, un Homme à la fenêtre, et mi Peintre , sont des tours de force.de facture et de composition. L'Estaminet en 1 857, de M. Chavet, est aussi un tableau très - habilement éclairé, courageusement moderne, vrai dans les attitudes, attrayant dans l'ensemble, et qui affirme chez son auteur des progrès très-louables. Le Fumeur et le Récit, de M. Yetter, moins finis et moins puissants que les panneaux de M. Meissonnier, sont touchés avec un esprit rare; la vie respire dans les petites têtes des personnages lilliputiens; l'harmonie générale est exquise, et bien des vieux Flamands signeraient ces tableaux sans difficulté. Sous le titre un peu précieux de la Littérature au bois de Meudon, M. Potémont a réuni une série de quatorze miniatures à l'huile , fines comme des agates arborisées, très-bien observées pour la plupart, justes de mouvement et d'un paysage agréable. N'oublions pas non plus M. Fauvelet,

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qui dans l'Amateur et le Coin du feu marche à grands pas vers d'enviables résultats; ainsi, du reste, que M. Plassan , qui mérite des éloges pour le Lever et la Jetnir Femme essayant un collier de perles.

M. Léman commente M. Victor Cousin, non pas M. Cousin professeur, qui jadis, à défaut de philosophie, inventa une méthode de philosophie, mais M. Cousin hanteur de ruelles et amoureux de toutes les coureuses de la Fronde. M. Léman peint « les petits personnages de ce pauvre temps, » dont l'austère philosophe raconte les aventures dans ses agréables romans historiques; voici le fameux Salon bleu de l'kôtel de Rambouillet, avec Julie d'Angennes, et Mme de Longueville qui, suivant Tallemant des Réaux, se lavait si peu les mains, et Mme de Chevreuse, et Chapelain, et Scudéry, toutes les précieuses et tous les cuistres, et Vadius et Trissotin, et Cathos et Madelon; Corneille, dont on a raccommodé les souliers à la porte, fait une lecture et donne à cette belle compagnie l'occasion de dire son mot sur la protase et l'éditase. Les groupes sont adroitemenl distri-

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bués de façon à mettre les visages en lumière ; la peinture, encore faible, a cependant acquis plus de modelé depuis le Duel de Guise et de Co- Ugny; mais, franchement, celte toile semble représenter un foyer d'acteurs , un jour de grande représentation des Femmes savantes et des Précieuses ridicules.

Il y a loin du Pilori à ce que M. Glaize fait à cette heure; quel mauvais souffle a donc passé sur lui? Ses Amours à V&wan sont puérils; cette petite facétie à grand orchestre a d'injustifiables prétentions ; il y a des rapports absolus entre le sujet et la dimension des toiles. Que signifie cet énorme développement pour une fantaisie gracieuse, mais dont l'exécution devait être restreinte à des mesures plus convenables et surtout moins ambitieuses? Les grands tableaux ne constituent pas la grande peinture, ce serait une niaiserie de le croire. Devant la boutique (Tua changeur est une bonne idée, mais ce n'est que ça : or, pour frapper fort, la pensée a besoin d'être revêtue d'une belle forme, de même que la forme pour se graver dans l'esprit doit être soutenue par la

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pensée ; l'une sans l'autre est inutile ; M. Glaize ignorerait-il cette vérité élémentaire? C'est le soir, aux clartés du gaz, un Anglais est entré dans la boutique d'un changeur et, contre des bank-notes, reçoit des piles d'or et d'argent ; en dehors, derrière les vitres, les affamés de la rue, un pâle voyou, une malheureuse prête à tout et qui vend, au choix, des allumettes ou des violettes ; une femme amaigrie qui porte un enfant dans ses bras, une façon de modèle et de pilier d'estaminet borgne, regardent d'un œil de convoitise et d'envie ces sébiles regorgeant d'or, ces liasses de billets de banque, cette joie, cette bombance, cette fortune. M. Glaize a bien fait de montrer ce danger qui existe à tous les coins de Paris et qu'un arrêté de police aurait dû faire disparaître depuis longtemps : laisser voir, défendues par une simple glace, à ceux qui souffrent, qui ont froid, qui ont faim, plus de richesses qu'ils n'ont jamais osé en rêver, c'est non-seulement périlleux, c'est coupable. Il est juste d'avoir des lois très-sévères qui punissent le vol, mais il me semble qu'il devrait en exister aussi pour protéger contre la tentation ; or

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