LE SALON DR
cette année, la tête la première, dans une sorte de rêvasserie confuse avec des tableaux qui n'ont pas plus de dessin que les précédents, mais qui n'ont plus ni couleur, ni sujet, ni composition; M. Picou, dans lequel on avait jadis espéré un moment, paraît vouloir marcher sur les traces de M. Schopin; M. JobéDuval fait un essai de peinture religieuse qui n'est point heureux; M. ïoulmouche expose des portraits. Est-ce que, par bonheur, nous serions enfin délivrés des petits Amours, des petites Vénus, des petites Psychés, des petites Muses, des petits lupanars et de tout ce dictionnaire de la Fable obscurci et diminué par clés jeunes gens qui ont bien mal employé, à cette ingrate besogne, le talent qu'ils avaient acquis? Dieu en soit fouéi Le danger de cette école, qui cherchait [ejoli au lieu du beau, se dénonce aujourd'hui tout entier dans les toiles de M. Hamon. Il est impossible de mettre une exécution moins sérieuse au selvice de puérilités plus manifestes ; cette peinture-là est tombée en enfance, elle bégaye, elle ne parle plus, elle dit papa, maman, nanan, dada, etc. C'est désolant, car à défaut d'un ta-
lent élevé, M. Hamon avait de la grâce et du sentiment; est-ce qu'avec du travail il ne pourrait pas réconquérir ses qualités d'autrefois?
M. Gérome aborde cette année les sujets modernes, mais en amateur; il joue les travestis. La Sortie du bal masqué excite une assez vive curiosité parmi les visiteurs du Salon. C'est un drame bien composé et placé dans une trèshabile mise en scène. On s'est fort querellés et peut-être un peu souffletés, au galop final, à propos de quelque hardie débardeuse, Mlle Mousqueton ou M,,e Baïonnette ; encore tout échauffés de la dispute, on a été chercher des épées, on a pris une voiture, et en plein bois de Boulogne, au jour naissant, sur la neige, on s'est battus. Le Pierrot, frappé en haute poitrine, s'affaisse entre les bras de Crispin; un péquin en domino le soutient ; un noble Vénitien se penche vers lui avec désespoir, arrachant de sa main crispée la blanche veste maculée de sang, pendant qu'Arlequin penaud emmène le Sauvage homicide. Au fond, à travers les froides brumes des matinées d'hiver, on aperçoit un fiacre
immobile, dont un des chevaux baisse mélancoliquement sa tête alourdie par le sommeil. C'est spirituel et agréable ; mais cela vaut surtout par le sujet, car l'exécution est molle dans l'ensemble et sèche dans le détail; il va en outre des tons d'une crudité outrée, ne serait-ce que ce pan de robe qui est vermillon pur. Les physionomies sont bonnes et attentivement étudiées. Le meilleur des tableaux rapportés par M. Gérome de son récent voyage en Egypte est celui qui représente des Recrues égyptiennes traversant le désert. Sans faire oublier l'admirable dessin qu'en 1853 M. Bida a exposé, il a des qualités d'observations remarquables dans les types divers de ces pauvres Nubiens attachés, entravés et conduits par d'insouciants Arnautes, aux gloires du service militaire, à peu près comme ici on mène les veaux à 1 abattoir. L'effet du sable et des larges traces moirées qu'y laisse le vent est bien rendu. La Prière chez un chef amante est moins satisfaisant. Le geste, chez les musulmans, fait partie du rituel dans la prière; or, quand un homme dirige la prière, et c'est le cas du tableau actuel, tous les
assistants mesurent leurs gestes sur Jes siens. M. Gérome, qui a évidemment peint de mémoire, aura oublié cette particularité. De plus, les attitudes sont rigoureuses; en oraison, le croyant tient toujours les talons rapprochés; un Arabe qui l'ait sa prière les jambes écartées et la main appuyée sur sa ceinture, ou tête nue et les bras derrière le dos, comme j'en aperçois dans les personnages du peintre, cela ne s'est jamais vu. Les souvenirs de M. Gérome l'ont mal servi. A part cela, les têtes sont plaisantes, exactes et fines. Mais comment M. Gérome peut-il intituler Memnon et Séscstris le tableau où sont figurées les deux statues gigantesques que les Arabes nomment el Saiiamat ? N'est-il pas triste de penser que Champollion le jeune, un de nos plus grands hommes, se soit tué à la peine, et que vingt-cinq ans après sa mort on va en Egypte et on en revient sans même savoir ce que représentent les deux colosses qui s'élèvent entre Médinet-Abou et le Ramesseum occidental ? Ces deux colosses sont la statueportrait du Pharaon Amenophis III, comme Champollion l'a découvert, comme chacun l'a
répété après lui et comme, du reste, Pausanias l'avait expliqué en toutes lettres. La contrée devant laquelle se dressent ces colosses, les plus immenses qu'on connaisse, s'appelait en égyptien Memnonia et servait de sépulture aux castes sacerdotales et militaires. On les a évidemment, sous la domination des Lagides, nommé les colosses de Metnrwnia, puis ensuite Memnon ; d'où l'erreur qui a duré si longtemps; mais, je le répète, depuis les travaux de Champollion, elle n'est plus possible, et M. Gérome n'aurait pas dû la commettre, car rien n'est plus simple que de lire quelques éclaircissements sur les sujets qu'on veut traiter. Le colosse recomposé d'assises a seul conservé son appellation grecque , afin qu'on puisse reconnaître, en ses informes débris celui qui chantait au lever de l'aurore. Quant à Sésostris, il n'en a jamais été question nulle part à propos des colosses de Gournah. On pourra trouver ma critique pédante et désagréable; cela m'importe peu; j'ai cette idée, peut-être fort baroque, mais très-enracinée , que, pour bien peindre un sujet, quel qu'il soit, il faut le
connaître, et par conséquent lavoir étudié. Les livres ne coûtent pas cher à l'heure qu'il est; on peut en acheter, et rien n'est sain Je soir comme une bonne lecture. Les artistes ne se doutent guère des forces et de l'accroissement qu'ils puiseraient dans l'étude. En outre, je crois que M. Gérome n'a pas su interpréter l'Egypte. C'est, par excellence, le pays de la lumière; il est doux à contempler comme une perle du plus bel orient. Je cherche en vain dans ces tableaux secs, froids et presque monochromes, les pures atmosphères, les lointains incalculables, les nuances profondes que j'ai si souvent et si intimement admirés sur les bords du Nil , dans ces mômes sites que M. Gérome essaye de reproduire aujourd'hui. Si je retrouve la ligne, je n'aperçois pas la couleur et la suave clarté. Je m'attendais à mieux, je l'avoue, et je suis tristement surpris de ce résultat négatif; en revanche, personne n'a jamais compris et rendu le dromadaire aussi bien que M. Gérome. Tous nos lecteurs connaissent la magnifique ballade de Burger, le Féroce Chasseur : « Le comte a donné le signal avec son cor : Halloh !
halloh ! à pied et à cheval ! » C'est dimanche ; on part, malgré les cloches qui disent de leur voix grave : Pensez à Dieu! on traverse les chemins au son des fanfares. Tout à coup deux cavaliers viennent se placer aux côtés du comte, l'un à sa' droite, blanc et beau, l'autre à ea gauche, pâle et terrible. — Il faut prier, dit le premier. — Il faut chasser, dit le second. — Bien parlé, réplique le comte. « Harry ! hurra ! il s'élance à travers champs, à travers monts. » Un cerf blanc dix cors débouche. On se précipite en tumulte ; des cavaliers tombent sous les pieds des chevaux. « Qu'ils roulent en enfer ! » crie le comte. Le cerf s'abrite dans un champ de blé; le laboureur se jette aux genoux du comte. — Écoute sa prière, dit le premier étranger. — Qu'importe? dit le second. — Le comte franchit les barrières, et la moisson est ravagée. Le cerf se mêle à un troupeau ; les deux conseillers parlent encore; le berger est déchiré et le troupeau mis en pièces. Le cerf enfin va ee réfugier dans la chapelle d'un ermite, et au moment où, cédant aux avis du cavalier noir, le comte va se ruer contre l'humble demeure, tout dis-