‹ Le Salon de 1859 Maxime Du CampChapitre 10 sur 23 · LE SALON DE 185'J · texte numérisé non relu

LE SALON DE 185'J

fonde que bien souvent les deux, êtres n’en font plus qu’un.

« Lu terre, c’est sa maîtresse », dit Michelet, en parlant du paysan.

Ce serait une curieuse histoire à peindre et faite pour tenter un grand artiste, que celle de ces hommes résistants et taciturnes qui sont la force musculaire de la France qu’ils ont toujours sauvée quand l’esprit asservi laissait la patrie ouverte aux défaites. Taillables, corvéables à merci et à mort, moins heureux que leurs bestiaux, tenus à la glèbe ou poussés dans les batailles, il leur fallut attendre jusqu’à la révolution française pour obtenir droit de cité dans la vie commune. Vous rappelez-vous les terribles paroles de La Bruyère :

« L’on voit certains animaux farouches, des mâles « et des femelles, répandus par la campagne, noirs, « livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre « qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâ- « treté invincible; ils ont comme une voix articulée, a et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent a une face humaine, et en effet ils sont des hommes. « Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent

« de pain noir, d’eau et de racines; ils épargnent aux « autres hommes la peine de semer, de labourer et a de récolter pour vivre, et méritent ainsi de ne pas « manquer de ce pain qu’ils ont semé 1 »

Tout cela a changé, lentement et péniblement, il est vrai, mais enfin le temps où de semblables paroles pouvaient sincèrement s’écrire n’existe plus. De grands biens restent encore à conquérir, ils seront conquis. La vérité a cela de bon qu’on peut parfois peut-être cacher sa lumière, mais qu’on ne l’éteint jamais; et les paysanistes actuels aident, sans trop s’en douter peut-être, le travail de la civilisation en montrant les paysans tels qu’ils sont, et non pas tels que les gens prétendus délicats voudraient les voir.

En tête du groupe qui semble s’être donné la tâche de reproduire sur la toile les scènes variées de la vie campagnarde, nous, placerons M. François Millet. Mieux et plus qu’un autre il a connu les souffrances du paysan, car il les a partagées. Ancien garçon de labour, il a quitté la charrue, poussé par une invincible vocation, et il s’est courageusement adonné aux difficiles études de l’art. Sa main semble avoir gardé, dans le maniement du pinceau, quelque

chose de la lourdeur et de la fatigue de ses occupations premières; pour lui, la peinture paraît être, non pas un art, mais un moyen de traduire ses impressions et de les faire partager. Par ses toiles, empreintes toutes d’une mélancolie profonde et remuante, il paraît nous’dire : Voyez et compâtissez ! Je sais, et il saitsausdoute lui-même, toutes les justes critiques qu’on peut adresser à ses tableaux; on peut dire en effet que leur touche est d’une excessive pesanteur, que la ligne est parlois comme tremblottée

et indécise, que leur coloris est d’une tristesse terne,

que les types ont entre eux une ressemblance souvent trop accusée; mais néanmoins, malgré les défauts que je suis le premier à signaler, il faut reconnaître qu’il y a toujours, dans chaque composition, une recherche très-haute d’un style émouvant et sérieux, et il faut dire surtout que chacune de ces toiles fait penser longtemps et rêver. La Bruyère, que je citais tout à l’heure, a dit à propos des ouvrages de l’esprit : « Quand une lecture vous élève l’esprit et qu’elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juge de l’ouvrage; il est bon, et fait de main d’ouvrier. » J’en

dirai volontiers autant des tableaux, et j’avoue que je n’ai jamais pu contempler sans émotion ceux de M. Millet. Ils sont, pour ainsi dire, plus vrais que la réalité, car ils résument en une seule et immense misère toutes les misères dont le spectacle nous a souvent douloureusement frappés; il concrète toutes ces existences pitoyables en une seule existence qu’il nous révèle d’un coup, en nous la montrant aux prises avec un fait journalier et habituel. En effet, jamais M. Millet ne cherche l’imprévu et l’extraordinaire; ses paysans accomplissent simplement leur besogne accoutumée, et par cela seul ils sont navrants à voir. Leur bouche n’a jamais souri, cela est vrai, mais jamais non plus elle n’a blasphémé, jamais elle n’a jeté des cris de révolte ; tous ses personnages sont résignés, résignés comme le bœuf, qui va du même pas au labourage, h l’étable ou à l’abattoir, et c’est pour cela sans doute qu’ils sont si touchants.

Un des plus remarquables tableaux du Salon de 1857, fut certainement les Glaneuses de M. Millet; son exposition n’est pas, cette année, à la même hauteur, et tout à l’heure, nous dirons pourquoi. La Femme faisant paître sa vache accuse plus que jamais,

je dois l’avouer, cette pesanteur de main qui paraît être l’imperfection dominante de M. Millet; la toile, vue de près, ressemble à un ouvrage en laine mal cardée ; le dessin a lui-même beaucoup d’erreurs, notamment dans les jambes et les pieds de la vache, qui sont exécutés un peu trop nu hasard du crayon; mais, néanmoins, on s’arrête devant ce tableau, et si on l’examine avec soin, il ne tarde pas à vous dominer. En effet, le livret a raison, ce n’est pas une vache que cette femme fait paître, c’est sa vache, sa vache unique et sans laquelle le pain manquerait bien vite à la maison, car son lait en est toute la richesse* C’est réellement son capital, sa fortune entière, son revenu d’aujourd’hui et des jours futurs, qu’elle mène ainsi sur le pâtis communal, et c’est ce qui lui donne cet aspect réfléchi et qui, même au premier abord, semble trop solennel. 11 y a communauté de misères et de pensées peut-être, entre cette lugubre paysanne vêtue d’un gros camail en laine, ridée par le hâle des matinées d’hiver et cette vache rousse, qui écarte les jambes, pour se pencher davantage vers la terre avare et tondre plus facilement l’herbe rare qui suffit imparfaitement à lui fournir une maigre pi*

tance. Ils s'aiment tous les deux, soyez-en certains, ils se comprennent et se parlent dans les jours pénibles, comme de vieux amis accoutumés à partager ensemble la bonne et la mauvaise fortune. Là, encore, M. Millet a donc su faire sortir d’un fait simple, et en apparence indifférent, un sentiment très-fort et très- poignant.

M. Millet avait envoyé à l’exposition un second tableau, qui a été refusé par le jury; ce tableau, nous l’avons vu chez un de nos amis qui est chargé de le graver, et nous en rendrons compte. Il est intitulé : la Mort et le Bûcheron , et jamais peut-être la fable n’a été rendue avec une aussi terrible puissance. Nos réserves restent les mêmes pour la facture générale, mais nous avons cependant subi une émotion trop vive pour qu’elle ne soit pas sincère. Le paysage est terne et gris, assombri par un temps douteux plein d’une froide humidité. Un chemin enfoncé, une mauvaise charrière qu’oppressent plutôt qu’on ne la voit et que les pluies ont dû défoncer, circule entre un monticule au-dessus duquel on aperçoit le toit d’une chaumière délabrée et un tertre élevé qui supporte un bois dont les premiers arbres apparaissent

à hauteur du tronc. Au pied du tertre, au rebord du chemin trop pénible, le bûcheron est tombé, car sa charge est lourde, son pied est appesanti par l’âge, et dans ses flancs vides il entend crier la faim. La lassitude, la vieillesse et la misère l’ont jeté là sans force et sans courage. De gros sabots d’où sort une paille presque moisie ont tracé sur son pied un bourrelet calleux et luisant; son chapeau mou, défoncé, ayant perdu sa forme sous la pluie et sa couleur sous le soleil, se colle sur sa tête étroite et couvre de ses flasques bords son visage noirci, ridé, fané et comme recroquevillé. Un grand et profond affaissement a abattu et aplati son corps; ses genoux repliés, ses pieds rentrés en dedans, ses mains raidies dont les doigts écartés ont perdu toute flexibilité, indiquent assez que pour ce vieillard toute la vie n’a été qu’un labeur sans relâche où la faim, sans pitié, le poussait à coups d’aiguillon. C’en est trop aujourd’hui ; le découragement a glissé jusque dans la moelle de ses • os; son cœur s’est gonflé de douleur. Eh quoi! souffrir encore ! et, d’une voix étouffée par la fatigue, il a appelé la Mort. L’horrible camarde a l’oreille fine, elle est accourue, et elle cherche à entraîner ce misé-

rable en passant, car, semblable au juif de la légende, elle ne peut s’arrêter ; elle ne sait à qui entendre ; elle ne marche pas, elle court , car on l’invoque de tous côtés. Cette figure de la Mort est d’une splendeur sinistre qui fait froid au profond du cœur. Dédaignant avec raison le squelette traditionnel qui agite classiquement partout son ostéologie sonore,

M. Millet a collé sur les ossements de son fantôme une peau verte, parcheminée, chagrinée, rugueuse, sèche, qui est vingt fois plus terrible que les os euxmêmes; la Mort est vue de dos, vêtue d’un suaire blanc qui, dégageant les bras et les jambes, serre la tête, dessine les contours éthiques des hanches, fait saill ir les rugosités de la colonne vertébrale et creuse des trous pleins d’ombres du côté des clavicules. Sa main est effroyable ; jamais cisailles, tenaille, ceps, pince et brodequin de torture n’ont dû avoir une étreinte pareille à celle de cette griffe formidable qui jamais ne doit lâcher prise. De la gauche, elle porte le sablier ailé et soutient sur l’épaule sa faux, une vraie faux . de moissonneur, usée au manche et à la lame ; de la droite, elle a saisi à la gorge l'imprudent qui l’appelait et elle cherche à l’entraîner tout en marchant

d’un pas rapide qui donne h son mouvement une sorte d’élégance farouche. Le malheureux s’est jeté sur son fagot qu’il a saisi par un geste convulsif; il tourne vers la Mort un visage blêmi par l’épouvante, et il se lamente, le pauvre affaibli, en demandant à vivre encore. C’est très-beau, car cette allégorie est vraie comme la misère elle-même.

Pourquoi le jury a-t-il refusé celte toile ? elle n’était pas plus mauvaise, elle l’était même moins que celle qu’il a reçue ; le dessin n’en est pas plus incorrect, la touche n’en est pas plus pesante; il y a là un petit mystère que je ne m’explique pas bien. Mais si, comme je le crois, le jury a pensé qu’il n’était pas bon de montrer de pareils spectacles à notre société corrompue qui traîne ses robes derrière elle , se balonne de crinolines ridicules , se frotte de blanc et de rouge, se débarbouille avec du cold-cream, se graisse de pommades de toutes couleurs, s’enfarine de poudre de riz et pue tous les onguents de pharmacie moderne, il a bien fait de refuser ce tableau, et je l’approuve.

Au Salon de 1857, M. Luminais avait eu une défaillance qui nous avait paru grave et que nous avions

signalée; ce n’était sans doute qu’une faiblesse momentanée comme les artistes les meilleurs peuvent en subir, car aujourd’hui il revient avec des tableaux solides et dignes de ceux qui commencèrent sa réputation. Si M. Millet cherche avant tout le sentiment, M. Luminais me semble ne se préoccuper guère que de la sensation ; en cela il obéit aux tendances de la peinture moderne qui veut surtout captiver les regards et qui dédaigne absolument de remuer les esprits. L’avenir dira où est la vérité, et si, en agissant ainsi, on ne confond pas deux choses très-différentes : l’art et le métier. Legrand maître ès critiques artistiques, notre très-cher ami M. Théophile Gautier, a écrit (14 juin 1857) : « L’on n’a jamais mieux peint en France qu’aujourd’hui ; on peut même dire que le procédé atteint un point de perfection inquiétant, car la main devient tellement habile, qu’elle semble pouvoir se passer de la tête. » Si les artistes avaient lu avec soin les lignes qui précèdent et avaient su en tirer les hauts enseignements qu’elles contiennent, nous n’aurions pas tant de toiles bien peintes, agréables à voir, qui arrêtent un instant les regards, mais qui ne laissent aucun souvenir durable dans la

mémoire. M. Millet sait mal son métier, j’en conviens, sa brosse est inculte et son dessin grossier ; mais quand on a vu un de ses tableaux, on ne l’oublie jamais, et il me semble avoir encore devant les yeux le Paysan greffant un arbre , que j’ai regardé en 1855, à l’Exposition universelle.

Je voudrais pouvoir en dire autant des tableaux de M. Lumipais, car le talent de cet artiste m’est extrêmement sympathique, mais je ne le puis malheureusement pas; sa brosse est ferme, grasse et colorée; il dessine avec sûreté, il a un arrangement habile et très-souvent heureux; c’est beaucoup assurément, et plusieurs n’en ont pas autant dans leur bagage, mais pourtant ce n’est pas assez. Dans ces corps qui vont et qui viennent, dans ces hommes qui se battent, dans ces enfants qui s’étonnent, dans cet assassin qui appelle, je voudrais voir une Ame et je la cherche en vain. L’arbre a son âme, à plus forte raison l’homme et la femme, et le véritable artiste est celui qui me la montre et me fait entrer en communion avec elle. La scène de cabaret est, au point de vue du mouvement, une excellente toile; c’est une vraie bagarre de paysans ivres, il y a de la

furie et (les coups de brocs rudement portés ; les femmes y tombent et les tables s’y cassent avec une vérité parfaite. On y crie, on y jure, on y braille à tue-tête, et les visages se tuméfient sous les poings fermés ; la couleur est bonne, la brosse n’a pas hésité et la lumière est d’une distribution bien entendue. Dans le Cri du Chouan , je vois sur le sommet d’un rocher un breton debout, serrant de çon pied nu crispé les aspérités de la pierre, et réunissant ses mains autour de sa bouche qui lance je ne sais quel appel de crime et de mort. L’Épave me montre des enfants de matelots, ignorants et curieux, qui, sur le rivage, ouvrent un grand coffre apporté par la dernière tempête; ils s’étonnent et s’effrayent même de trouver toute une défroque de comédienne, un éventail, des costumes bariolés, un masque noir dont une belle petite fille blonde s’épouvante; la mer verte déferle bien sur la grève, et le ciel sombre semble retentir encore des lointains roulements de l’orage ; le groupe est charmant et bien composé ; dans ces trois tableaux je vois donc un vrai talent, une grande science de main, une recherche louable vers l’union de la ligne et de la couleur; mais ce que je n’y

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vois pas, ce que j’y voudrais voir, disons-le, c’est la poésie, et sans elle, hélas ! rien n’a chance de rester.

Cette poésie qui donne aux œuvres un caractère particulier, qui est comme le cachet spécial de l’artiste, je la rencontre souvent dans les tableaux de M. llédouin ; quoique je trouve son Semeur inférieur à ses Glaneuses de 1857, je n’y constate pas moins, avec plaisir, une sorte de force intime, qui semble être une émanation directe de la nature. Le reproche le plus sérieux qu’on pourrait, avec raison, adresser à M. Hédouin, c’est qu’il tourne toujours un peu dans le même cercle, et que si l’étude, toujours renouvelée, îles plaines de la Beauce lui a donné la science des profondeurs de l’horizon, elle lui ôte cet imprévu qu’on aime souvent à rencontrer, et qui est une précieuse ressource artistique. Aujourd’hui, comme les années précédentes, c’est dans les pays plats que M. Hédouin a été chercher son sujet. C’est au mois de novembre, par une de ces belles matinées fraîches et un peu aigues où le soleil dissipe les brumes de la nuit ; une aigre lumière frise sur les sillons relevés; les teintes roses du matin, mêlées aux teintes grises du brouillard, forment une

harmonie de couleur perle qui est à la fois d’un charme vif et d’une vérité bien surprise; au lointain, de nombreuses herses, attelées de forts chevaux, rabattent régulièrement les mottes de terre en marchant les unes derrière les autres ; au premier plan, dans l’ombre, et se détachant sur les fonds clairs du tableau, un paysan vigoureux, à tête carrée, à larges épaules, jette à toute volée les grains

blanchis par la chaux. Son mouvement très-juste a

cette sorte de grâce violente que souvent nous avons tous pu remarquer chez les paysans, et qui est le propre des gens incultes lorsqu’ils accomplissent une action dans laquelle ils sont à l’aise et qui est une de leurs fonctions habituelles. Le fait a été bien observé par M. Hédouin, et rendu avec un soin habile qui mérite d’être loué.

M. Harpignies tourne au gris et il serait très-fâcheux qu’il se laissât aller â cette tendance, car il avait une harmonie douce et forte en même temps, qui souvent déjà avait valu des éloges à ses tableaux ; on dirait que M. Corot lui a jeté un peu de sa poudre grise dans les yeux, car je trouve aujourd’hui que son coloris a faibli; il a baissé d’un

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ton, comme l’on dirait en langage musical. Néanmoins le Retour est une très-jolie composition, spirituelle comme tout ce que fait M. Harpignies, un peu lâchée de touche par ci par là, trop uniformémen grise, comme nous le disions plus haut, mais où l’homme se mêle à la nature dans une douce et juste proportion ; ils se font valoir l’un l’autre, et se complètent sagement. La scène est fort simple. Près d’un village précédé par de grands arbres ombreux, un régiment revient de la guerre sans doute, car voici un tambour-major qui porte le bras en écharpe ; on se reconnaît, on s’embrasse, les pays se jettent au cou de leurs payses, et des gamins courant joyeusement devant les troupiers, marchant au pas, gambadant, se sont chargés des havre-sacs, selon leur fantaisie, et animent de leurs gestes le premier plan du tableau. M. Harpignies excelle à faire les enfants, il les connaît bien, et cette fois encore il les a réussis à souhait ; cependant qu’il nettoie le verre de ses lunettes, car elles n’ont plus celte limpidité qui avait jusqu’à présent si bien éclairé pour lui les harmonies de la nature.

M. Laugée se range parmi les paysanistes, et nous

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croyons qu’il fait bien; nous nous rappelons de lui cependant, au salon de 1852, un Siëye de Saint- Quentin qui avait de fort remarquables qualités et où un Espagnol tombé avait donné motif à un tour de force de dessin très-habile. Son talent ferme et précis nous semble néanmoins plus apte à surprendre la nature sur le fait et à la traduire dans l’expression vive qu’elle cause. En effet Christophe Colomb au couvent de Sainte-Marie de lîebida, malgré des expressions cherchées et quelquefois trouvées, n’approche pas des autres tableaux exposés par M. Laugée. Les petits Maraudeurs surtout ont un mérite de facture, de vérité et d’harmonie qui prouvent qu’en exploitant cette veine, M. Laugée a peut-être trouvé sa véritable voie. Deux garçons de la campagne ont été dans les champs voler des pommes de terre, et sont revenus, essoufflés et craignant d’être surpris, les faire cuire dans un four improvisé par eux derrière un mur en pisé. L’un d’eux, assis, les jambes étendues, le front contracté, l’œil remuant et renfoncé sous d’épais sourcils, regarde vers l’horizon avec inquiétude et prouve par sa mine patibulaire et dure qu’il pourra bien aller parla suite étudier en cour

d’assises le respect dû à la propriété d’autrui. Le dessin est d’une extrême justesse, et la couleur, harmonieuse dans son ensemble, serait irréprochable si elle n’était peut-être encore un peu froide.

Aimez-vous les tons roses? M. Salmon les affectionne et en abuse un peu dans les jolies toiles qu’il nous montre ; si la ligne laisse encore beaucoup à désirer dans la Recolle des pommes de terre, nous ne pouvons que la louer dans la Gardeuse de dindons , agréable composition qui est d’une vérité étudiée avec soin. M. Brion ne nous a pas encore fait oublier son Train de bois de 1853, qui reste, jusqu’à nouvel ordre, son meilleur tableau, malgré les bonnes qualités que je suis heureux de reconnaître dans la toile intitulée : Porte d’église pendant la messe (Bretagne). M. Morin s’est efforcé d’arriver à être vrai dans les Trameuses; les intentions sont excellentes, l’étude est évidemment juste, mais la touche est maigre, les personnages sont trop cernés, et l’on voit que la main manque encore de toute l’habileté qu’elle pourra acquérir. Dans l’exposition de M. Sain, qui a envoyé sept toiles, celles que nous préférons sont Tllerbagère et le Ruisseau ; le mouvement en est généralement

exact et la coloration douce, mais le dessin me paraît encore bien hésitant. Je ne ferai pas ce reproche à M. Veyrassat qui, dans les Chevaux de halaye [le Matin), nous prouve qu’il sait au besoin manier le crayon aussi bien que la brosse. M. Amédée Guérard n’a pas perdu son temps depuis 1857, et ses progrès sont très-visibles. Son coloris, qui était un peu mou, est devenu plus ferme et il approche d’une originalité personnelle qu’il n’avait pas encore conquise. Vive la fermière est une scène de Bretagne élégamment rendue. Les blés sont battus; on a ramassé en tas le grain jailli de l’épi battu par les fléaux, deux vigoureux gaillards ont placé la jeune fermière sur leurs épaules et lui font faire le tour de l’aire, pendant qu’on chante à pleine voix, qu’on lui offre des fleurs et qu’un des hommes va devant elle en portant sur une pelle quelques poignées de beau blé de couleur blonde. 11 y a de l’air, du mouvement, de la couleur, et nous ne demanderions rien de plus si le dessin des têtes n’était douteux et comme aplati.

Les frères Siamois de la peinture, MM. Adolphe et Armand Leleux , ont une exposition importante à plusieurs titres, et quoique le premier de ces artistes

peigne toujours par touches trop visibles, ce qui parfois amollit beaucoup sa peinture, nous ne pouvons qu’approuver les belles qualités de lumière et d’élégance que nous rencontrons dans la plupart de ses tableaux. Un Marché de bestiaux (Basse-Bretagne) est une charmante composition décorative d’un effet attrayant et doux qui retient longtemps, mais je lui préfère cependant les Bâcherons à l’heure du repas, qui est d’une limpidité harmonieuse de coloris et d’une tournure svelte rarement réunies. Sous un bois vert et frais, les bûcherons, jeunes et solides gaillards, se sont réunis près de la hutte de paille où reposent leurs outils, à côté d’un feu dont la fumée bleuâtre se marie très-bien aux teintes vertes des arbres, et là, dans un des courts instants de repos laissés à leur rude besogne, ils mangent, disposés par groupes ingénieux, dans leur bon costume de travail et avec ces nonchalances d’attitude que prend la vigueur lorsqu’elle se détend. Il n’y a qu’un familier de la nature qui ait pu mener ainsi à bien, avec cette simplicité et ce savoir-faire, une scène intime à la fois pleine de grandeur et d’abandon.

C’est en Suisse que M. Armand Leleuxa été cher-

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cher ses inspirations. La Suisse est bonne conseillée, car elle ne répété que des paroles de liberté. De ses six tableaux, le Passeur est celui que nous préférons. On sent qu’on est là dans les hautes atmosphères, auprès d’un de ces lacs évasés au sommet des montagnes; le jour est blanc plutôt que pur; de beaux arbres verdoyants détachent sur le ciel leur silhouette imposante, et le batelier conduit son bac chargé de paysans avec une aisance de mouvement que l’artiste a parfaitement saisie. Les autres compositions qui toutes sont des Intérieurs , sont traitées avec une habileté consciencieuse et une sorte de force discrète qui indiquent chez M. Armand Leleux des qualités éminentes de peintre et d’observateur.

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