LES VOYAGEURS
Ils sont nombreux, cette année, et presque tous, subissant l’invincible attrait de l’Orient, ils ont été demander aux pays du soleil des sensations que nos froides et brumeuses contrées ne leur offrent plus. A la tête de ces jeunes croisés partis pour la Terre- Sainte de l’art en tenant haut leur bannière, nous placerons naturellement M. Eugène Fromentin, qui, par son double et beau talent de littérateur et de peintre, occupe aujourd’hui une place exceptionnelle. Tout le monde a lu et admiré ses livres lumineux et
vivants ; un Été dans le Sahara , une Année dans le Sahel, sont incontestablement les plus remarquables récits de voyage qui aient été publiés depuis longtemps. 11 faut, du reste, rendre celte justice au public, si avide de nouveau, et pourtant généralement si lent à s’émouvoir pour les choses nouvelles, qu’il a accueilli ces deux volumes avec la déférence qu’ils méritaient ; leur auteur est sorti des sphères incon nues, il marche maintenant au grand jour de la célébrité, et tout me fait présager qu’il trouvera dans son succès même un point d’appui pour s’élever encore. Nature éminemment fine et presque féminine, chercheuse, inquiète, un peu trop spirituelle parfois, M. Fromentin a le don rare de raisonner ses impressions, de les dégager dans une vive lumière et de les faire partager, ses livres sont là pour nous le prouver; mais il a aussi celui de garder fidèlement en sa mémoire les sensations dont il a été saisi, de les traduire sur la toile et de les communiquer au public. Les fées n’ont pas été avares pour lui au jour de sa naissance, et elles lui ont donné deux enviables outils qu’il manie aussi bien l’un que l’autre : la plume et le pinceau. Lequel des deux l’emporte sur l’autre, c’est
ce que nous ne saurions décider aujourd’hui; ils vont côte à côte, s’aidant mutuellement et se faisant valoir, n’empiétant jamais sur leurs fonctions respectives, l’une racontant, l’autre représentant, et dans une égalité fraternelle qui prouve chez M. Fromentin un rare équilibre des facultés. Cependant je prévois le jour où, des succès probables ayant augmenté la réputation de M. Fromentin et ayant fait sortir autour de lui ces jalousies malsaines qui n’ont d’autres joies que de baver sur toutes les gloires, les gens de lettres diront de lui : C’est un peintre; et les artistes : C’est un littérateur. Qu’il en prenne son parti d’avance, les deyx camps auront raison à la fois, car il est trèsréellement artiste et écrivain.
L 'Audience d’un khalifat est le plus important des tableaux qu’il a envoyés à l’exposition ; jamais encore il n’avait donné à la figure humaine le développement hardi qu’elle prend dans cette composition où se reflètent les vraies impressions du voyage. Distribués avec art, sous une belle lumière ambiante, les groupes ont cette nonchalance d’attitude et cette tournure puissante qui, au premier abord, semblent se contredire, et qui sont cependant le caractère
LE SALON DE 18o9
distinctif de la race arabe, race à la fois hautaine et rêveuse, dont l’abandon garde toujours quelque chose de magistral et d’imposant. Cette double apparence, difficile à faire comprendre et à reproduire de manière à la rendre sensible, M. Eugène Fromentin l’a directement abordée, et s’il s’est victorieusement tiré de cette difficulté, c’est que, dédaignant les ficelles et tous les moyens déloyaux dont on fait généralement usage, il a reproduit sincèrement et consciencieusement la scène telle qu’il l’avait vue et gardée dans son souvenir. L’harmonie de ce tableau, dont quelques teintes bleues peuvent prouver l’extrême vigueur, est très-habilement comprise; c’est une symphonie lumineuse où chaque ton joue sa partie sans s’élever jamais au-dessus du diapason. Un ciel fouaillé de quelques nuées blanches verse une clarté douce, qui baigne de ses ondes transparentes les murailles grises et crénelées de la maison de commandement. Sous une sorte de vestibule soutenu par deux gros piliers, le khalifat est assis, vêtu du large burnous blanc, la tête couverte du haïk et ceinte de l’akkal ; les gens du pays, arrivés à cheval et suivis d’escortes en pittoresques costumes, sont venus lui rendre hommage et
baisent sa tête avec ce mouvement de déférence et d’humilité qui cependant n’ôte rien à la grandeur native de l’Arabe. Prés de lui sont ses fils, ses principaux cavaliers, ses esclaves, vêtus de housses bariolées, son fou, costumé de rouge, et quelques pauvres en guenilles, accroupis humblement plus bas que le maître. Un homme tout enveloppé d’un burnous gris qui laisse apercevoir les blancheurs éclatantes du premier vêtement, monte l’escalier par un mouvement simple et digne qui le fait ressembler à un grand prêtre assyrien. La tournure de ce personnage est extrêmement remarquable et suffirait seule à donner à cette toile une importance exceptionnelle. Pour faire face et pendant à ce groupe paisible qui représente .'Orient au repos, M. Fromentin a fort judicieusement établi un groupe remuant, éclatant et mobile de cavaliers armés, portant des fanions, drapés de rouge et qu’on dirait prêts à partir pour une de ces fantasias si chères aux hommes du Maghreb. C’est là une bonne toile, colorée, dessinée avec soin, et qui a su dégager de la réalité une sorte de grandiose vrai qui saisit et frappe comme le spectacle de la scène même.
Une Rue à El-Aghouat6$\, pour ainsi dire, l’illustra-
tion d’une des pages les plus belles d’tm Été dans le Sahara ; nous la citerons tout entière, pour le plus grand plaisir de nos lecteurs, et parce qu’elle commente le tableau mieux que nous ne pourrions le faire : « La rue Bab-el-Gharbi est un de mes boulevards, dit M. Fromentin 1 ; en attendant que la chaleur me force à abandonner la ville pour les jardins, il est rare qu’on ne m’y voie pas à quelque moment que ce soit de la journée. Vers une heure, l’ombre commence à se dessiner faiblement sur le pavé: assis, on ri’en a iras encore sur les pieds; debout, le soleil vous effleure encore la tête ; il faut se coller contre la muraille et se faire étroit. La réverbération du sol et des murs est épouvantable; les chiens poussent de petits cris quand il leur arrive de passer sur ce pavé métallique; toutes ^les boutiques exposées au soleil sont fermées ; l’extrémité de la rue, vers le couchant, ondoie dans des flammes blanches; on sent vibrer dans l’air de faibles bruits qu’on prendrait pour la respiration de la terre haletante. Peu à peu, cependant, tu vois sortir des porches entre-bàillés de grandes
1 Un Été dans le Sahara, p. 160 et seq. Paris, Michel Lévy, 1857.
figures pâles, mornes, vêtues de blanc, avec l’air plutôt exténué que pensif; elles arrivent les yeux clignotants, la tête basse et se faisant, de l’ombre de leur voile, un abri pour tout le corps, sous ce soleil perpendiculaire. L’une après l’autre, elles se rangent au mur, assises ou couchées quand elles en trouvent la place. Ce sont les maris, les frères, les jeunes gens qui viennent achever leur journée. Ils l’ont commencée du côté gauche du pavé, ils la continuent du côté droit : c’est la seule différence qu’il y ait dans leurs habitudes, entre le matin et le soir. A deux heures,
tous les habitants d’El-Aghouat sont dans la rue
Cette ombre des pays de lumière, tu la connais : elle est inexprimable ; c’est quelque chose d’obscur et de transparent, de limpide et de coloré; on dirait une eau profonde. Elle paraît noire, et, quand l’œil y plonge, on est tout surpris d’y voir clair. Supprimez le soleil, et cette ombre elle-même deviendra du jour. Les figures y flottent dans je ne sais quelle blonde atmosphère qui fait évanouir les contours. Regardezles maintenant qu’elles y sont assises : les vêtements blanchâtres se confondent presque avec les murailles;
les pieds nus marquent à peine sur le terrain, et sauf
le visage, qui fait tache en brun au milieu de ce vague ensemble, c’est à croire à des statues pétries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments seulement, un pli qui se déplace, un geste rappelant la vie, un tilet de fumée qui s’échappe des lèvres d’un fumeur de tekrouri et l’enveloppe de nébulosités mouvantes, révèlent une assemblée de gens qui se reposent. »
Le Souvenir d’ Algérie et la Lisière d’oasis pendant le sirocco sont deux toiles d’un bel aspect et d’un incontestable talent -, nous n’aurions donc que de grands éloges à donner à M. Kugène Fromentin, s’il n’avait
pas exposé scs Bateleurs nèyres dans les tribus. La vérité ne manque pas à ce tableau cependant, ni la tournure qui est pleine de style, ni la couleur qui est éclatante et juste, ni l’ordonnance qui est bien disposée, ni le dessin qui est exact, ni l’inspiration qui est vive; que lui manque-t-il donc? il lui manque simplement d’être terminé; c’est une esquisse largement ébauchée, toute brillante de promesses et traitée par une main fort habile; mais ce n’est qu’une esquisse, et j’ai lieu d’être surpris que M. Fromentin ait laissé prématurément sortir cette ébauche de son
atelier. C’est d’un mauvais exemple. Si des hommes aussi forts que M. Fromentin s’abandonnent à des négligences pareilles, comment pourrons-nous, sans être injustes, adresser des reproches mérités à ces pauvres peintres ignorants dont le laisser-aller n’est bien souvent que de l’impuissance. 11 nous est pénible de parler avec sévérité à un artiste pour lequel nous avons plus que delà sympathie ; mais, contrairement à ce que prétend le proverbe, nous croyons que la vérité est toujours bonne à dire.
M. Bellel nous conduit aussi en Algérie, dans le Sahara ; son tableau de Negla d’Ouargla à la recherche d’un campement a des lointains traités avec une grande science, et qui nous prouvent que M. Bellel a de bonnes aptitudes de paysagiste ; si, sortant des traditions étroites et trop académiques dans lesquelles il se complaît, il voulait interpréter la nature sans parti pris d’avance, nous ne doutons pas qu’il n’arrive à des résultats supérieurs à tous ceux qu’il a déjà obtenus. Cette année cependant, la toile dont nous nous occupons accuse un progrès important vers la vérité; ce qui manque à M. Bellel, ce n’est pas de savoir son métier, il le sait aussi bien que personne ;
il lui manque cette naïveté qui seule fait les impressions durables, car elle les reçoit telles qu’elles sont, vraies et dégagées de toute préoccupation d’école. JVefjla d’Ouargla est un pas sérieux fait dans cette voie, que M. Bellel fera bien de suivre dorénavant ; les succès qu’il y rencontrera sont faits pour tenter un esprit grave par les encouragements même qu’ils lui donneront.
D’Algérie nous passons en Égypte avec M. Berchère, qui, malgré une certaine lourdeur de main dont il n’a pas encore sans doute su se débarrasser, nous montre qu’il a fait, depuis la dernière exposition, de très -notables progrès. Ses colosses de Memnoii ont une haute tournure, et, quoique l’artiste ait un peu triché dans la ligne des montagnes qui ferment le paysage, nous ne pouvons qu’approuver la façon dont ce tableau tout entier a été traité. Le Nil s’est gonflé, gagnant peu à peu la plaine de Thèbes ; il a envahi les terres jusqu’au pied des montagnes où sont creusés les hypogées des classes sacerdotales et militaires-, à droite, là-bas, au fond, on aperçoit une vasteet glorieuse ruinequi reflète ses colonnades dans les eaux, c’est le Rhamesseum occidental que si long-
temps on a nommé le Tombeau d’Osymandias ; au delà, deux feux allumés sur la montagne montent en fumée vers le ciel comme la vapeur de deux holocaustes, fumée droite et rapide, car lèvent immobile ne ride même pas la surface des eayx. Les deux colosses immenses émergent au-dessus de l’inondation et se détachent en noir, comme deux ombres chinoises gigantesques, sur les lueurs du soleil couchant qui empourprent le ciel rayé par un vol allongé d’oiseaux aquatiques. C’est d’un effet très-puissant et d’une vérité très-préférable à celle de ces mêmes Colosses représentés par M. Gérôme au salon de 1857.
On entendait gémir le simoun meurtrier.
C’est ce vers que semble commen terla toile de M. Berchère intitulée le Simoun. Parfois, en traversant le désert, j’ai été assailli par les coups de vent furieux du simoun, ou plutôt du khamsin, ainsi que disent les Arabes; j’ai vu les dromadaires se précipiter sur le sable pendant que les tourbillons fauves nous enveloppaient d’une obscure nuée de cailloux et de poussière. La nature alors est en bouleversement; la tem-
ti.