‹ Le Salon de 1859 Maxime Du CampChapitre 9 sur 23 · LE SALON DF · texte numérisé non relu

LE SALON DF

dans des ouvrages d’archéologie qui l’ont mal conseillé. Si, comme je n’en doute pas, il a lu le De Gladiatoribus de Juste Lipse *, il a pu voir combien il était resté au-dessous de son sujet. Il n’v a ni foule, ni mouvement, ni emportement; sous les yeux du peuple romain, en présence de l’empereur, ces hommes ne crient pas leur dernier salut, ils le murmurent; ils lèvent leurs armes timidement et ne les agitent pas dans l’enthousiasme d’un combat qui est pour eux la gloire suprême. Il y a quelque recherche, je le sais, je la vois bien, dans le Mercure et le Pluton qui entraînent les morts avec le croc fatal, vers le spoliarium ; dans le vaincu enveloppé, comme d’un épervier, par le filet du rétiaire; dans le podium orné de colonnes où. siège l’immonde Yitellius, cette grenouille;! tête de porc qui se gonfla jusqu’à l’empire ; dans le laniste qui précède et présente les combattants; dans les casques qui sont une assez fidèle reproduction des casques conservés au musée Bourbon de Naples; dans les kménides en bronze doré, quoi-

' J. Lipsi, Saturnalium sermonum libri duo qui De Gladiatoribus. Lugduni Balavorum, 1590. (Avec des planches tr^s-curieuses.)

que M. Gérôme en mette une à chaque jambe de ses Samnites qui n’en portaient qu’à la jambe gauche ; mais puisque c’était une toile archéologique en dehors de l’art que le peintre voulait faire, pourquoi, au lieu de ce petit groupe où je ne vois que des Samnites et des rétiaires, n’a-t-il pas fait défiler devant l’empereur les différentes cohortes de gladiateurs : les secutors , avec le casque, l’épée, le bouclier <?t la massue de plomb; les Thraces, portant le poignard, la rondache et la dague ; les mirmillons, avec le casque surmonté d’un poisson, le bouclier et la faox ; les andabates, qui combattaient à cheval et les yeux bandés ; le dimacheres, agitant une épée de chaque main ; les laquearii, armés d’une corde à nœud coulant; les esseilarii, qui se battaient du haut d’un char? Tel qu’il est, son tableau reste froid, peint à la détrempe, sacrifié entièrement, comme je ne puis me lasser de le redire, à des minuties de détail et déparé ça et là par des fautes de dessin choquantes, ne serait-ce que celle qui allonge démesurément et hors de toute proportion explicable le bras droit de Yitel- 1 i lis.

César, sans être une bonne toile, est du moins un

tableau meilleur; là, il y a un effet cherché et qui a été presque trouvé. Je sais qu’on peut reprocher à cette composition d’être plutôt un fragment de tableau qu’ui; tableau même; mais cette objection no me paraît que spécieuse, et cette fois les textes donnent tout à fait raison à M. Gérôme. Suétone raconte

en effet que César mort resta seul pendant quelques instants et abandonné sur la place même du meurtre: Exanimis, di/fuyientibus cunctis , aliquandià jacuit, donec lecticœ imposilum, dépendent? brachia , très servuli domum retulerunt. C’est ce moment précis que M. Gérôme a choisi. Devant la statue de Pompée dont le piédestal est souillé de sang, sur le pavé rouge encore, envoloppé de sa toge dont il s’est voilé pour mourir avec décence, celui qu’on appelait déjà le divin Jules est tombé sous les couteaux qui punissaient son crime. Près de lui, voilà le stylet à écrire dont il perça la main de Cassius, et voilà le mémoire d’Artémidor qui dévoilait toute la conjuration et qu’il n’eut même pas le temps de parcourir. Son siège, presque un trône, est renversé; les bancs du sénat sont vides, et l’on devine que l’impassible statue de Rome regarde cette solitude. Tout le haut du corps est

dans l’ombre, un rayon aigu de lumière éclaire la partie inférieure; la draperie, distribuée avec une extrême habileté, cache le corps et une partie du visage, ne laissant à découvert que les yeux 'fermés sous les sourcils contractés, et le front ceint de cette couronne si aimée qui en cachait la calvitie; le bras droit tailladé par les coups d’épée est étendu rouge et presque tuméfié. Cette toile, chose singulière pour une œuvre plastique dont l’appréciation tombe directement sous le sens de la vue, produit une impression de silence; l’épouvante en passant par là a emporté tous les bruits, et sans ces piédestaux et ce siège renversé, je croirais voir un grand caveau funèbre. Il y a de l’émotion devant ce tableau, et s’il n’est pas peint avec la solidité que nous désirerions, nous devons du moins dire qu’il est très-supérieur aux deux autres, qui complètent cette année l’exposition de M. Gérôme. Un mot avant de finir; devant le César on a prononcé le nom de Marat; c’est trop, et cette comparaison maladroite a dû faire sourire M. Gérôme luimême. Entre le César mort et le Marat mort, il n’v a aucun point de ressemblance. A côté de David, qui malgré ses défauts, fut un maître absolu en l’art de

peindre, M. Gérôme ne serait qu’un lort mince écolier, j’espère qu’il le reconnaît lui-même; et à côté du Marat qui est une toile farouche, merveilleusement peinte, vivante, si l’on peut le dire, par l’effroi qu’elle cause, inspirée par une conviction profonde et par un regret violent, et qui restera comme l’un des chefs-d’œuvre sinon comme l’œuvre capitale de la peinture française, le Ccsar, n’est qu’un tableau honnête où il faut louer l’effort et la lionne volonté.

C’est aussi l’effort, la volonté suivie et la recherche du mieux que nous louerons chez M me Henriette Browne, quoique nous trouvions, cependant, que son exposition de 1859 ne vaut pas les Puritaines de 1857. Les Sœurs de charité, important tableau d’une émotion facile que comportait le sujet lui-même, 'a, il est vrai, de très- sérieuses qualités de composition, de sentiment et de faire; mais la critique est forcée de reconnaître que la peinture en est un peu creuse et comme éclairée par derrière; le même défaut se retrouve aussi dans la Pharmacie ( intérieur ). Néanmoins le sentiment de ces toiles est toujours aimable et celui de la Toilette est plaisant par-dessus tout ; que M ra ‘ ! Browne dont le talent est sympathique

à tout le monde, qui est aimée du public, mais qui a encore un long chemin difficile à parcourir avant d’être un maître, ne prête qu’une très-défiante oreille aux éloges de ses amis; ses tableaux, quoique remarquables, laissent beaucoup à désirer encore, et son meilleur envoi au Salon de celte année est certainement le portrait de M. de G. (n° 437.) Il y a là une vérité d’allure, une franchise et une force de brosse qui font de belles promesses pour l’avenir.

M. Chaplin, un de nos meilleurs portraitistes, assurément, n’expose aucun portrait cette année; son Astronomie et sa Poésie , qui sont des toiles décoratives, ont toutes les qualités de fraîcheur, de coloris et d’élégance qui distinguent cet artiste ; ses fonds sont toujours- un peu trop tricottés , cependant les fonds unis sont supérieurs, car ils ne dérangent pas l'attention des yeux; il aurait pu aussi comprendre et interpréter l’Astronomie et la Poésie d’une façon plus moderne; mais qu’importe? M. Chaplin a sans doute voulu faire deux jolies femmes et il a réussi.

Si nous n’avions à parler que du talent de M. Penguilly-l’Haridon, nous ne serions pas embarrassé; mais dans quelle catégorie le placer? c’est là

que notre embarras commence. Est-il peintre d’histoire? mais voilà la Plaine de Kamac ; est-il peintre de genre? mais voilà te Danse Macabre; est-il peintre de paysage? mais voilà le Coup de l’étrier. A coup sûr, c’est un artiste, et, s’il touche à tous les sujets, c’est qu’il peut les aborder tous. Parmi les huit tableaux qu’il expose, et qui, tous, mériteraient un examen détaillé, nous ne nous arrêterons qu’à deux qui, plus que les autres, ont retenu notre attention. Toucher à la Danse Macabre après lesœuvres restées populaires des artistes du xv' et du xvi® siècle, n’était pas une petite tentative; M. Penguilly-l’Haridon n’a pas hésité, et l’événement prouve qu’il a bien fait. Le sujet principal est entouré, et pour ainsi dire encadré par huit petites compositions dont quatre, celles des angles, ne contiennent que des accessoires relatifs à l’idée mère. La Mort, un vieux squelette joyeux et ricanant, mène en dansant les quatre âges de la vie ; au son de l’éternelle et monotone musique de l’existence qui toujours convie au trépas, ils dansent tous les quatre, doucement et sans grands efforts, la sarabande terrible; le groupe vient de face, tiré à gauche par l’inflexible maître de

ballet, soulevant la jambe qui va bientôt s’arrêter à jamais; la jeune et blonde jeune tille a beau s’appuyer, avec une foi profonde, sur la poitrine de son bien-aimé, le petit enfant a beau gambader aussi comme un amour allégorique, le branle est donné et la tombe est ouverte. Les compartiments sont peints en grisaille, d’un ton roux qui a une belle chaleur et une grande vivacité de coloris, quoiqu’il soit monochrome. On chante à table, on fait bonne chère; à demain les affaires sérieuses! les échansons versent à pleines coupes, et les convives mangent à plein ventre ; mais la Mort sournoise sort ténébreusement d’une trappe et jette au cou d’un des banqueteurs le nœud fatal qui l’entraîne vers l’obscurité froide. Ailleurs on revient de la vendange, sans doute, et l’on cabriole follement en répétant quelque gros refrain ; mais la Mort passe le pied à l’un des chanteurs ivres, il tombe et ne se relèvera plus. Ailleurs encore voici la Mort qui renverse, pour l’enlever, un homme solide et saisi dans la force de l’âge et dans l’épanouissement de la vigueur ; la lutte a été longue, mais l’implacable ennemi en est sorti victorieux. Ailleurs, entin, et c’est ce compartiment que

nous préférons, un grand et long fantôme voilé, tout vêtu d’un suaire qui enveloppe sa tête comme un casque sinistre et flotte en plis sombres derrière lui, emporte d’un vol rapide et muet un petit enfant vagissant ; dans ce seul épisode il y a tout un tableau, émouvant, bien rendu et d’une impression profonde. Cette toile de M. Penguilly-l’Haridon est très-remarquable ; elle est largement, solidement peinte, sans qu’aucun détail soit négligé et sans ces sacrifices inutiles que les peintres invoquent quand la main leur défaille. Pour ses personnages l’artiste a adopté les costumes du moyen âge qui étaient du reste presque indiqués par le sujet ; on connaît trop le soin exquis que M. Penguilly-l’Ilaridon met dans la recherche de la vérité historique pour que nous ayons à louer leur savante et minutieuse exactitude; son Combat des Trente (1857) a prouvé ce qu’il sait en pareilles matières. Les petites Mouettes, rivage de Belle - Isle en mer; Port Donan ( Morbihan ) sont un des plus curieux et de plus plaisants tableaux qu’on puisse voir. Sous un ciel bleu, marqué çà et là de quelques petites nuées grisâtres, une anse sablonneuse et fraîche s’arrondit devant une mer glauque d’une

inconcevable vérité de couleur ; de chaque côté la falaise pierreuse s’étend, et au milieu s’élève un grand rocher gris au pied duquel verdoie une petite tlaque d’eau. C’est dans ce désert, dans ce retiro que nul pas humain ne trouble, où nul pêcheur n’apparaît, devant lequel nulle barque ne passe à l’horizon, que les mouettes se sont rassemblées par centaines, par milliers, par millions. Elles couvrent la grève, s’entassent sur les rochers, volent au-dessus des falaises, innombrables avec leurs ailes aiguës et blanches comme des fleurs de jasmin. C’est d’un aspect étrange, très-reposé, en même temps plein de vie ; c’est une excellente toile très-sage dans sa facture et d’une très-profonde originalité. Du reste il y a peu de choses en France qui soient aussi belles que les rochers de Belle— lsle en mer et je m’étonne que les peintres n’aillent pas y étudier plus souvent la natura dans une de ses plus grandes manifestations; je ne vois guère que la pointe du Razqui puisse les égaler.

Cette petite toile est une des meilleures du salon, car elle est simple et dit bien ce qu’elle veut dire ; les peintres croient trop souvent qu’il suffit d’afficher

de grandes prétentions pour affirmer leur force ; le plus souvent ils se trompent, et M. Antigna peut en faire la triste expérience cette année. Parmi les quatre tableaux qu’il expose aujourd’hui, un seul est recommandable par le soin qu’il révèle et les qualités qui le distinguent; c’est le Sommeil de midi , toute petite composition qui représente uneenfant endormie au milieu d’un champ, dans son costume campagnard, franchement prise par le sommeil et sous une lumière parfaitement distribuée; cela semble fait d’après nature ou tout au moins d’après le souvenir d’une impression réelle et cela est bien supérieur aux grandes machines que M. Antigna aurait dû garder dans son atelier. M . Clesinger, le sculpteur Cle singer, aurait dû y conserver aussi l’étude monumentale qu’il intitule Ève tentée par le serpent. Ève dort, et un gros serpent boa s’est glissé vers son oreille et y murmure des choses fort singulières sans doute, car notre première mère se tortille comme une anguille dans un torchon. C’est très-prétentieux et ça vise à une force que ça n’atteint guère. Il y a certainement du modelé et une entente assez habile de la lumière ; mais c’est d’une lourdeur désespérante

et d’une facturer inexcusable. M. Clesingernie paraît avoir des idées singulières sur la botanique du paradis terrestre, car il parsème de roses doubles le gazon ou sa figure est étendue ; me permettra-t-il aussi de lui demander pourquoi le ventre d’Ève est creusé d’un nombril? Il me paraît que Caïn, comme fils aîné d’Ève et d’Adam, est le premier qui ait porté ce signe de la gestation. Je ne dis rien d e Castel Fu~ sana et d ’ Isola Farnese, qui sont deux bas-reliefs frustres qu’on a mis en couleur, et j’engagerai M. Clesinger à étudier Michel-Ange, mais à ne pas chercher à l’imiter en voulant manier à la fois l’ébauchoir et le pinceau; Michel-Ange était un génie, etM. Clesinger n’a qu’un talent de sculpteur qui passera de mode.

A cette grande figure d’Ève je préfère beaucoup la Locuste de M. Mazerolles; elle indique des qualités de force et des études sérieuses qui conviendraient bien aux larges peintures murales et décoratives. Nous avons toujours parlé avec éloges de M. Devilly; mais aujourd’hui, son Combat de Sidi-Brahim (seul tableau de batailles dont nous nous occuperons), nous prouve qu’il court vers un péril dont il est bon de le prévenir. Pourquoi, au lieu de chercher à affirmer son ori-

ginalité en développant ses talents qui déjà ont été appréciés, M. Devilly quitte-t-il tout à coup la voie qu’il suivait pour se jeter sans réserve dans l’imitation de M. Eugène Delacroix? Un artiste qui était certainement mieux doué à son début que M. Devilly, M. Théodore Chasseriau, a succombé irrémissiblement à cette maladie dangereuse. Le tableau de Sidi-Brahim a un grand mouvement, une bonne ordonnance et une vivacité d’allure qu’il faut louer ; mais il serait meilleur s’il n’était un pastiche absolu et intentionnel de la manière de M. Delacroix. Que M. Devilly prenne garde, c’est pour lui une affaire de salut! On gagne toujours à rester soi et à ne pas

s’affubler de la défroque d’autrui. Nous en dirons

autant, mais avec une très-sérieuse sévérité, à M. Lies; malgré la ressemblance des noms et les efforts d’imitation, jamais on ne confondra ses mauvais tableaux avec les chefs-d’œuvre de M. Leys qui malheureusement n’a rien expédié à notre exposition; le succès qu’il a obtenu en 1855 aurait dû cependant l’y engager. M. Meissonnier n’a pas exposé non plus; l’empereur de Lillipul est resté sous la tente; tant pis, car ses petites toiles sont généralement une

bonne fortune pour les yeux ; en revanche, si le chef d’armée est absent, les capitaines ne font pas défaut ; voici M. Plassan dont la couleur plaisante et dont la touche extrêmement fine et forte accusent les constants efforts; la Famille est un des plus jolis groupes qu’on puisse voir, bien distribué et de plaisante attitude ; la jeune mère qui, au lit encore, donne le sein à un bel enfant en présence du père ravi, est très-réussie; la Prière du matin est d’un dessin qui m’a longtemps arrêté par sa justesse et ses belles proportions; c’est tout un poème que ce petit tableau et il vaut mieux à lui seul qu’un tas de vastes toiles prétentieuses dont nous évitons avec grand

soin de parler. Une jeune fille vient de se lever et

devant son lit elle s’est agenouillée, appuyant son front sur ses mains et priant avec une absorption qui détend ses membres et affaisse le corps entier dans un sentiment d’adoration tout-puissant. C’est vrai comme la nature et en même temps d’un charme profondément chaste et senti. M. Plassan est moins heureux dans le paysage ; qu’il se rappelle le proverbe : 11 ne faut pas chasser deux lièvres à la fois ! La Promenade dans la neige, par M. Tissot, m’a remis les tableaux de

Leysen mémoire . Cette jolie et gracieuse composition, d’une grande simplicité de détails, ressemble à une feuille de vélin arrachée à un roman du moyen âge ; c’est le même sentiment intime et la même finesse d’exécution. L' Orfèvre juif de M. Cliavet a de fortes qualités de coloris et une vérité d’attitude qui méritent les plus sérieux éloges ; M. Fichel se range aussi sous la bannière des infiniment petits; c’est une bonne recrue et ses Amateurs dans un atelier de peintre prouvent, entre autres, qu’il a su trouver, chose difficile et rare, la voie qui lui convenait. Le Frère capucin dans son intérieur est des tableaux de M. Van Muyden celui que nous aimons le mieux; il se distingue par une bonne entente de la lumière et une précision de gestes remarquable; mais néanmoins il ne nous fait pas oublier le Réfectoire de moines à Albano que nous avions admiré en 1855. Les toiles de M. Herbsthoffer sont agréables à regarder ; sa Partie carrée au Pré-aux-Clercs mérite qu’on s’y arrête, quoique le dessin y soit parfois hésitant. Un pâtre des Alpes changeant d’estivage est un tableau' original représentant une scène prise sur le fait. Ce qu’un pâtre des Alpes peut porter sur sa tête et sur son dos

est tout à fait effrayant à voir ; le dessin est juste, précis, et la lumière est très-vivement distribuée; nous en complimentons M. Albert de Meuron. Des Alpes au Jura il n’y a que la main et M. Blanc-Fontaine nous montre aujourd’hui un Déserteur emmené par les gendarmes à travers les montagnes natales pendant que, sur le premier plan, le père et la mère et même le chien pleurent en regardant partir celui qu’ils ne reverront peut-être jamais sur cette terre. La disposition est bonne et la scène émouvante. Parmi les peintres provinciaux, M. Blanc-Fontaine est un de ceux qui méritent le plus d’être encouragés, car on sent que si sa peinture est encore un peu plate et froide, ses intentions sont excellentes et ses efforts toujours élevés; le paysage est, du reste, bien compris et fait très -habilement sa partie dans la composition générale.

M. Louis Boulanger fut un des vaillants de l’école romantique; on suivait son panache blanc de loin à travers la fumée du combat et il obtint à cette glorieuse époque des victoires qui l’ont rendu célèbre; le vieux capitaine n’a rien perdu de son ardeur et s’il n’expose plus les grandes toiles qui jadis

lui ont valu sa réputation, il nous prouve aujourd’hui du moins par les neuf tableaux qui portent son nom, qu’il n’a perdu aucune de ses qualités de dessin, de couleur et d’esprit ; Romeo et Juliette, Othello, Macbeth (un splendide paysage!) Don Quichotte , le Marchand de Venise, montrent une habileté et une poésie devenues rares aujourd’hui. M. Louis Boulanger a cru à l’art et l’art l’a récompensé en entretenant dans son cœur la flamme du foyer sacré. M. Baron est aussi un fervent qui suit imperturbablement sa voie à la recherche des belles fantaisies lumineuses qu’il aime et qu’il comprend mieux que personne; son Cabaret vénitien est une chaude cascade de couleurs et de clartés où les belles filles de la Giudecca et les maîtres peintres, en splendides costumes, se mêlent dans une harmonie' pleine de grâce et de vie; le soleil rayonne sur tout cela, la ville magique apparaît au loin, les gais propos et les. chants d’amour entr’ouvent toutes les lèvres. On est toujours heureux dans les pays où nous conduit M. Baron; que sas patineurs glissent sur la glace bleuâtre, que l’eau des canaux brille sous la lumière, 1a scène se passe toujours dans quelque coin des îles Fortunées, la vraie, la seule patrie de M. Baron, qui

est certainement un des plus charmants et des plus ingénieux artistes de l’école moderne. Les fantaisies de M. Marchai sont moins gaies et touchent parfois au lugubre ; elles n’en sont pas moins excellentes dans leur esprit et l’œuvre d’un homme de talent. Sa peinture est peut-être encore un peu trop sombre et affectionne trop les tons noirs, défaut facile à éviter et qu’il suffira, sans doute, d’avoir indiqué à l’artiste. Malgré l’émotion profonde qui émane du Dernier Baiser et la large composition de Peine perdue le tableau que nous préférons est le Frileux. Ce qu’on appelle vulgairement un fils de famille, c’est-à-dire un enfant désagréable qui sera plus tard un gandin ridicule, tout emmitoufflé de cache-nez, de bonnet, de gants fourrés, de bons vêtements de velours et de laine, marche à travers la neige, la face à moitié disparue sous un châle et serrant l’une contre l’autre ses mains chaudement enveloppées; il est arrêté par un fagot près duquel un jeune gars en sabots, en pantalon trop large rattaché d’une lisière par-dessus sa grosse chemise en toile écrue, s’est assis philosophiquement , tête nue, ne sentant sans doute qu’une agréable sensation de fraîcheur; il fait non -

chalamment des boules de neige et en offre une au jeune frileux, qui paraît fort épouvanté à la seule idée de la toucher. C’est très- spirituel, très- vif et parfaitement rendu; c’est une bonne et sérieuse toile de plus à marquer à l’avoir de M. Marchai. Il ne suffit pas de chercher l’esprit pour le trouver. M. Lambron, un nouveau venu, je crois, en donne la preuve cette année. Son Flâneur est une facétie aiguë, jaune, rouge et noire qui joue du bilboquet devant un jeu de quilles et à côté d’un violon accroché à la muraille. C’est puéril, très-sec de facture et dans des dimensions exagérées que rien ne justifie. Les cinq tableaux de M. Heilbuth ont toujours les qualités de facile et harmonieuse coloration que déjà nous avons signalée, mais il serait peut-être temps que M. Heilbuth apprît le dessin qui, cette année, lui fait complètement défaut. La Prédication par un franciscain à la messe de la chapelle Sixtine est un fort bon tableau de M. Clère, d’une lumière discrète savamment répandue ; mais à quoi bon refaire, pour rester au-dessous, un des chefs-d’œuvre de M. Ingres?

Le Stradivarius de M. Hammam est bien campé,

assis au milieu de ses chers violons, en tenant un à

la main, déjà fatigué par l’âge et absorbé dans l’idée qui l’emporte; il rêve profondément; son œil plein de réflexion plonge dans l’infini, des voix lointaines lui parlent et lui révèlent sans doute les secrets qui doivent faire de lui un artiste hors ligne. C’est senti et mené à bonne fin et je préfère, sans hésiter, cette toile à André Vésale que je trouve un peu théâtral de composition et. plus froid de couleur. Le petit ta-

bleau de M. Léon Kaplincki est plein de cette incurable et profonde mélancolie que connaissent seuls ceux qui pensent à la patrie absente et portent dans leur âme blessée les âpres douleurs de l’exil. On entend en ce moment même des cris d’indépendance du côté de l’Italie ; nos vœux vont plus loin et nous saluons dans l’avenir les libres terres de Pologne et de Hongrie 1

Qui ne se souvient de la tristesse d’Olympio? Hélas! encore là aussi l’exil !

L’arbre oti fut notre chiffre est mort ou renversé;

Le Tempi passati de M. Amberg m’a remis involontairement ce vers en mémoire. Une femme, jeune

encore et qu’on devine belle quoiqu’on ne la voie pour ainsi dire que de dos, est revenue seule et triste dans le bois où jadis, au bras d’un amoureux emporté aujourd’hui parla mort, elle a fait ces lentes et douces promenades attendries par des serments de s’adorer toujours. Sur un arbre elle retrouve son chiffre entre-croisé à celui de l’absent, et immobilisée tout à coup par ce souvenir vivant d’une chose éteinte, elle reste songeuse et comme engloutie dans son passé regretté. Le jour mystérieux tamisé à travers les arbres l’enveloppe d’une douce lumière qui harmonise les tons noirs du vêtement et donne un grand charmeô cette petite composition à laquelle je ne reprocherai qu’un peu de lourdeur dans le dessin. Le Droit de chasse et le Départ des émigrants avaient, en 1855, valu une place importante parmi les artistes modernes à M. Karl Ilubner; le Jeune marin rentrant dans sa famille qu’il expose aujourd’hui ne me paraît pas à la hauteur des deux toiles que je viens, de nommer; la touche semble s’être délayée et appauvrie; la lumière n’est plus aussi ambiante; il y a affaiblissement, en un mot, et malgré l’esprit de types différents je trouve entre eux

une telle similitude que le même modèle paraît avoir servi pour tous.

De la vie du moyen âge où il avait heureusement trouvé le sujet qui commença à le faire connaître au salon de 1857, M. Ilenneberg passe à la vie moderne et s’y maintient avec succès. Toutes les qualités de mouvement qui rendaient son Féroce chasseur recommandable se retrouvent aujourd’hui dans le Lièvre forcé , épisode un peu trop tourmenté peut-être d’une simple chasse où le diable n’est pour rien. Les Associés représentent deux gredins dépenaillés, déguenillés, hâves, sinistres et patibulaires qui, dans le fourré d’un bois, se partagent fraternellement une recette prélevée sur la poche des passants par des moyens que la saine morale n’approuverait peut-être pas absolument; l’expression joyeuse et en même temps inquiète de ces deux drôles a été parfaitement étudiée. Parmi les nouveaux venus, nous regardons M. Henneberg comme un de ceux à qui l’avenir fait de belles promesses que le travail pourra réaliser. M. Leighton, malgré une certaine fougue de composition qui encombre plus qu’elle ne remplit, fait preuve de talent dans sa Juliette. Mais, avec les tons crus et

bleus qui l’enlaidissent, ce tableau ressemble à une porcelaine peinte qui a reçue au four un coup de feu de trop. U y a cependant une sensibilité qu’il faut louer dans la douleur des vieillards et dans l’anéantissement du comte Paris.

En 1855, parlant de M. Knauss, après une longue et minutieuse appréciation de ses qualités nous disions : « M. Knauss fera bien de veiller assidûment sur lui ; sa force est grande, qu’il ne la laisse pas débiliter, et sous prétexte de devenir plus large, qu’il craigne de tomber dans des mollesses dangereuses. Est-ce que M. Knauss habite la France? C’est un mauvais pays pour les artistes; ils y apprennent vite à remplacer le talent par le chic et l’intelligence par la facilité. » Ce que nous disions à cette époque, nous pouvons le répéter aujourd’hui, et le Lendemain d’une fête de village reste encore le meilleur tableau de M. Knauss. Il y a beaucoup d’esprit cependant dans la Cinquantaine , il y en a même trop peutêtre; chaque visage, chaque accessoire ayant une valeur égale, l'attention se distrait forcément et la composition perd cette unité d’action qu’il faut généralement rechercher. La touche a oublié sa force

en sortant de sa franchise; maintenant elle papillote outre mesure, elle fait tache, et cherche à surprendre par de petites manœuvres qui ressemblent bien à des / icelles . Les tons bleus ou plutôt teinte neutre abondent trop et refroidissent le coloris ; ces critiques faites, disons vite qu’il y a de l’air autour des personnages, qùe chacun d’eux est animé d’une vie spéciale et qui lui est propre, que chacun d’eux, en un mot, est un type, et ce n’est pas une si petite qualité; depuis les deux vieillards qui célèbrent la cinquantaine et qui, avec une dignité gaie et de bon aloi, dansent le solo exigé par l’usage, jusqu’aux curieux, aux onfants accourus, aux amis qui fument gravement devant ce spectacle, à la jeune mère qui allaite son nourrisson en souriant, jusqu’au petit chien qui secoue les oreilles, tout vit et respire dans cette toile où je voudrais seulement voir plus de solidité et plus de sûreté dans la facture; telle qu’elle est néanmoins c’est une des meilleures de l’expositioVi. Mais M. Knauss pouvait plus, aussi nous lui demandons plus; qu’il ne s’en prenne qu’à lui si nous nous montrons difficile.

Nous ne dirons qu’un mot des Portraits qui n’of-

frent jamais au public qu’un intérêt secondaire et où généralement l’art n’a rien à voir; quelques peintres cependant font bande à part au indien des portraitistes et tâchent de donner un cachet élevé à ces productions généralement moins artistiques que commerciales. M. Rodakowski est un peintre convaincu qui cherche la force et nous a prouvé, en 1852, par son magnifique portrait du général Dembinski qu’il savait la rencontrer. Des trois portraits qu’il expose aujourd’hui celui que nous préférons est celui de M rae M. (n° 2,603). Les étoffes et les chairs sont traitées avec un grand soin et par une brosse sûre d’elleméme qui reste ferme et solide tout en fuyant les empâtements inutiles; c’est très-chaud de couleur, tirant un peu sur les maîtres flamands et d’une belle tournure comme lignes et comme attitude. Les deux autres (n os 2,604 et 2,602) quoique faisant ressortir toutes les sérieuses qualités qu’on doit louer en M. Rodakowski, nous paraissent conçus dans une préoccupation de tons nacrés qui leur ôte de la fermeté.

Le portrait de M. A. de L. (n° 2,-430), par M. Philippe, est bien posé, avec un grand abandon et un

parfait naturel; la peinture en est bonne, le dessin régulier; la vie anime bien ce visage un peu aigu et d’une douceur contestable; les accessoires sont traités avecsoin et toute cette toile affirme chezM. Philippe une conscience sévère et un effort important vers la bonne peinture. Nous en dirons autant de M. Hoffer, son portrait d’enfant (n° 1,527) ne mérite que des éloges. Nous voudrions parler de M. Ricard, lui conseiller, au nom du salut de son talent, d’abandonner ce système de préparation en blanc sur laquelle il repeint ensuite, ce qui donne à ses portraits des apparences è la fois lourdes et creuses; mais à quoi bon? il n’y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Ah ! où est le temps où M. Ricard exposait le portrait de M me A. S. et celui de M. P. ?

LZS PAT SANISTES

C’est de ce nom que nous appellerons les peintres qui, tout en faisant du paysage, donnent à l’homme l’importance principale dans leurs compositions; leur nombre augmente tous les jours, ils ont leur chapelle séparée dans la nef de la grande église artistique, et ils m’ont paru mériter une classification spéciale entre le genre et l q. paysage proprement dit, car ils participent des deux sans appartenir directement à l’un ou à l’autre. Ce groupe particulier exécute dans la peinture un mouvement analogue à celui que créa et pro-

pagea l’admirable talent de George Sand, quand il descendit consciencieusement dans la vie rustique et produisit des chefs-d’œuvre comme la Mare au diable et la Petite Fadette. L’impulsion donnée a été suivie, mais dans l’art elle n’a pas encore offert d’équivalent aux œuvres de la littérature qui, en cela comme en beaucoup de choses, est restée supérieure. De grands efforts cependant ont été accomplis et un pas important a été fait vers la vérité. Au lieu de ces bergers d’opéra comique, de ces Jeannot à la Marmontel, de ces Estelles, de ces Némorins, de ces laboureurs de pacotille et de ces paysannes enrubannées qui disent tout bas tout bas une chanson bretonne que l’on chante en rêvant, nous voyons aujourd’hui des hommes réels, au visage hâlé, aux mains calleuses, aux pieds nus, 5 la forte poitrine, aux vêtements usés par le travail, et des femmes qui, en toute sincérité, font la moisson, battent le linge près de la mare et poussent vers la chaude étable les grands bœufs mélancoliques. Ces tentatives vers le naturalisme méritent d’être encouragées; il est bon que l’on nous montre l’incessante communion du paysan et de la terre, communion si intime et si pro-

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