‹ Le Salon de 1859 Maxime Du CampChapitre 3 sur 23 · PEINTURE D’HISTOIRE · texte numérisé non relu

PEINTURE D’HISTOIRE

A ce salon de 1859, un artiste, un seul, représente ce que l’on est convenu d’appeler généralement la grande peinture, c’est-à-dire cette peinture sérieuse, apte à représenter les scènes les plus grandioses de l’histoire et les intimes habitudes du foyer, qui ne sacrifie rien au hasard, ne se contente pas d’une exécution facile et brillante, qui méprise le chic et ne recherche que le talent, qui, dans l’humanité voit autre chose que des paquets d’étoffe et des occasions de nu, qui se préoccupe de l’âme tout en traduisant

le corps dans ses manifestations multiples, qui, dans ses modèles, tente de dégager un idéal où la beauté ne ment pas à la vérité, qui jamais ne sollicite le succès par des surprises qu’elle dédaigne, qui seule continue la tradition de probité et de respect de l’art que quelques maîtres anciens nous ont léguée comme un exemple difficile et glorieux à suivre : peinture rare, en un mot, parce qu’elle est profondément honnête et qui commence si bien à disparaître de nos expositions, que bientôt on n’en trouvera plus trace. Cet artiste est M. Hippolvte Flandrin, dont tout le bagage se compose, cette année, de trois portraits.

On a dit que Raphaël avait juste assez de talent pour faire croire qu’il avait du génie; je n’appliquerai pas à M. Hippolyte Flandrin celte phrase qui convient parfaitement au rhétoricien sublime qui peignit la transfiguration, mais je pense qu’il a poussé le talent et tout ce qui s’acquiert aux dernières limites du possible. En dehors des qualités qu’un travail constant et un profond amour de l’art ont pu lui valoir, il met dans sa peinture ce qui est en lui, c’est-à-dire une imperturbable honnêteté que rien ne réussit à détourner de sa voie.

LE SALON DE i859

Parmi les rares peintres de notre époque qui doivent laisser une trace sérieuse dans l’avenir, M. Hippolyte Flandrin est certainement un de ceux dont la mémoire subsistera le plus longtemps. Sa marche a toujours été ascendante sur ce périlleux escalier de la gloire qui se gravit en haletant, degré par degré, et où tant d’ambitieux se sont brisés en voulant l’escalader d’un seul bond. Souvent M. Flandrin a surpassé M. Ingres ; moins enfermé que lui dans une tradition absolue, il a su donner à ses compositions une largeur et à ses personnages une vie que son maître n’a pas toujours connues. Sa main, un peu lourde autrefois, a pris dans le maniement de la fresque une légèreté et une adresse inconcevables; ses portraits ont l’air d’être peints au vol, et cependant il est impossible d’offrir une fermeté plus belle, une étude plus consciencieuse, une habileté plus consommée. Parler avec éloges du dessin de M. Hippolyte Flandrin, c’est presque un lieu commun; partisan convaincu de la ligne, il ne la sacrifie jamais à de prétendus besoins de perspective ou à des équilibres mal combinés, et tout en la respectant religieu-

sement, il sait lui donner une tournure magistrale et

puissante; mais parler de sa couleur pour la louer, ce sera peut-être étonner beaucoup les admirateurs des touches lâchées, des violentes oppositions et des colorations arbitraires ; sa couleur, cependant, nous la trouvons fort belle cette année, et tout à tait irréprochable, excepté cependant dans le portrait inséré au catalogue sous le n° 1,071. Si la teinte générale de cette toile est un peu froide, M. Hippolyte Flandrin en est-il coupable ? Nous ne le pensons pas. Nous avons tous entendu répéter depuis notre enfance un vieux paradoxe dangereux pour la beauté des femmes et qui s’exprime ainsi: Le bleu est le fard des blondes. Rien ne nous semble plus faux. Le bleu est une couleur aiguë, souvent criarde, qui envoie sur la peau des reflets ternissants ; les taffetas sont, entre autres, très-périlleux pour les carnations tendres qu’ils glacent de tons crus et morbides. Le modèle du portrait dont nous parlons a pu en faire l’expérience et n’attribuer qu’à son costume l’apparence un peu éteinte de toute sa figure. En revanche, nous n’aurons que des éloges à donner au n° 1,069 qui est fort beau. Vêtue de velours noir, coiffée de cheveux bruns foncés où s'agence gracieusement un bout de

dentelle, une femme belle, blanche et grave est debout, appuyée contre une chaise où s’étale une épaisse fourrure de martre zibeline. La couleur nacrée de ses épaules et de son bras nu se détache vigoureusement sur un fond sombre et uni ; les yeux clairs et limpides, ouverts dans des paupières entourées d’une légère teinte bistrée, regardent fermement devant eux; les lèvres pâles, surmontées d’un imperceptible duvet qui les rend plus sérieuses encore, ont une grâce sévère que ne désavoueraient pas les Minerves antiques; le bras droit replié, orné d’une simple chaînette d’or où pendent des grains de lapis-lazuli, pose sur le dossier de la chaise et soutient le visage de sa main à demi fermée; le bras gauche, nu et raccourci, est d’une vérité, d’une nonchalance d’attitude et d’une correction de dessin qui ont été rarement égalées par les plus habiles maîtres du crayon. Ce portrait seul suffirait à placer M. Hippolyte Flandrin à la tête de nos peintres actuels, et cependant, sans hésiter, je lui préfère, et de beaucoup, le n° 1,079. Ce dernier est simplement un chef-d’œuvre, digne de prendre sa place à côté du portrait présumé de Baccio Bandinelli, par le Bronzino, et au-

quel nous n’avons à reprendre qu’une ligne droite désagréable au contour delamanche du brasgauche. L’àme du modèle erre dans ses yeux noirs, petits, vifs, enfoncés sous une orbite profonde où se dessine hardiment un fort sourcil un peu large à la naissance , qui accentue d’une ligne vigoureuse ce jeune front abaissé sous des cheveux norrs, lisses quoique durs, que retient un étroit cordon de velours. La vie passe sur ses lèvres épaisses et quelque peu boudeuses qui doivent s’ouvrtr parfois pour des éclats de rire railleurs; une robe d’un vert foncé s’harmonise bien avec les teintes méridionales de la peau; ses mains nues, d’une extrême pureté de dessin, sont entre-croisées sur les genoux et tiennent un œillet rouge. Ce personnage est assis et appuyé contre un coussin à ramages. Dans la simplicité même de ce portrait, il y a une force qui saisit et qui étonne ; au milieu des œuvres brossées en parti pris d’effet, négligées jusqu’à l’impudence et tendant à des surprises souvent déloyales, cette toile ressemble à un diamant placé par mégarde dans une parure en pierres fausses : elle éblouit par sa bonne foi et par sa sincérité. Si par la tournure, le style, la maestria du

dessin, elle m’a rappelé un portrait de Bronzino, par sa couleur admirablement équilibrée ( c’est là tout le secret) et très-forte quoique sage, elle m’a remis en mémoire un chaud portrait de Giambattista Morone, que ceux qui, à Venise, ont visité avec soin le palais Manfrini, n’ont certainement pas oublié. Quand le temps aura versé l’or adoucissant de sa patine sur cette œuvre nouvelle de M. Hippolyte Flandrin, elle prendra rang naturellement à côté des tableaux des meilleurs maîtres près desquels elle ne perdra pas, à la comparaison.

Ce portrait étant, selon nous, la seule peinture d'histoire que contienne le Salon, nous passerons immédiatement à la peinture de genre, quelles que soient les scènes qu’elle représente.

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