‹ Le Salon de 1859 Maxime Du CampChapitre 4 sur 23 · PEINTURE DE GENRE · texte numérisé non relu

PEINTURE DE GENRE

Avant tout autre soin, saluons les morts ! Ils vont vite dans le monde des arts, et quand nous nous retournons en arrière, nous avons le droit d’être eftrayé de toutes les croix noires qui bordent le chemin. J’ai passé à Rome la (in de 1844; il y avait alors naturellement à la villa Médicis vingt-cinq pensionnaires du gouvernement français ; par suite des règlements que chacun connaît, le plus âgé de tous ne pouvait avoir plus de trente-cinq ans. Sur les vingt- cinq, tous alors pleins de vie, d’espérance et de

foi dans l’avenir, dix- sept sont morts! et, seulement depuis la dernière exposition, que de deuils et que de départs inattendus! D’abord Ary Scheffer, un artiste véritable, dont l’influence sur les arts contemporains aura été d’une grande importance, quoiqu’il ait peut-être trop résumé toute la plastique dans la seule expression ; puis Adolphe Gourlier, un esprit ingénieux et un grand cœur que jamais n’oublieront ceux qui l’ont connu ; puis Lafage, un jeune paysagiste auquel on pouvait reprocher de voir sbuvent la nature à travers un voile gris; hélas! ce voile c’était le suaire que, dans l’ombre, la mort filait pour lui ; et, enfin, Léon Bénouville, tout jeune encore, et sur le front duquel les palmes académiques n’avaient pas eu le temps de se faner. En 1845, il avait obtenu le premier grand prix de Rome; son tableau de concours avait eu un très— mérité succès et faisait concevoir de longues espérances, qui viennent aujourd’hui s’engloutir dans sa tombe précoce. Le Christ au prétoire restera un des meilleurs, sinon le meilleur tableau de Bénouville; il contenait, mieux qu’en promesse, de très-sérieuses qualités de composition, 'de dessin et même de couleur. A son retour, il ex-

posa, au Palais-Royal, en 1852, le Départ de Protêsilas, qui était son dernier envoi. On put constater alors qu’un séjour de cinq ans au milieu des traditions de l’école de Rome n’avait fait, pour Bénouville, qu’alourdir sa touche et éteindre un peu ce feu de composition qu’on avait admiré dans le Christ au Prétoire. Son François d' Assise, Salon de 1853, fut acquis pour le Luxembourg, et ce fut justice, car ce tableau était réellement bon, d’une savante coloration, d’un dessin exact, d’une composition difficile et surtout d’une lumière parfaitement distribuée. L’exposition universelle ne lui fut pas favorable; on put croire qu’il y avait en lui une défaillance momentanée ; mais elle ne fut pas de longue durée, car, au Salon de 1857, nous eûmes à louer les Deux Pigeons , toile émouvante d’un sujet bien compris, bien rendu, quoique le /aire eût toujours cette lourdeur qui paraissait essentielle à Bénouville. Aujourd’hui, sans avoir les honneurs posthumes de cette exposition, il y tient du moins une part honorable. Sainte Claire recevant le corps de saint François d’Assise est de ses trois tableaux celui que j’aime le moins; la froideur n’est pas du style, et j’aurais voulu plus d’animation,

LE SALON DK 1859

plus de vie en un mot, dans cette foule monastique qui vient s’incliner devant le cadavre saint. Jeanne il’Arc est un sujet qui déjà, bien souvent, a été traité en France et toujours infructueusement. En 1855, nous avons vu que M. Ingres y a échoué comme les autres, plus qu’eux peut-être. Obéissant aux traditions du prétendu style noble, préconisé dans l’école académique, Bénouville aurait pu faire une sorte de Jeanne idéale, quelque belle jeune tille rayonnante du feu intérieur, une Pythonisse patriotique enlevée par les voix d’en haut, incarnant en elle le génie d’une nation et versant dans tous les cœurs l'enthousiasme qui déborde du sien. Il eût pu, au contraire, prêtant l’oreille aux suggestions du réalisme moderne, vouloir représenter Jeanne comme elle fut réellement et nous montrer une forte fille de campagne, avec les brashâlés par le soleil, les mains durcies au travail et les pieds rendus calleux par les pierres du chemin. Il a reculé devant ces deux partis extrêmes en voulant sans doute se tenir dans une juste limite; il a fait une Jeanne d’Arc qui, déjà, n’est plus une paysanne et qui n’est pas encore inspirée. Elle est assise, en pleine campagne, sur un tertre; un

large jupon rouge borde ses jambes nues; ses bras blancs sortent d'un casaquin de couleur sombre ; par un geste naturel et fort bien rendu, elle est placée de façon h laisser voir son pied nu, trop propret, que retiennent ses mains réunies ; elle écoute, l’œil hagard et la bouche entr’ouverte, les voix visibles qui lui parlent et lui offrent une épée; au fond, vers l’horizon, -un incendie flambe à travers un village et près de là, paissent les moutons auprès desquels, par une idée ingénieuse et louable, le peintre a mis le cheval de bataille que Jeanne doit monter bientôt. En somme, c’est une bonne toile, mais ce n’est pas autre chose; elle était bien dans la donnée de Bénouville; lui demander plus, c’eût été lui demander ce que ses forces ne pouvaient donner. Sa mort est regrettable, car il fut un peintre consciencieux et honnête; mais il faut bien dire, qu’en le perdant, l’art n’a perdu qu’un des mille ouvriers dont l’effort ne peut jamais atteindre au but proposé. Le Portrait de Bénoumlle et de ses deux enfants est une esquisse doublement interrompue, hélas! parla mort d’un des enfants et par la mort du père; dure destinée qui brise à la fois le cœur de la mère et le

cœur de l’épouse ! Disposé en réminiscence franchement accusée des charités italiennes, ce groupe se présente bien; il est gracieux, savamment dessiné, largement préparé au pinceau et touche d’une émotion sincère, lorsqu’on voit sur les lèvres et dans les yeux delà jeune femme ce sourire de bonheur qui, si vite, a dû se changer en sanglots !

La mort a-t-elle donc aussi frappé M. Eugène Delacroix; j’entends cette mort anticipée qui paralyse la main, clôt les yeux et ôte à l’esprit la notion du juste et du vrai? Quelles sont ces peintures de revenant qu’on expose sous son nom? C’est une cruelle épreuve qne M. Delacroix fait subir aujourd’hui à ses admirateurs. Comment pourraient-ils défendre cette Herminie vêtue en zouave et qui a quinze têtes de hauteur? S’ils retrouvent encore quelques-unes de ses qualités de coloration dans le Christ au tombeau et quelque furieuse réminiscence de mouvement dans Hebecca , que diront-ils de ce paysage impossible, savonneux, monochrome, intitulé : Les rives du fleuve Sebou ? La couleur elle-même est partie ; des tons gris et livides ont remplacé celte harmonie qu‘on aimait à louer et en faveur de laquelle on

pardonnait avec indulgence tant de choquantes imperfections ! Ceci est un avertissement à M. Delacroix, que le temps du repos est venu pour lui. Voilà qu’aujourd’hui, il remet tout en question. A-t-il le droit de faire repentir ainsi les membres de l’Institut de de leurs votes complaisants? 11 est un moment dans la vie où la main défaillante n’obéit plus à la pensée; il faut alors avoir le courage de rentrer dans le silence; des hommes forts, bien plus forts que M. Delacroix ne l’a jamais été, ne serait-ce que Gros, ont péri misérablement pour n’avoir pas su se retirer de la lutte à l’instant propice. Au milieu de la bataille qui s’est livrée autour de lui, M. Delacroix, saluant les deux corps d’armée alternativement, a suivi avec ténacité la route qu’il s’était proposée; il est enfin arrivé à son but ; que cela lui suffise ! Dans l’intérêt de sa réputation, qu’il ne sorte plus de sa retraite; il est mauvais de donner à rire quand on n’a plus les rieurs de son côté; le sentiment de la nature n’est certainement pas mort en lui ; mais il ne peut plus s’exprimer. Dans Ovide et les Scythes , le paysage, vu de loin, offre encore de belles profondeurs et des aspects sévères; mais est-ce pour

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