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plaire au poete que les Scythes traient devant lui la femelle du cheval de Troie? Satisfait de l’exposition universelle et des résultats qu’elle a eus pour lui, M. Eugène Delacroix devrait retourner maintenant aux travaux littéraires qu’il aime et à la musique pour laquelle il était certainement né.
S’il est triste d’assister au spectacle d’une irrémissible décadence, combien n’est-on pas heureux, en revanche, de voir de jeunes efforts s’accroître et s’avancer courageusement dans le progrès; c’est à M. Breton que nous devons cette bonne fortune, et nous l’en remercions. En 1855, il exposa des Glaneuses qui furent remarquées, et si la critique ne s’en occupa pas, c’est qu’elle était littéralement accablée sous la quantité des œuvres qu’on avait exhumées pour cette grande cérémonie funèbre de la peinture moderne ; en 1857, la Bénédiction des blés en Artois obtint un succès véritable, et si l’on put reprocher avec raison à l’artiste quelques tons criards, on n'en admira pas moins un talent réel qui faisait de grandes promesses. Ces promesses, voilà que M. Breton les lient aujourd’hui. Son exposition est supérieure aux précédentes, et l’un de ses tableaux, assez étrange-
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ment intitulé : Plantation d’un Calvaire, est, sans contredit, la meilleure toile de ce salon après les portraits de M. II. Flandrin. La composition qui offrait forcément beaucoup de personnages vus de dos et de profil, avait des difficultés que M. Breton a su habilement résoudre par une ordonnance très-savante et en même temps très-naturelle. Il fait froid et gris ; c’est par un de ces jours d'avril si communs en France, jours humides et voilés, où les arbres poussent invisiblement leur sève vers les hautes branches, où quelques fleurs déjà sont écloses parmi les herbes reverdies, et où cependant le soleil ne peut percer encore le manteau de nuages qui enveloppe le ciel. On va planter un grand crucifix pour quelque cérémonie de Pâques, sans doute. C’est dans le petit cimetière enclos près de l’église qui, la porte ouverte à deux battants, laisse couler le flot des fidèles. La procession s’avance lentement, au chant des lugubres litanies psalmodiées par des prêtres couverts d’ornements sacerdotaux. Devant eux, marchent des frères de la Passion, vêtus de la robe grise, pieds nus, la tête largement tonsurée, et supportant, sur leurs épaules, la lourde croix ou le crucifié
étend ses mains percées par les clous. Trois jeunes tilles en blanc, les cheveux épars sur les épaules et symbolisant sans doute les Saintes Femmes, soutiennent, sur des coussins, les instruments de la Passion, la lance, la couronne, l’éponge et la croix. Des enfants de chœur jettent des fleurs devant leurs pas ; les notables du pays, en habit de gala (mon liabit à manger le rôti, comme dit Gavarni), forment la tête du cortège et vont le front nu, tenant en main des cierges et courbant leur dos voûté vers la terre. Au loin, on aperçoit quelques ouvriers occupés autour d’un massif en maçonnerie qui doit figurer le Calvaire. Sur les flancs de la procession, quelques personnes passent à travers les tombes et regardent avec recueillement cette représentation païenne du grand drame chrétien. L’ordonnance générale et le dessin de ce tableau sont hors de tout reproche, et j’en dirai autant de la couleur, qui, tenue dans une gamme un peu sourde, voulue par le temps gris, par la nature même des costumes, est d’une harmonie très-satisfaisante. Deux groupes surtout méritent des éloges ; celui des trois jeunes filles vêtues de blanc, dont chacune est charmante, d’une expression vraie
et d’un charme plein d’attraits; et un autre composé d’une jeune ouvrière, vue de profil, coiffée d’un mouchoir jaune, et tenant à la main un gamin qui court et unepetile fille ; c’est pris sur le fait et idéalisé à force de vérité. La touche du pinceau est large et saine, sans empâtements inutiles, et sans cette prétendue légèreté qui laisse voir les défauts de la toile, et n’est, le plus souvent, que de l’impuissance. Les belles cariatides rustiques que'M. Breton nomme le Rappel des Glaneuses, sont aussi fort remarquables, quoique l’etfet général m’en plaise moins que celui du Calvaire ; la Couturière est la même jeune femme coiffée de jaune que je signalais plus haut, mais assise cette fois, et travaillant humblement dans sa petite chambre. Le Lundi est une bonne scène de cabaret ; la touche en est un peu trop lâchée; le chien est creux et mal réussi ; mais, à part ce défaut, les attitudes sont bonnes, et j’aime surtout celle de la femme qui vient chercher le vieil ivrogne qui a le désagrément d’être son mari. M Breton prend rang aujourd’hui à la tète de nos peintres de genre. Saura-t-il se maintenir à cette place que l’abdication de M. Knauss laissait libre? Nous le souhaitons de tout
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noire cœur. Malgré certaines parentés honorables, il est lui, il a son originalité particulière ; il dessine, il compose et il peint bien ; nous n’avons absolument que des éloges à lui donner ; nous y joindrons cependant un conseil.Les Spartiates montraient des ilotes ivres à leurs enfants pour les dégoûter de l’ivresse ; que M. Breton regarde M. Courbet pour se dégoûter du réalisme auquel il touche de plus près qu’il ne croit ; qu’il restedans le réel , cela vaut mieux. Encore un mot, avant d’en (inir avec M. Breton. Nous ne le connaissons pas, on nous a dit qu’il était fort jeune et qu’il allait partir pour l’Italie. S’il va en Italie pour faire des études, il est perdu. Son talent déjà mûr, affermi, certain, n’a rien ;i gagner à la copie des anciens maîtres et à la contemplation d’une nature assurément fort belle, mais si pleine de périls qu’elle a nui à presque tous les paysagistes modernes qui ont voulu la reproduire. S’il va en Italie, qu’il n’emporte ni un crayon, ni un pinceau ; qu’il se promène, qu’il regarde, qu’il admire, mais qu’il ne travaille pas. 11 y va pour lui de son originalité et de son talent.
Entre M. Breton et M. Curzon, il y a plus d’un rap-
port ; non pas certainement dans la façon de peindre qui est absolument dissemblable, mais dans les efforts de bon aloi que ces deux artistes font pour arriver au bien. Si quelque chose fait encore défaut à M. Cuzon, ce n’est certainement pas l’intelligence ; il voit bien, choisit avec discernement, et sait grouper habilement ses personnages ; ce n’est pas l’idéal non plus, car, tout en prenant ses Sujets dans la vie réelle, il sait leur donner un style et une tournure qui ne font qu’en accuser la vérité ; c’est la main qui est encore un peu faible peut-être, qui parfois semble prise d’hésitation et garde à sa peinture des apparences plates qui la font ressembler à des aquarelles à l’huile (qu’on veuille bien me pardonner l’association impossible de ces deux mots). Parti du paysage historique dont il obtint le premier grand prix, M. Curzon s’est dégagé peu à peu, et très-courageusement, des mauvaises traditions qui immobilissent encore aujourd’hui MM. Paul Flandrin, Aligny, Lecointe et autres ; à travers ses courses et ses voyages, l’humanité lui est apparue non plus comme un accessoire, mais comme le but principal qui devait tenter un esprit élevé ; cette ambition est trop géné-
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reuso pour que nous en puissions blâmer M. Curzon. Il est déjà récompensé de ses efforts; son talent grandit chaque jour, et cette exposition nous prouve, «t cette heure, qu il a fait un grand pas en avant. Les huit tableaux qu'il offre au public et qui tous indiquent de fort remarquables qualités, affirment de sérieux progrès. Près des murs de Foligno est un bien simple sujet, mais il a été traité avec une si grande force de sensibilité, qu’il arrête et retient le regard, lue ferme, une mare, deux femmes, un bouquet d’arbres, et, sous un ciel assombri, à l’horizon, un aqueduc et quelques montagnes. Sans des tons rosâtres qui ne me plaisent guère sur les murs de la maison et dans l’eau, je ne vois rien qu’on puisse reprocher à ce petit tableau .qui est doux, reposé, lumineux, plein d’une rêv. rie crépusculaire, et vraiment fait pour plaire à ceux qui aiment la nature calme, prise dans un aspect général dont nous avons tous senti plus ou moins la puissance. La jeune .Uère , à laquelle on a fait, avec justice, les honneurs du salon carré, est une tentative heureuse vers la grande peinture, et si elle ri’a pas toutes les perfections désirables, elle a, du moins, un stvlc extrêmement
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heureux. Cette chaste figure, blonde et gracieuse, est assise près d’un berceau où repose un enfant endormi, assez beau et assez fort pour rendre toutes les mères légitimement orgueilleuses. Sur ses genoux, écartés par le mouvement des pieds croisés en X, elle a posé son rouet, et elle travaille tout en surveillant le sommeil du baby; le plaisir n’y perdra rien cependant, car sur la muraille, près d’un lierre grimpé, voilà un tambourin et des castagnettes. Estelle trop grande pour sa tête, sa tête est-elle trop petite pour sa taille? c’est ce que M. Curzon doit savoir; je me contente de lui signaler ce défaut qui est très-palpable. La jeune mère, du reste, est charmante, d’un blond très-vif, avec de beaux bras blancs .et une si profonde tranquillité répandue sur tout son joli visage, qu’elle fait plaisir à voir. Psyché me plaît moins, quoique ce soit une très honorable toile. L’artiste a cherché à rendre la naïveté et, sans trop s’en apercevoir, peut-être, il n’est arrivé qu’à représenter l'étonnement; Psyché ouvre des yeux trop ronds, mais en revanche elle marche en avant par un mouvement très-bien réussi, et avec des pieds merveilleux que Cendrillon eût enviés; les tons vapo-
reux abondent un peu trop aussi ; je sais que le sujet les commandait presque, mais ils offraient un péril que M. Curzon n’a pas su éviter aussi complètement qu’on aurait pu le désirer. Psyché, du reste, porte fort gentiment sa petite boîte bleue sans trop se soucier du gros Cerbère qui hurle après elle. De toutes les fables que l’antiquité nous a léguées, je n’en connais pas de plus profondément belle que celle de Psyché ; la légende de l’âme est éternelle, et elle a beau sortir du Tartare, elle entend toujours les aboiements de Cerbère.
Si nous avons cru devoir reprocher h M. Curzon sa peinture un peu plate, nous sommes forcés de reprocher à M. Hébert d’amollir la sienne plus qu’il ne convient et d’arriver à l’afféterie en s’obstinant â nechercher que la grâce et le sentiment. M. Hébert est un artiste trop sérieux pour qu’on lui cache la vérité, et il connaît trop notre admiration pour prendre nos observations en mauvaise part. Nous étions en droit d’attendre de lui plus et mieux ; il reste volontairement dans le pittoresque , où il s’enferme au lieu de tenter d’arriver h la grande pein* ture de style dont il a fait l’apprentissage néces-
saire et où le pousse son talent, qui s’y rajeunirait et surtout s’y fortifierait. Ce qui manque à sa peinture ce n’est ni la science, ni l’étude, ni l’intelligence; c’est la santé; elle a les pâles couleurs; or la chlorose se guérit, il ne s’agit que de vouloir se traiter. Les tons flous , vaporeux et comme indécis que M. Hébert affectionne plus que de raison, pouvaient convenir à la Malaria , toile magistrale dont le sujet triste comportait volontiers ces teintes voilées que j’appellerai la rêverie de la couleur; mais pour représenter trois gaillardes vigoureuses qui descendent un escalier, il fallait un pinceau solide et un ferme coloris que je cherche en vain. L’agrandissement systématique des yeux, donne h ces belles tigures une apparence maladive et presque malsaine que démentent leur force extérieure et leur vigoureuse prestance. Cette coloration, que j'oserai appeler lymphatique, et dont l’artiste abuse, l’a entraîné hors de la nature et de la vérité ; les ombres qu’il répand sur le visage de ses personnages sont vertes et leurs pieds sont lilas. Si, comme je le crois, mû par un esprit rêveur et mélancolique, M. Hébert a cherché à donner à ses figures une grâce
touchante qui émeut, il a dépassé le but cette année, il n’est arrivé qu’aux apparences morbides; toutes ses femmes ont l’air de mourir de consomption ; dans Ilosa Néra à la fontaine, ce malaise de la brosse et du crayon est très-visible ; c’est la Chute des feuilles en Italie, et si je ne voyais parmi ces femmes poitrinaires, une vieille assise à l’extrémité gauche, tenant ses genoux dans ses mains croisées, et qui est une très-belle figure, réussie à souhait, je douterais que M. Hébert pût sortir de la voie pernicieuse où il s’est engagé et où le maintiennent les conseils de quelques amis maladroits. Mais M. Hébert est jeune encore, il sait son métier mieux que personne, il est artiste et très-doué, il n’y a donc pas lieu de désespérer et il saura réaliser toutes les espérances que l’école française avait eu le droit de concevoir. Un moment nous avons cru que, renonçant aux tableaux de genre auxquels il donne la dimension de tableaux d’histoire, M. Hébert allait aborder franchement, comme son talent le lui commandait, la grande peinture; son Baiser de Judas, du salon de 1853, et actuellement au musée du Luxembourg, était une tentative hardie, très-neuve et qui, par le
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succès qu’elle obtint, prouvait à l’auteur que la voie était bonne à suivre. 11 y avait, en effet, dans cette toile un grand style, de la composition, une coloration habile, très-appropriée à la scène et de plus une réelle émotion; par là, M. Hébert nous prouvait qu’il était apte aux grandes choses, puisqu’il savait les comprendre. Mais hélas! dans l’œuvre du jeune peintre ce fut comme une exception, une sorte de coup de tête vers la peinture sérieuse et bien vite il revint vers ce genre ambigu qui lui avait valu son premier succès. Sous les titres de : Fille d’Alvito, Cresecnza à la prison (1855), les Fiènarollef de San-Angelo (1857), les Cervarolles, Rosa Nera (1859), il refait toujours la Malaria; c’est assez, c’est trop. Chose étrange! dans l’Italie qu’il habite et fréquente, M. Hébert n’a jamais été frappé que par l’exception et rien de général ne l’a séduit; dans le pays de la santé il ne voit que la maladie, dans le pays du soleil il n’aime que le brouillard. Cette disposition est douloureuse à constater dans un artiste vraiment remarquable; elle l’entraîne si loin aujourd’hui que ses
modèles pourraient s’en plaindre. Madame la mar-
guise de Z.., dont le portrait, du reste, est fort louable,
a un air souffrant qui contraste singulièrement avec la fermeté de ses lignes. Malgré leur beauté imposante, les Ccrvarolles ne nous émeuvent pas; elles mentent, elles ne sont pas si malades qu’elles en ont l’air ; elles ont beau ouvrir la bouche comme si l’air manquait à leur poitrine, nous sentons à les voir qu’elles respirent largement et à pleins poumons. La transparence et, pour ainsi dire, la translucidité de leurs chairs ne nous touchent pas non plus, car, en Italie, le mal donne au visage des aspects bronzés à reflets jaunes et non pas ces teintes diaphanes qui conviendraient peut-être à des Irlandaises aspirant les brouillards et vivant sous la pluie. Je ferai à M. Hébert un autre reproche encore: la jeune tille vue de face qui est le personnage principal de sa composition est assurément fort belle, campée avec soin, dessinée avec amour et bien comprise au point de vue du mouvement, malgré l’extrême mollesse d’exécution des vêtements qui la couvrent; elle renverse la tête en arrière pour mieux supporter, en descendant, le lourd vase de cuivre qu’elle soutient; le visage est donc en raccourci. Pourquoi le front ne fuit-il pas et se présenle-il comme si le visage
était dans la normale attitude du repos? Si, semblables aux Filles d’Âlvito, les Cervarolles s’étaienl détachées sur le fond bleu du ciel, nous croyons que tout le tableau y eût gagné ; l’air manque autour de ces femmes, et le fond de briques, exécuté avec une mollesse si malheureuse qu’il ressemble à du colon cardé, semble les étouffer de tout son poids. Nos critiques sont sévères, mais elles ne sont que justes; elles doivent prouver à M. Hébert en quelle sincère estime nous le tenons. Plus ambitieux à son égard peut-être que lui-même, nous avions rêvé pour lui des gloires durables et un grande carrière. 11 nous, semblait, et déjà nous l’avons dit ailleurs, qu’entre les froideurs de M. Ingres et les excès de M. Eugène Delacroix, il y avait une école très-sérieuse à fonder, école où le style n’eût pas exclu le mouvement et où la ligne se fût alliée à la couleur, et que cette école, que nous appelons de tous nos vœux, pouvait avoir M. Hébert pour chef. Faut- il donc renoncer à cet espoir? Que manque-t-il donc à M. Hébert pour tenter cette aventure? Rien assurément. 11 est artiste et peintre, il conçoit et sait exécuter; il aime les belles choses et tout ce qu’il fait, quoi qu’en puisse dire la
critique la plus revêche, se meut toujours dans le domaine de l’art, ce qui est un fait presque unique aujourd’hui. Pourquoi ne secoue-t-il pas les vieilles langueurs qui l’affaiblissent, pourquoi reste -t-il dans son petit sentier personnel au lieu de mettre entin le pied sur la grande route de l’art? Ne se souvient-il plus qu’un de ses premiers envois de Home a été la copie d’une des sibylles de la chapelle Sixline? Pendant qu’il étudiait son œuvre, le vieux maître par excellence ne lui a-t-il rien murmuré à l’oreille? ne lui a-t-il pas ditqu’il fallaitchercherlagrandeuret la force et que tout sacrifier à la sensibilité était un jeu dangereux qui ne pourrait plaire qu’à une mode momentanée? Des enseignements de Michel-Ange, M. Hébert
n’a-l-il donc rien gardé dans sa mémoire ? A-t-il donc été aussi atteint par cet affadissement qui main tenant fait chaque jour parmi nous des progrès terribles? Car, il faut bien le dire, ce qui manque surtout aux peintres de notre époque c’est la santé, c’est le tempérament. La fibre est lâche et molle, on se traîne on ne marche plus; en voilà assez cependant de ces (ouvres poitrinaires, de ces peintures à l’agonie, de cet appauvrissement général du sang arlisti-
que; assez d’ombres, de brouillards, d’humidité, de moisissure; au nom du ciel donnez-nous du soleil, de la force et de la vie, au lieu de ces élégances de maison de santé et de ces grâces d’hôpital !
Nous ne redoutons rien cependant pour M. Hébert, et nous sommes convaincus qu’aux prochaines expositions il prouvera à la critique qu’elle a eu raison d’avoir foi en lui, et qu’il s’est promptement relevé d’une courte défaillance. Puisque nous parlons de défaillance, disons quelques mots de M. Paul Baudry, car la sienne est grave cette année. M. Baudry n’a guère A se plaindre de la critique ; elle a surmené l’opinion pour lui faire un succès; on a même été jusqu’à dire, je crois, qu’il avait emprunté son pinceau au Titien: s’illejui avait emprunté, il le lui a certainement rendu. C’est traiter le public avec une irrévérence coupable, et donner de son respect de l’art une étrange opinion, que d’envoyer au salon une esquisse informe connue celle qui est exposée sous le titre de Guillemette. Ces sortes de choses sont bonnes à garder à l’atelier. Souvenir trop directe de l’Infante de Velasquez, cette ébauche, traitée sans façon, ne vise qu’à l’effet, et ne peut soutenir l’examen
pendant deux minutes : c’est peint à coups de pouce. Le ton gris de la toile même forme le tissu de la robe, relevé çà et là par quelques touches grises, bleues et noires, appliquées avec beaucoup de chic, il est vrai, mais avec un laisser-aller qui frise de près l’excessive négligence. La tête est fine néanmoins, bien éveillée, quoique salie par des frottis d’une couleur de cendre, qui paraît aujourd’hui être la nuance de prédilection de M. Baudry. Cet artiste possède des dons naturels qui sont rares, et qui auraient dû l’engager à travailler sérieusement pour les augmenter. Il a l’entente naturelle de la couleur, et, dans son coloris, une sorte de distinction qu’il est bon de constater et d’applaudir; mais quelque mauvaise fée sans doute est intervenue ou jour de sa naissance ; elle lui a donné pour le dessin une main inhabile ; elle lui a ôté le pouvoir de reconnaître et de rendre l'expression, et enfin, maléfice grave, elle l’a privé absolument d’imagination, c’est à-dire d’invention, ce qui est un point capital dans les arts. En effet, quelle est la manière de procéder de M. Paul Baudry? elle est très-simple, et si dénuée de malice, qu’elle se dénonce d’elle-même au premier
coup d’œil. 11 prend un modèle, le premier venu, il le déshabille, rasseoit au bord d’un puits, et c’est la Fortune ; il le met debout, vu de face, dans un bois, c’est Léda; il le place de dos, c’est Vénus; il le couche et l’enveloppe en partie d’une draperie bleue, et c’est la Madeleine. Non, ce n’est ni la Madeleine, ni Vénus, ni Léda, ni la Fortune ; c’est un modèle, et pas autre chose. Dans ces quatre types si différents, il ne voit qu’une femme, et dans cette femme, il ne voit qu’une chair. Est-ce assez ? Non pas! Aussi, qu’arrive-t-il ? Séduite par des qualités de fraîcheur et de distinction, la mode adopte tout à coup, du jour au lendemain, le jeune artiste: il suffît à peine aux portraits qu’on lui commande; il est chargé d’exécuter des décorations qui en amèneront d’autres, ceci soit dit sans calembour, on le préconise, on le pousse, on crie ses louanges, on parle d’avance de ses travaux, et quand ces mêmes travaux, si célébrés prématurément, sont livrés au public, on s’aperçoit qu’on s’est trompé, on reconnaît que les espérances avortent ; toute cette fumée, tout ce bruit disparaissent au grand jour, et les amis désillusionnés récitent, comme un mea culpa , la fable des Bâtons flottants. M. Baudry
n’est pas coupable de tout ceci ; on l’a grisé ; l’opinion l’a surfait, et elle est injuste en retournant aujourd'hui contre lui les éloges qu’elle lui a jadis prodigués un peu trop à l’aventure. M. Baudry n’est point un grand homme, et M. Baudry n’est f>oint perdu ; M. Baudry est un artiste très-bien doué de la nature, qui, avec du travail et une constante étude, arrivera ' certainement à produire de bons tableaux, mais qui, jusqu’à présent, à part deux portraits qui sont remarquables, n’a encore fait que des promesses. Seulement, et je le constate avec peine, les promesses du salon de 1837 étaient plus sérieuses que celles d’aujourd’hui. La Toilette de Vénus est une jolie toile, gracieuse, bien peinte même, d’un ton harmonieux distingué; les personnages, dessinés un peu de fantaisie, ont d’agréables carnations nacrées; le paysage est bon, un peu trop uniforme de composition peut- * être dans la partie gauche, mais aéré et frais. M. Baudry excelle à manier le bleu ; il le place adroitement par touches légères qui font bon effet, mais il ne faudrait pas abuser de ce moyen, qui deviendrait vite une ficelle. Qu’est-ce que fait donc l’Amour avec ce miroir où il ne peut se voir ni refléter le visage ou
la poitrine de sa mère? Nous craignons de comprendre quelle a été l’intention du peintre. M. Baudry fera bien de ne pas jouer avec ce genre de plaisanterie ; ces coquetteries à la Crébillon fils n’ont rien
de commun avec l’art. La pénitence n’a point maigri
la Madeleine ; seulement, île l’habitude qu’elle a sans doute {irise, par humilité, de se couvrir de cendre, elle a gardé une teinte cendrée et malpropre qui m’étonne chez cette grassouillette personne qui a les ongles si bien soignés et le regard si limpide. Elle est assise, s’appuyant d’une main sur la terre, demi-couchée sous une grotte qui laisse probablement pénétrer la lumière de tous côtés, car le personnage est éclairé également à droite, à gauche et de face ; près d’elle, quelques chardons ont fleuri (touches 1 de bleu), et sont comme un ton de rappel avec les teintes bleues de la draperie qui, couvrant le bas du corps, laisse voir à nu la poitrine et les bras. Au fond, on aperçoit un paysage assez insignifiant. C’est une jolie étude de femme blonde, au point de vue de la coloration générale; mais ce n’est assurément pas, comme le prétend le livret, la Madeleine repentante.
Un portrait de femme que nous ne désignerons
pas autrement, et qui, du reste, n’est pas inscrit au catalogue, offre d’aimables qualités malgré l’extrême prétention de la pose du bras droit et malgré le mauvais goût des accessoires. Mais en regardant ce portrait avec soin, on serait tenté de croire que M. Baudry •
n’a point débarbouillé son modèle. Cherchant une note mère pour son harmonie générale, il l’a trouvée, celte fois encore, dans la nuance cendrée des cheveux blonds qui, du reste, sont traités à ravir, et il a étendu cette nuance sur tout le visage, sur les épaules, sur les bras, sur la robe. Si au lieu de rendre son pinceau au Titien, M. Baudry l’eût gardé encore cette année seulement, il aurait compris que les maîtres coloristes n’ont jamais procédé ainsi, et que celte façon de fondre tous les tons particuliers dans une seule teinte générale pour obtenir un ensemble agréable aux yeux, est une invention toute moderne inaugurée par M. Delacroix, qui fait des femmes bleues ( Entrée des Croisés à Constantinople) et des chevaux roses ( Triomphe de Trajan\. C’est aussi ce procédé qu’emploient les tisserands de cachemire pour leurs châles ; mais ce qui convient aux étoffes n’est pas admissible pour les tableaux. M. Baudry fera donc
bien de revenir à une manière plus difficile peut-être, mais à coup sûr plus loyale et plus artistique. L’exposition de M. Paul Baudry annonce-t-elle donc un si grand affaiblissement? Non pas, car voici, sous le n° 167, un portrait tout à fait magistral. C’est là de la peinture réellement bonne et puissante, et ce portrait est si beau que nous le préférons même à celui de M. Beulé (Salon de 1857). La touche très-large et très-serrée en même temps fait jaillir la vie sur ce visage accentué d’un nez en bec d’aigle et alourdi par un menton engorgé, vers la lèvre inférieure comme celui de quelques rois d’Espagne. L’œil, d’un bleu nocturne, regarde réellement, et les lèvres semblent prêtes à s’ouvrir pour une voix retentissante; le costume, notre laid costume moderne, est traité de main de maître, sans atténuation aucune, franchement, comme doit faire tout artiste sûr de sa force. Cette toile est très-belle, glorieuse à compter dans son œuvre et elle ranimerait toute nos espérances hésitantes si je ne déerouvrais, sous une signature écrite en poudre d’or, le nom de Rome et la date 1855. C’est à cela, c’est à cette bonne façonde peindre, c’est à celte conscience, à ce lent travail, à cette étude approfon- '
die, à celte surprise de la vie fixée sur la toile, à cette solidité de pâte, à ce franc coloris, à ce dessin minutieusement étudié, c’est à cette honnêteté qu’il faut revenir, et laisser de côté, pour toujours, les Guillemettes, les tons cendrés, les frottis intentionellement sales et les amours plus curieux qu'il ne convient. M.Paul Baudry peut, il n’a qu’à vouloir. Qu’il imite lescoinpagnons d’Ulvsse ; qu’il coule hardiment de la cire dans ses oreilles, car le chant des sirènes a causé bien des morts. Si nous étions à la place de M. Baudry, sachant ce qu’il sait déjà, et doué comme il l’est, nous quitterions Paris, nous irions vivre pendant un an ou deux à ia campagne, non pas en Italie, en France; nous demanderions à la nature de nous donner ces grands enseignements qu’elle reserve à ceux qui l’aiment et nous reviendrions fortifié par cette communion avec les choses éternellement vraies et belles. Nous croyons qu’il n’est que temps, car sa peinture se ressent déjà de la corruption des grandes villes. 11 est probable, sinon certain, que M. Baudry ne suivra pas ce conseil qui cependant pourrait lui rendre une santé déjà fort affaiblie; alors, comme nous sommes incorrigible, nous en hasarderons un
second ; nous disions à M. Breton de regarder M. Courbet, nous dirons à M. Baudry de regarder M. 'Winlerhaller, car bientôt, comme lui, s’il n’y veille très-courageusement, il ne sera plus qu’un faiseur de portraits.
Celle défaillance n’est, du reste, pas la seule que constate l’exposition actuelle, et il est vraiment triste d’assislerà cette décomposition des talents soutenus jusqu’à présent et aimés par le public. M. Charles Comte, dont bien souvent déjà l'éloge s’est rencontré sous notre plume, expose sous le titre . Alain Chartier et Marguerite d’Ecosse , un tableau qui est franchement mauvais et où je cherche en vain les qualités de finesse et d’élégance que nous avions autrefois été si heureux de signaler. La route de l’art est fatale; on descend dès qu’on ne monte plus et il n’est pas permis de s’y arrêter. Pour reconquérir tout l’espace laissé par lui entre cette œuvre et celles qui l’ont précédée, M. Charles Comte doit faire un vigoureux effort ; les récompenses méritées qu’il a obtenues à la fin du salon de 1857, lui font-elles donc croire que tout est dit pour lui, qu’il est arrivé et qu’on fermera les yeux sur cette décadence inat-