LE SALON DE 18Ô'J
appartenait M. llamon est du reste à la débandade et son vrai chef aujourd’hui, si tant est qu’elle en ait un, nous paraît être M.Schulzenberger, quiauntrèsvi*f et très-réel talent. Je n’aime cependant passa Vénus; [ouïes les Vénus qu’on nous montre avec ou sans conque, assise ou debout, seule ou entourée d’amours, sortant des flots ou se promenant à Paphos, ne sont jamais qu’une femme plus ou moins jolie; or Vénus était plus qu’une femme, elle était la Beauté même et il nous paraît qu’il faut être très-sûr de son imagination et de son génie pour oser aborder un semblable sujet. 11 y a dans le talent de M. Schutzenberger beaucoup d’esprit et en même temps une sorte de sensibilité rêveuse, ce qui lui donne un cachet particulier et pour ainsi dire spécial; son dessin est serré, sa brosse est très fine et ne néglige aucun, détail tout en respectant l’ensemble, ce qui est le contraire de M. Gérôme qui maintenant sacrifie toujours l’ensemble aux détails. Des cinq tableaux exposés par M. Schutzenberger celui que nous préférons est intitulé : Les premiers astronomes ; une belle nuit nacrée, un peu trop claire peut-être, enveloppe la nature de ses voiles constellés; les troupeaux
dorment et les moutons amoncelés ressemblent de loin à des sillons blanchissants; devant un feu dont la fumée monte dans l’air introublé, les chiens de garde sont accroupis, ne sommeillant que d’une oreille, prêts à s’élancer au premier bruit; leur maître est là, le berger chaldéen, vêtu d’un savon de bouc, les jambes nues, la tête serrée du coufîeh, debout, appuyé sur son haut bâton et levant la tête vers les astres resplendissants; derrière lui s’ouvre la tente de pasteurs qui suit les longs troupeaux à travers les pâturages et abrite le maître qui veille sur eux. La figure chercheuse, l’expression absorbée du berger sont parfaitement rendues, et quoique M. Scbutzenberger ait évidemment triché en donnant à sa nuit une coloration trop claire, nous ne pouvons que louer ce tableau qui est excellent. Une mauvaise rencontre est une très-spirituelle composition et une bonne peinture qui ne fait que gagner à être examinée de près. Sous le chemin herbu de la forêt, tout pénétré par les rayonnements verts que le jour arrache aux arbres, une forte, belle et honnête fille de bûcheron, blonde, appétissante et grasse, est accostée par un drôle de mine peu rassurante qui, le fusil en bandoulière, la pipe à la bouche, la
lèvre sensuelle, le nez proéminent, à l’œil solliciteur, hasarde, plus qu’il ne faudrait, son bras autour de la taille rebondie de la jeune fille; heureusement cette dernière porte une solide serpette à la main, car, sans cela, je ne serais pas rassuré. C’est bon, dans une donnée très-sage et bien exécutée. C’est aussi aux Pompéistes que nous rattacherons M. Auhert, qui, sous le titre de Rêverie expose une très-jolie étude de jeune femme blonde vêtue à l’antique et assise, songeuse, au bord de la mer. C’est simple et fin, d’un aspect agréable et d’une harmonie qui serait tout à fait plaisante, si le bleu du collier en lapislazuli ne détonnait un peu, par sa violence, sur la coloration générale; Montaigne aurait dit: Je ne compte pas mes couleurs, je les pèse; en effet, c’est dans l’équilibre exact de leurs vibrations que se trouve le secret du coloris. M. Toulmouche a fait de notables progrès depuis quelques années et sa peinture proprette, consciencieuse et fort minutieusement étudiée, semble acquérir maintenant un peu de cette force qui lui manque encore. La Prière , la Leçon, le Château de Cartes sont trois aimables tableaux d’intérieur, sans grande prétention, et qui louchent par
leur simplicité même. M. Bouguereau semble chercher sa voie; aujourd’hui il aborde la peinture de genre, imitant en cela tous les premiers grands prix de peinture d’histoire; est-il bien nécessaire de passer cinq ans b Home dans la familiarité des maîtres du style et du grandiose pour produire ces œuvres, gracieuses peut-être, mais où manque à coup sûr la force que l’on est en droit de leur demander? C’est résoudre la question que delà poser. Si l’on envoyait les lauréats en Hollande étudier les peintres de genre , peut-être deviendraient-ils des peintres d’histoire. Quoi qu’il en soit de ces considérations si connues et si évidentes qu’elles en sont réduites à l’état de lieu commun, il faut féliciter M. Bouguereau d’avoir abandonné les Inondations officielles et d’attaquer aujourd’hui un sujet réellement humain, la douleur. Le Jour des morts représente deux femmes vêtues de noir, se tenant embrassées, en larmes au pied d’une croix tumulaire qu’elles entourent d’une couronne d’immortelles. C’est très-doux et trèstriste; le sujet, il est vrai, était facile à traiter, mais M. Bouguereau l’a mené avec un soin louable et il s’est tiré avec habileté des difficultés de coloration