‹ Le Salon de 1861Chapitre 4 sur 10 · PEINTURE DE GENRE. — PAYSANNERIES. — PAYSAGES · texte numérisé non relu

PEINTURE DE GENRE. — PAYSANNERIES. — PAYSAGES

Les divisions que nous faisons sont absolument arbitraires, car toutes les espèces de peintures se sont tellement mélangées, la peinture d*histoire est tellement descendue jusqu'à la peinture de genre, et la peinture de genre a tellement pénétré le paysage qu*il est fort difficile de faire une classification normale et régulière. Le lion ordinaire de la peinture de genre, M. Knauss, n'a point exposé cette année; si c'est parce qu'il est retourné vers la nature fortifier son talent que l'atmosphère délétère de Paris avait aifaibli, nous lui

en ferons nos compliments et nous espérons qu*il apparaîtra aux expositions prochaines avec des forces renouvelées par l'étude et la méditation. Nul ne le fait oublier cette année, malgré les efforts trop évidents que ses Bohémiens ont inspirés à M. Schlesinger dont nous ne parlerons pas. La peinture de genre devient, cette année, si évidemment commerciale qu'elle n'inspire plus aucun intérêt. C'est une spéculation, non-seulement sur le goût du public, mail ôncore sur les sentiments les plus intimes; cela ressemble presque à du chantage, et à voir la quantité de jeunes mères allaitant, couchant, berçant leurs enfants, on peut comprendre que la peinture de genre a bonne confiance dans l'amour maternel. Tous ces petits sujets sont assez gracieusement traités ; c'est d'une peinture molle qui cherche la grâce et n'arrivé qu'à l'afféterie, et ça ne doit pas être déplacé parmi des ameublements en bois de palissandre, à côté d'étagères chargées d'articles achetés dans les magasins de Susse et de Giroux. C'est le goût du jour, et cela succède à la potichomanie. Mais il est une autre tendance qui constitue un symp«tôme grave de démoralisation artistique et qu'il m'est

impossible de ne pas signaler. S'il y a des peintres qui semblent spéculer sur les sentiments pour trouver un débouché plus facile à leurs produits^ il y en a d'autres qui, tfop manifestement, spéculent sur les sensations. Pour ceux-là Tan n*est pas un but, Tart n*est qu'un moyen d^arriver plus promptement à la fortune. Au lieu d'acheter des terrains et de les revendre, de fabri«* quer de la bougie et de gagner de l'argent dans cet honnête commerce, ils écoutent les mauvaises pensées de la foule et les lui traduisent en peintures qui de* vraient rester h jamais cachées< C'est la traite des vices. Pour arriver à ce résultat déplorable, on nô respecte rien : ni l'histoire, ni la tradition, ni la vérité^ ni rart surtout, qu'on jette si bas qu'il n'inspire plus que du dégoût: Rassurons-^nous cependant, car ce n'est pas d'art qu'il peut être question dans cette circonstance. Si quelques esprits fourvoyés ont quitté le droit chemin qui mène vers lui, noUs^iiè savons pas moins qu'il brille, là-bas, d'un éclat immortel que ne peuvent ternir les tentatives malsaines dont nous avons à parler.

A là tête de ceux qui ont si peu souci du respect

artistique, nous devons, malgré notre extrême répugnance, placer M. Gérôme. Cette chute volontaire, et pour ainsi dire préméditée » d*un artiste dont nous aimions les œuvres que nous avons louées souvent, et qui nous avait inspiré de tenaces espérances, est pour nous une douleur réelle. M. Gérôme a débuté en 18/i7 par son Combat de coqs; c'était un nouveau venu à l'exposition. Le plus éminent des critiques d'art de notre époque, M. Théophile Gautier, s'engoua, non sans raison, de cette œuvre charmante, etVinconnu de la veille fut célèbre le lendemain. La tentative de M. Gérôme répondait à un besoin de l'esprit public d'alors; on attendait, dans les arts plastiques, une révolution analogue à celle qui, dans la littérature, s'était si singulièrement, si inexplicablement accomplie à l'aide de la Lucrèce de M. Ponsard. L'école du bon sens eut son école de peinture qu'on appela les Pompéistes; M. Gérôme en fut le chef naturel , et on put lui dire : « TV MarceUus eris! » Les romantiques qui sont bien moins noirs qu'ils n'en ont l'air, applaudirent de toutes leurs forces aux efforts du jeune artiste; ia critique eut pour lui des bienveillances paternelles

mais justifiées, et malgré quelques défaillances déjà subies par M. Gérôme, elle n'a jamais cessé d'être sou alliée. Aujourd'hui c'est lui qui commence les hostilités: son exposition actuelle est un défi, nous le relevons* Depuis son Combat de coqs^ M. Gérôme semble avoir cherché sa voie ici et là , au hasard du chemin et de sa fantaisie, sans aucun parti pris d'avance. En art, il ressemblerait volontiers à ce qu'en littérature on appelle un polygraphe.il a exposé des études d'animaux (Chien de Terre-Neuve) y des paysages (Pœstum)^ des scènes de la vie russe , des souvenirs d'Egypte, un Siècle d'Auguste^ que nous avons loué sans réserve en 1855, une Mort de Pierrot, qui était une assez bonne plaisanterie de bal masqué et une maladroite reconstitution archéologique bien plus prétentieuse que vraie, intitulée : Ave^ César, Par ce choix, très- succinctement indiqué de ses sujets, on peut voir qu'aucune direction sérieuse ne guidait l'esprit ingénieux de M. Gérôme. Tout cela était fait d'une façon un peu sèche peutêtre, proprette, sage, achevée, non parfois sans quelque grandeur, et de façon à plaire très-légitimement. Depuis deux expositions cependant, M. Gérôme paraît

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avoir mis dans le choix de ses sujets un soin tout sp&» cial. Enhardi sans doute et pôussë dans une mauvaise voie par la Mort de Pierrot , qui n*était^ en somme» qu*une charge bien réussie, il semble s'appliquer à né peindre que des scènes qui pourront plaire à la partie la moins éclairée et la plus grossière du public. Le sujet pour lui est devenu Taffaire principale. L*art n*est plu» qu'un souci de second ordre, et je comprends, k voir la rapide adresse de cette brossé habituée à vaincre toutes les difficultés, et rompue à toutes les &•» celles, que M« Gérôme ne s*inquiète guère de son exô^ cution, dont il doit être presque toujours à peu près certain k Resté donc la manière d'interpréter le sujet choisi, et c'est notre droit de la discuter. M. Gérôme se place, par son interprétation, toujours à faux, avec une persistance inconcevable et qui le condldra , s'il n'y veille assidûment, à continuer l'œuvre de M» Biard. Phryné devant le tribunal a son analogue en musique datis V Orphée auw enfers dé M. Ofifenbach ; c'est la même façon de comprendre et d'expliquer l'an* tiqulté. M. Daumier, si je ne me trompe, a déjà publié autrefois dans le Charivari^ une série d'études sur

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les sujets anciens. M. Gérôme, je n'en doute pas, a été demander aux sources mêmes les renseignements dont il avait besoin pour rendre, vivante à nos yeux et dans toute sa vérités la scène qu'il nous montre aujour*d'hui. J'en suis fâché pour lui, mais cet épisode est de pure invention et n'a jamais existé. Il est parfaitement vrai que Phryné accusée d'asébie fut traduite devant le tribunal des héliastes ; il est encore vrai que com*' paraissant à Théliée, elle fut défendue par Hypéride, et que ce dernier, selon la tradition, découvrit le sein de sa cliente. Écoutons Athénée : « Hypéride voyant qu'il ne faisait aucune impression sur les juges, et voyant qu'ils paraissaient disposés à la condamner , la fit paraître au milieu de l'assemblée, lui ouvrit de force et subitement le haut de ses habits , lui découvrit tout le sein, et toucha tellement les juges à la vue de cet ob* jet dans sa péroraison , qu'il leur donna d'abord deB scrupules, et leur inspira assez de pitié pour ne pas condamner à mort une si belle femme, consacrée au culte de Vénus, et qui servait religieusement dans le sanctuaire de cette déesse. (Banquet des samnts^ liv, Xlît, trad, Lefebvre de Vilkhrune.) % J'admets que

M. Gérôme n*ait point lu Athénée et qu'il ait ignoré que parlant de Phryné il dit encore : « Elle ne se laissait pas voir facilement sous le seul voile de la nature, sa tunique lui enveloppait étroitement tout le corps^ et jamais elle n'allait aux bains pu« blics. 1 Le commentateur a grand soin d'expliquer que la tunique était une chemise qui n'était même pas fendue sur les côtés.

J'admets qu'il n'ait pas lu non plus le Pseudo-Plutarque; mais, à coup sûr, il a lu le Voyage d'Anacharsis de l'abbé Barthélémy, et il n'y a assurément rien vu de ce que son pinceau nous fait voir. Mais jadmets encore, par impossible, que M. Gérôme n'ait pas même lu le Voyage d'Anacharsis; j'admets que, dans les causeries familières de l'atelier, M. Gérôme ait entendu raconter cette anecdote par un camarade mal informé; j'admets que, par un hasard que je ne m'explique guère, chez un esprit distingué, M. Gérôme ait confondu ce qui s'est passé devant le tribunal et ce qui s'est passé à Eleusis pendant les thesmophories, lorsque Phryné entra nue dans la mer, la chevelure dénouée, devant le peuple entier, qui acclama les splendeurs de

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sa beauté et s*écria : « c'est Vénus Anadyomène ! i j'admets tout ce qu'on voudra; mais alors je demande que l'on m'explique comment étaient faits les vêtements de ce temps-là, pour qu'on puisse les enlever d'un seul coup? Sans doute ils étaient ouverts par devant, sans manches, sans boutons, sans agraffes, et ressemblaient à un manteau. J'avoue que j'ai quelque peine à le croire, et je pense que quand même Hypéride l'aurait voulu, il lui eût été difficile de déshabiller Phryné aussi lestement en ne lui laissant que ses cothurnes, dont la présence seule ôte toute chasteté à sa nudité. Mon Dieu, je ne chicanerai pas le peintre sur cette invraisemblance dont il avait besoin pour traiter son tableau dans la pitoyable manière qu'il avait conçue. En effet, ce n'est ni un fait d'histoire, ni une anecdote légendaire que M. Gérôme a voulu représenter ; c'est bien moins que cela, ce n'est qu'une polissonnerie. Dans quelle ignorance radicale de l'antiquité M. Gérôme a-t-il donc vécu? Ne sait-il donc pas ce que c'était que la Grèce? et ne sait-il pas que cette petite nation est immortelle parce qu'elle a aimé le beau que son plus grand philosophe avait défini : la splen-

deur du vrai T Si la scène s*e8t passée comme le peintre voudrait nous le faire croire, si Tavocat, à bout d'ar-guments, a poussé Phryné toute nue au milieu de ses juges, elle a été acquittée d'un mouvement immédiat, irréfrénable, invinciblement arraché à Fadmiration. La justice n'a point osé condamner la beauté^; Thémis a eu horreur de dire à Vénus : « Tu vas mourir ! i Or, dans cette Phryné, qui cependant avait servi de modèle à Apelles et k Praxitèle, il n'y a point de beauté; je cherche en vain Vénus; je ne vois qu'une lorette égrillarde qui a les hanches trop hautes, les genoux en dedans, les mains trop grosses, la face boudeuse, et que les Grecs, qui se connaissent en beauté auraient condamnée immédiatement si elle n'avait eu d'autre argument que sa nudité. Parmi ces juges, dont le visage n'exprime aucune nuance de l'admiration, mais bien toutes les phases du désir, je ne vois ni la justice, ni .Thémis, mais je vois la paillardise en ce qu'elle a de plus obscène. Tous ces vieillards en goguette et enfirairie devant cette drôlesse convoitée sont une image cho« quante au suprême degré. Jamais les peintres les plus sensuels de la Renaissance, quand ils ont traité le sujet

de Suzanne au bain et de Loth et ses filles n*ont ravalé leur art à de telles impudences. Ah! quelle triste différence entre ce tableau qu'on n'aurait dû exposer que couvert d'une feuille de vigne, et ces deux beaux jeunes éphèbes tout nus qui faisaient combattre des coqs au salon de 1847! D'où vient donc ce mauvais vent de démoralisation dont la puissance est telle, qu'elle a atteint même un artiste aussi remarquable que M. Gérôme? Je me demandais tout à l'heure à quelle source frelatée il avait puisé pour trouver un sujet d'un ordre aussi infime ; je crois l'avoir découvert : c'est celui que l'on a appelé notre poëte national, c'est le chantre de Lisette, des cantharides, du bon vin, de Frétillon, de Madelon Friquet et du reste, c'est Déranger lui-même qui a inspiré M. Gérôme. Phryné devant le tribunal n'est autre chose que l'Illustration, à l'antique, de la chanson du Vieux célibataire. Ces vieux garçons regardant vers Phryné avec des expressions diverses qui toutes signifient la même chose, semblent lui dire :

Petite bonne agaçante et jolie;

ils se désoient en reconnaissant avec douleur :

Que la natare, hélas I trahit lear flamme I

et cependant, il n*y en a pas un qui ne soit prêt à lui murmurer à l'oreille :

Je ?eax demain, brayant la médisance, Au cadran bleu te régaler sans bruit!

Je comprends qu'un homme sans talent, sans instruction, sans esprit, traite un sujet antique bêtement, par des traditions d*école surannées; je comprends les essais les plus grotesques des derniers rapins de Técole de David : Non licet omnibus adiré Corinthuml mais M. Gérôme a été à Corinthe, lui ; ce n'est ni le talent, ni rinstruction, ni Tesprit qui lui manquent. Par son Siècle d'Auguste^ malgré une certaine emphase que justifiait le sujets il nous a prouvé quMl savait comprendre et interpréter l'antiquité. Que lui prend-il donc aujourd'hui? Et pourquoi entre-t-il dans une voie où son talent ne peut plus le suivre. Les deux augures soût

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empruntés à une phrase très-connue de Qcéron [de Divinatione) y que je citerai, car le livret ne l'a pas indiquée : Velus mite m illud Catonis admodum sci» tum est y qui mirari se aiebat quod fion riderct aruspex aruspicem cum vidisset; dans son beau poëme de 3îélobniSy M. Bouiliiet a dit :

Les aagares entre eux gardent ie droit de rire.

En réalité, ce n*est qu'une charge, et j'aime mieux les Honneurs partagés de M. Biard. L'esprit moderne a décidément pénétré M. Gérôme et il ne peut s'en débarrasser, même lorsqu'il se retourne tout entier vers l'antiquité. Si Déranger a inspiré la Phryné, c'est certainement Balzac qui a inspiré le tableau intitulé : Socrate vient chercher Akibiade chez Aspasie» En effet, ce n'est ni Socrate, ni Aspasie, ni Alcibiade, c'est Vautrin qui vient chercher Théodore Calvi, dit Madeleine, dans une maison de filles. Si M. Gérôme, je suis toujours forcé d'en revenir là, avait lu le Banquet de Platon^ il n'aurait jamais fait le tableau dont je parle. Qui ne se rappelle la fin merveilleuse d'une œuvre splen-

dide ? Allourdis par Tivresse, les convives, un à un,

ont cessé d'écouter Socrate ; au jour levant, il sort

pour aller se baigner, puis il passe la journée au lycée

et rentre le soir dans sa maison selon sa coutume.

L'Alcibiade de M. Gérôme est un bellâtre qui a des

lèvres épaisses et l'air passablement béte; tous les

soins du peintre semblent avoir été consacrés à peindre

le fameux chien dont on n'a pas encore coupé la queue.

Mais quel chien! s'il se dressait sur ses pattes, il serait

plus long que le cubiculum sur lequel Alcibiade et

Aspasie sont étendus. Toutes les chairs sont rosfttres,

et je ne sais pourquoi M. Gérôme affectionne ce ton

qu'il donne uniformément à tous ses personnages, et qui

n'est point dans la nature. Le por(rat^ de /tac^e/ est sec,

pleurard, sans modelé, essentiellement inharmonieux.

Sans la signature, je n'aurais pas reconnu l'auteur*

Le Rembrandt est une toile assez étrange, finie à un

point inconcevable, et qui n'est qu'un tour d'adresse

en imitation des tours de force de Gérard Dow.

La meilleure toile de M. Gérôme, nous pouvons

même dire la seule bonne qu'il expose cette année,

est le Hadhe pailU 4gupH$n. Il y a là au moins un

paysage charmant, vrai, limpide et pris sur nature. 11 nous en a coûté d'être si sévère pour M. Gérôme, car nous avions pour sentaient une sympathie que nous avons toujours été heureux d'exprimer; il est possible que nos critiques lui soient inditTérentes, il pourra peutêtre bien nous répondre : <r J'ignore si vous avez tort ou raison ; mais je sais que mes tableaux se vendent très-cher, que les marchands font queue à mon atelier et c'est tout ce qu'il m'importe de savoir. i. Eh bien non, ce n'est pas tout : il faut savoir autre chose; il faut savoir avant tout que l'art est chaste ; en regardant la Véntis de Milo qui s'occupe de son sexe? Il faut savoir, quand on s'est acquis loyalement une réputation sérieuse, ne pas la compromettre pour augmenter son gain. Il faut laisser la foule s'emporter dans les intérêts de chaque jour, se traîner à quatre pattes dans les convoitises honteuses; il faut la regarder avec douleur, la relever si l'on peut par l'exemple, et, lorsqu'on est un artiste, vivre dans les pures régions de l'art. lïfaut parler au public et ne point l'écouter, c'est un mauvais conseiller. II faut avoir le courage de faire comme Ulysse et couler de La cire dans ses oreilles pour ne

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même pas entendre la voix métallique des sirènes. Il y a un vieux mot qu*on a souvent cité : noblesse oblige ! La noblesse d'aujourd'hui, c'est la réputation. Quand un homme s'est fait un nom, il doit à lui-même, à ceux qui l'ont fait connaître, à ceux qui l'ont admiré, à ceux qui ont eu foi en lui, il doit de se garder intact et de ne point laisser diminuer la haute opinion que l'on avait conçue. S'il ne sent pas en son cœur la force qu'il faut pour la lutte, s'il n'a pas une conviction sérieuse, ne serait-ce qu'une conviction de ligne ou de couleur, qu'il abandonne l'art et qu'il rentre dans le corn* merce ; il est plus honorable de vendre de bonnes chandelles que de mal trafiquer de son talent. Le temps n'est plus aux héroïsmes, je ne le sais que trop ; Gros, ne pousserait peut-être plus aujourd'hui ses convictions jusqu'au suicide, et cependant sa mort l'a fait immortel. Mais qu'est-ce donc qu'un homme de talent? qu'est-ce donc qu'un artiste, si les parfums qu'il doit porter en lui ne sont point assez pénétrants pour neutraliser l'air empoisonné que nous respirons? Je ne demande à M. Gérôme aucun sacrifice analogue à celui que Gros a accompli sur lui-même, qu'il en soit bien persuadé; mais au

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nom de son mérite, au nom de sa propre réputatlcn, au nom de son âge, qui est encore dans toute sa fleur, je puis lui demander, avec Tautorité d'un désintéressement qui n*a que sa gloire en vue, de renoncer pour toujours à ces sujets erotiques, à ces interprétations qui ne sont même pas douteuses, à ces peintures de boudoir secret, qui ne devraient trouver place que dans les illustrations de Faublas ou des chansons dé* fendues de Béranger. Que M. Gérôme ne s'y trompe pas y en lui parlant avec une douloureuse sévérité, nous nous sommes montré son ami plus que si nous avions fait complaisamment son éloge.

On se souvient des beaux tableaux que M. Leys avait envoyés de Belgique à l'exposition universelle de 1855. C'était, avec de très-éminentes qualités, un pastiche un peu minutieux des maîtres naïfs, corrigé par l'empâtement moderne. Ces tableaux firent une grande sensation, et il est naturel qu'un jeune artiste ait tenté de les imiter. M. Jacobus Tissot, dédaignant les écol s actuelles, celles de l'empire, celles di^ dix-huitième siècle, celles de Louis XIV et celles de la Renaissance, remonte bravement le cours du temps en prenant

H. Leys pour guide. Cette innovation d'un vieux système déjà restauré par un peintre de mérite, était-elle bien désirable? j*en doute. Mais chaque artiste étant assurément libre de choisir la voie qu'il croit la meilleure ou la plus facile, nous ne chicanerons pas M. Tissot sur le parti qu'il a cru devoir prendre. Au premier coup d'œil, ses tableaux sont plaisants ; ils semblent

avoir une force de coloris remarquable; leur étrangeté attire les regards; ils sont singuliers, sinon originaux, et cela suffit à les distinguer parmi les banalités qui les entourent. Ils apparaissent pleins de finesses extra • ordinaires, d'une naïveté d'attitudes qui surprend ; on croit rencontrer enfin quelque chose de sérieux, de longuement pensé et l'on s'imagine que l'on va découvrir un homme convaincu, qui, fatigué des gâcheries de l'art moderne, retourne vers la source même pour la trouver plus pure et plus profonde. C'est sur cette impression qu'il faudrait s'en aller et Ton garderait un bon souvenir des toiles exposées par M. Tissot. Mais si, le diable de la critique vous poussant, on revient vers ces tableaux pour les examiner avec un soin consciencieux, on reste surpris de leur peu de résis-

tance ; on peut dire d'eux qu'ils s'évanouissent lors* qu'on les regarde en face. La peinture est très-fine/ cela est vrai ; mais cette finesse n'est guère obtenue que par des glacis ; il y a de la naïveté dans le dessin, mais cette naïveté me semble bien voulue, à moins qu'elle ne soit de la maladresse ; la disproportion des personnages est choquante, trop choquante même pour n'être pas intentionnelle : il y en a qui ont neuf et dix têtes. De plus, le peintre, à force chercher la petite bête, réussit trop souvent à ne trouver qu'elle; les détails sont tellement abondants qu'ils apparaissent comme œuvre principale et non plus comme accessoire; la coloration, qui en général est vive est brillante, étant égale pour tous les objets, la peinture y perd en force ce qu'elle n'y gagne pas en intérêt. Ces observations faites, nous devons dire que ces toiles sont intéressantes sous plus d'un rapport et peintes avec une science de surface qui n'est point à dédaigner. G* est naturellement au moyen âge que M. Tissot a pris ses sujets; l'histoire de Faust et Marguerite s'est par conséquent ouverte à lui comme une mine féconde oîx il pouvait puiser à pleins tableaux. N'en déplaise

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aux mânes d*Ary Scheffer et à M. Tissot, je ne crois pas que le Faust de Gœthe puisse, par son personnage principal^ tomber dans le domaine des arts plastiques; la création de Faust est purement psycologique et, quelque soit le talent d'un peintre, je doute qu'il puisse jamais traduire par son pinceau Tœuvre du poëte. On peut sans doute rendre par la peinture les émotions douloureuses dont l'âme de René est bourrelée ; on peut mettre sur le visage de Jeanne d'Arc les extases qui soulevaient son cœur, mais exprimer Faust^ c'està-dire l'expérience, la science insondable de la vieillesse, entrée fantastiquement dans un corps d'une extrême jeunesse, me paraît, jusqu'à preuve du contraire, une œuvre impossible. On aura beau, comme M. Scbeffer, peindre des ombres plutôt que des humains ; on aura beau, comme lui encore, tant chercher l'expression, qu'on arrivera à faire des êtres qui n'ont jamais pu exister, on ne parviendra pas à faire comprendre le but que Gœthe s'était proposé. M. Tissot ne l'a même pas essayé ; son Faust est un charmant jeune homme, j'en conviens avec plaisir, mais ce n'est qu'un jeune homme, un amoureux comme il y

en a tant, et je ne vois en lui rien de ce que le grand Allemand y a mis. Dans Marguerite à l'office, même, sujet beaucoup plus facile à traiter, puisqu'en réalité il n'est question que d'une pauvre fille sentant l'épouvantement de sa chute, je ne vois qu'une jeune paysanne, fort bien accoutrée selon le temps où elle vivait, indécise, attristée, mais sans aucun de ces com« bats terribles qui agitent cette âme lorsque Faust, son maître absolu, n'est plus là pour la rassurer. Tout agréables qu'elles soient^ les toiles de M. Tissot ne rendent donc pas le sujet qu'elles ont essayé de traiter. La sorte de raideur systématique dans laquelle il enferme ses personnages, a dû lui nuire encore et l'éloigner du but qu'il poursuivait. Les disproportions, dont je parlais plus haut, sont surtout choquantes dans Faust et Marguerite au jardin : la tête est absolument trop petite pour le développement du corps ; le même défaut se remarque très-visiblement chez la Margue^ rite rencontrée par Faust. Les détails de tous ces tableaux sont traités avec un soin minutieux, il ont un fini d'exécution qui tire l'œil et éparpille l'attention. Rien n'a été négligé, et sur des toits placés à l'horizon,

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il y a des pigeons microscopiques posés dans des atti* tudes différentes. Ces tableaux, je dpis ravoueri malgré le plaisir trèS'Vif ^ue je prends k les regarder, me semblent plutôt des objets de curiosité que des objets d*art. Us obtiennent et ils obtiendront cependant du succès; que M. Tissot nous pardonne notre maussaderie, ce succès nous afflige, car nous craignons qu'il ne soit une incitation à suivre une voie qui nous parait très-périlleuse, car elle conduit fatalement à la similitude perpétuelle, c*est-à*dire à l'imitation de ses propres œuvres et des œuvres d'autrui. Je crois que M. Tissot a déjà trop de talent pour ne pas chercher son originalité en lui*méme. A quoi le mèneront ces pastiches dignes d'occuper la sagacité imitatrice d'un Chinois? Ce qui peut lui arriver de plus heureux, c'est d'être comparé à M» Leys qui, du moins, a eu le mérite de Finvention; Fégaléra-t-il ? J'en doute; en tous cas, il n'atteindra jamais Holbein. Or, quand on court après quelqu'un, c'est pour le rattraper et le dé^ passer, sinon il vaut mieux rester tranquille. Un tableau exposé cette année par M. Tissot, confirme ce que nous venons de dire : Voie des fleurs^ vote des pleurs^

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est tout simplement une danse ipacabre qui, non-'seu-* lement, ne fait pas oublier celle d*Holbein, mais est même loin d'égaler celle que M. Penguilly l'Haridon nous montra au Salon de 1859. J'espère donc qu'il faut regarder les toiles actuelles de M, Tis* sot comme des fantaisies charmantes qui nous prouvent qu'il pourra, quand il voudra, exposer des œuvres originales et réellement sorties de lui-même.

Sima'mémoire ne me trompe pas, c'est en 1859 que M. Lambron a débuté par un long tableau singulier^ d'une peinture extraordinairement plate» qui représentait un seigneur du seizième aiècle jouant au bilboquet, et qui était intitulé: Un Flâneur, Cette année, M. Lâmbron saute en plein monde moderne, il aime Tantithèse et chérit l'étrangeté. Il ma semble voir dans les sujets choisis par le peintre^ une volonté formelle d'attirer les regards et de fixer l'attention. Il ressemble un peu à un homme qui porterait un costume grotesque pour se faire remarquer. Nous ne nous en plaignons pas, car les deux tableaux qu'il expose cette année, manifestement supérieurs a celui de 1859, se distinguent par des qualités importantes. Lé dessin

est d*une fermeté ranj, très-habile, et respectant exactement les proportions ; Tentente de la lumière est bonne et vraie ; la composition est variée ; nous serions donc complètement satisfaits, si le choix des sujets ne visait trop bruyamment à roriginalité, si la dimension des tableaux était en rapport avec la scène qu'ils représentent, et si la peinture ne manquait encore trop de modelé. Les héros de M. Lambron sont des croque-morts. Qui ne se rappelle le charmant article que Pétrus Borel, un fougueux romantique qui est mort sous-préfet, inséra, en 1843, dansl^s Fran^ çais peints par eux-mêmes. Il raconte le repas de corps que les employés des Pompes funèbres faisaient le lendemain de la Toussaint^ à la guinguette du Feu d'enfer. « Là, dit-il, dans un jardin solitaire, sous un magnifique catafalque, une table immense se trouvait dressée (la nappe était noire et semée de larmes d'argent, et d'ossements brodés en sautoir), et chacun aussitôt prenait place. On servait la soupe dans un cénotaphe, la salade dans un sarcophage, les anchois dans des cercueils, on se couchait sur des tombes, on s'asseyait sur descippes, les coupes étaient des urnes;

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oa buvait des bières de toutes sortes, on mangeait des crêpes et, sous le nom de gélatine moulée sur nature, d'embryon à la béchamelle, de capilotades d*orphelins, de civets de viellards, de suprêmes de cuirassiers, on avalaitlesmets les plus délicats et les plus somptueux. » Ce n'est pas cela que M. Lambron nous a montré, et peut-être le regrettera-t-il, car ce motif est encore plus original que celui qui a donné lieu à sa Réunion d'amis. Dans un cabaret des anciens boulevards extérieurs, une nuée de croque -morts s'est rassemblée, le matin, par un temps clair et blanc comme il y en a quand souffle lèvent d'est. Les cochers en fortes bottes, tricorne en tète, galonnés d'argent, causent entre eux, boivent chopine, jouent au tonneau, et courtisent même sans être trop lugubres la blonde fille du cabaret. Un soldat et sa payse sont

assis dans un coin; un des croque-morts qui, pour ménager 'son uniforme, a endossé une blouse, fait une jolie tache bleue parmi ses noirs compagnons. C'est baroque et divertissant, c'est d'une bonne plaisanterie et d'un pinceau extrêmement spirituel. On pourrait reprocher au peintre l'effet d'ombres chinoises que

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