‹ Le Salon de 1861Chapitre 5 sur 10 · IM LE 8ÀL0N DE · texte numérisé non relu

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ces figures noires font sur le ciel blanc, mais quoique la ficelle soit très*apparentet il semble avoir été luimême u •devant du reproche^ en peignant dans le Mer^ credi des cendres^ un pierrot tout blanc sur le ciel tout blanc. Cest un tour de force très-connu en pein^^ ture» mais très-bien exécuté, cette fois. Seulement les dimensions de ce tableau» dont le sujet est puéril, sont absolument hors de proportion et il est difficile d*in«> téresser en ^ nous montrant, dans une vaste toile, et grands comme nature, un arlequin, un pierrot, un cocher de corbillard. La scène doit se passer sur les hauteurs de Montmarte, au jour levant; Arlequin et Fier* rot sortent d'un bal masqué poursuivis par quelques gamins, et se trouvent inopinément face à face avec un croque-mort qui, debout, de profil, en manches de chemise, tenant son habit sur le bras et son fouet à la main, les regarde d'un air gouailleur. Ce personnage très-bien dessiné, évidemment étudié sur nature, se trouve reproduit exactement dans la Réunion d'amis^ sous le même costume avec la même attitude, seulement Tbabit est porté sur le bras gauche, au lieu d'être soutenu par le bras droit. Pierrot, les mains dans

ses poches et la guitare aux épaules, grimace de surprise en apercevant le personnage de mauvaise augure. Pierrot voleur, menteur, et gourmand, la conscience toujours chargée de méfaits sans nom* bre, ne brille point positivement par le courage; il est bien dans Tesprit de son rôle en faisant grise mine à celui dont la présence inopinée lui rappelle qu'un jour ou Tautre il faudra mettre fin à sa vie de bamboche et rendre des comptes qui seront peut-être fort embrouillés. Arlequin plus familiarisé que Pierrot avec les idées de Tautre monde, grâce à l'origine démoniaque que le Dante lui a donnée et qu'attestent encore son masque noir et son costume composé de flammes de différentes couleurs, salue le croque-mort et lui tire une belle révérence ironique. Sur le premier plan, une petite fille qui traîne un petit moulin s'arrête h comtempler les deux masques; dans le fond, la silhouette de Paris apparaît sous la brume. Je regrette que M. Lambron ait dépensé tant de talent, je ne dirai pas en pure perte, mais à peindre d'une façon épique une scène banale et des personnages sans importance qui eussent gagné à être concentrés dans les limites

d'un cadre plus restreint. Si son but a été de se faire connattre, il a réussi. Entre un tableau trop plaisant et une caricature, il y a une distance si étroite qu'on la franchit souvent sans s'en apercevoir. Si M. Lambron, continuant l'exploitation des sujets qu'il parait affectionner, franchissait la distance dont je parle, je le regretterais vivement, car il me semble que son talent à mieux à faire que de s'adonner à des plaisanteries. Peut-être, et je le désire, fera-t-il comme M. Courbet, qui après avoir battu la grosse caisse autour de son nom avec des Enterrements, des Baignemes^ des Demoiselles de Paris et de ViUaye^ avec un tas de compositions A grotesques qu'elles en étaient grossières, satisfait aujourd'hui de la notoriété qu'il a acquise, expose des toiles empreintes d'an profond sentiment de la nature. A proprement parler ce ne sont que des paysages et si le peintre avait pu en retirer les animaux qui les dé* parent, il eût atteint un rang enviable à cette expo* sition. Disons tout de suite^ pour nous débarrasser des reproches, que le Piqueur et son cheval sont ridicules, d'un mouvement impossible.et aussi laids l'un que l'autre, que les cerfs, malgré certaines crânerle d'attitude,

ont des jambes en bois faites chez un tourneur; que' la vigueur du coloris est évidemment obtenue par des fonds préparés en noir qui repousseront, et finiront par dévorer le tableau tout entier. Il y a longtemps déjà qu'admirant un tableau de M. Courbet, nous lui avons dit qu'il était, avant tout, un peintre de paysage ; il nous prouve aujourd'hui combien nous avions raison. Le Cerf à Veau est un paysage d'une haute importance, d'un ciel évidemment arbitraire, mais d'un effet puissant, peint d'une brosse grasse à laquelle on pourrait reprocher de trop viser à l'effet si elle ne l'obtenait pas. Le crépuscule chargé de nuages grisâtres est parfaitement rendu; ily adel'air, deslointains et des premiers plans très- beaux. La roche Oragnon est aussi une toile digne d'éloges, quoiqu'ilyait abus de tons noirs et une sorte de salissement systématique qui ternit toute la composition. Nous préférons ces deux tableaux aux autres, même au Renard dans la neige qui nous parait avoir des mollesses d'exécution déplaisantes. M.Courbet a une main fort habile, un sentiment rare de la na ture, une connaissance approfondie de son métier, sous le rapport de la couleur, car il lui reste encore beaucoup

à apprendre pour savoir dessiner, une persistance franc-comtoise que rien ne déroute. Le jour où renonçant à ces fantaisies ridicules et tapageuses qu'il a appelées du réalisme, et dont le premier il a dû souvent rire dans sa barbe, le jour où, dégagé des liens dont il 8*est empêtré lui-même, il voudra consacrer son talent à peindre des choses saines, vraies, réelles et non point réalistes, il arrivera facilement à une notoriété et à une réputation sérieuse que ne lui ont valu ni ses réclames, ni les éloges brutaux de ses amis, ni ses toiles Invraisemblables.

Cette réputation qui, en réalité , est le but légitime de tous les artistes^ M. François Millet Tavait atteinte. Ses tableaux généralement dédaignés par les gens pour lesquels l'art est un livre fermé, lui avaient mérité une place honorable dans Topinion de ses confrères. Nous nous souvenons encore avec émotion de ses Glaneuses

de 1857 ; il y avait là des beautés d'observation, de lumière et de style qu'on trouve rarement réunies chez le même peintre à notre époque, où chacun semble se contenter d'avoir à peu près une des qualités dont Fensemble seul peut constituer un véritable artiste. On

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pouvait reprocher à M. Millet sa couleur d'une opacité trop lourde, son dessin trop mou malgré son incomparable justesse ; c'était là des défauts dont on Ta souvent engagé à se corriger. Ces défauts, il les outre aujourd'hui d'une façon tellement excessive qu'ils cachent les qualités que l'on aimait en lui. Ses personnages semblent appartenir à une faune inconnue ; ce seraient des Algonquins ou des Botocudos qu'ils ne seraient pas plus éloignés des types français que M, Millet a eu la prétention de représenter. J'admets que le laid soit un clément artistique qu'il ne faut pas négliger et qui a sa valeur dans l'harmonie universelle de l'humanité ; mais il me semble que, dans la nature, le beau est la règle et le laid l'exception. Tout fanés, tannés, ridés que soient les paysans, il est extrêmement rare de ne point rencontrer sur leur visage une ligne, un trait qui n'appartienne îi la beauté. M. Millet, sans doute, ne les voit pas ainsi, car ceux qu'il nous montre à cette exposition sont- simplement hideux. Je cherche leur ostéologie sans pouvoir la trouver ; je ne vois que des chairs molles, épaisses, mucilagineuses; les traits sont effacés dans un amollissement systématique. Ses hommes, ses

femmes, ses enrants ressemblent à des paquets de laine mal cardée. Dans la Tondeuse de moutons^ il n*y a aucune différence dans la manière dont la tondeuse et le mouton sont traités. La peau du mouton, la peau de la tondeuse sont évidemment de la même étoffe, étoffe de laine qui a dû longtemps servir de couverture. La Femme faisant manger son enfant ne touchera certainement pas le cœur. sensible des aimables personnes qui se complaisent à ces petits tableaux maternels dont j*ai parlé plus haut. Nulle mère, j'entends de celles qui achètent des tableaux, ne voudra se reconnaître dans cette négresse jaune qui souffle sur une cuillerée de bouillie, et surtout elle ne voudra pas prendre pour un enfant cet affreux petit monstre adipeux qui ouvre une bouche de batracien ; comme la Tondeuse de moutons^ c'est exécuté en laine et d'une couleur déplaisante par sa saleté. L'Attente mérite quelque description, car j'en suis à me demander si le livret et M. Millet se sont entendus pour mystifier le public. Devant une chaunaière de misérable apparence, une femme vue de dos, vieille, courbée, regarde avec une extrême attention vers une longue route qui profile jusqu'à l'horizon sa

double rangée d'arbres ; sur Tescalier de la masure, un vieillard aveugle en large chapeau noir, en veste bleue, en pantalon rapiécé au genoux, en sabots, descend, le bâton à la main, en tâtonnant les marches par un mouvement du pied incroyable de vérité. Sur un banc de pierre accolé à la maison, un maigre chat de gouttière, jaune, zébré de blanc, fait le gros dos et redresse sa queue. C'est là tout; j'affirme qu'il n'y a rien de plus. Oui le croirait cependant? ce tableau est un tableau religieux dont le sujet est emprunté à l'Ancien Testament. Voici la légende du livret : « La mère de Tobie sortait avec empressement tous les jours de sa maison, regardant de tous côtés et allant dans tous les chemins par lesquels elle espérait qu'il pourrait revenir, pour tâcher de le découvrir de loin à son retour. » Si c'est une plaisanterie, j'avoue que je la trouve bonne, et ce commentaire de l'Écriture sainte me paraît aussi ingénieux qu'inaccoutumé. Des trois tableaux dont nous venons de parler, celui-là est cependant le meilleur, Tobie à part, et c'est en lui que je retrouve la trace des qualités qui distinguaient M. Millet. J'ai fait la part large aux^ critiques, car s'il est bon d'adoucir

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son opinion pour de jeunes débutants, comme on enveloppe une pilule dans dès confitures pour la faire avaler à des enfants malades, on honore les gens forts et déjà arrivés en ne leur ménageant ni les reproches, ni les conseils. Mais il est un point sur lequel je ne saurais donner à M. Millet de trop grands éloges : ses personnages ne posent jamais, on dirait qu'ils doivent ignorer toujours qu'ils seront exposés dans un cadre doré à la curiosité du public ; ils sont là pour eux-mêmes, et non point pour les autres. La plupart de toiis ceux que les artistes nous montrent maintenant semblent nous dire : <r Regardez-moi, et surtout trouvez-moi beau. Le soldat dit : voyez comme j!ai Tair martial. Christophe Colomb dit : remarquez que je suis sur le point de découvrir un monde, Jeanne d'Arc dit : admirez avec quelle grâce je sais mourir. Charlotte Corday dit : n'est-il pas pas étonnant que j'aie tué cet homme sans tacher ma robe? » En peinture, l'école française pourrait s'appeler l'école de la Pose. M. Millet y échappe absolument, et c'est une vertu réelle pour ^n artiste. Ses personnages sont tout entiers absorbés par l'occupation à laquelle ils se livrent. La Tondeuse

tond> la Femme faisant manger son enfant souffle SUr la bouillie; la femme deTobie regarde dans le lointain, Taveugle est aveugle depuis les pieds jusqu'à tête. Les gestes, les attitudes, les mouvements sont étudiés et rendus avec une précision si extraordinaire qu*on en trouverait difficilement un autre exemple. Cette aptitude ne suffit certainement pas à faire un artiste, mais elle donne, du moins, à ses œuvres un cachet de vé-* rite et un sentiment sérieux dont il est difficile de né pas être saisi. Si Ton veut se rendre compte combien les qualités de M. Millet, quoique en défaillance aujourd'hui, le rendent supérieur encore à la plupart de ses confrères, qu'on regarde la Léda^ de M. MuUer, que le hasard de la lettre M a placée non loin des tableaux que nous venons d'analyser, et l'on verra la différence qui existe entre une toile où il y a quelque chose et une toile où il n'y a rien.

M. Breton continue, avec un succès qui ne se dément pas, à nous raconter cette épopée intime des paysans qu'il a commencée à l'exposition universelle de 1855. Renonçant aux tons aigus qui avaient faillite mener à mal en 1857, il reste dans une vérité dont la

simplicité n*6xclut pas la grandeur ; il a compris que rhomme« par lui-même, quelle que fût sa situation sociale, avait sa noblesse particulière, et qu'il n*y avait pas besoin de peindre des héros de poëme épique pour trouver le style. Nous avons pu craindre un instant qu*entralné sur la voie qu'il suivait, et voulant, comme la plupart des artistes, appuyer trop fort pour être mieux compris, il ne s'abandonnât à des vulgarités que ses sujets favoris comportaient jusqu'à un certain point; mais l'exemple de M. Courbet a été fécond pour M. Breton : l'ilote a sauvé le Spartiate. Un des tableaux que M. Breton nous montre aujourd'hui est, selon nous, supérieur à tout ce qu'il avait exposé jusqu'à présent. Les Sarcleuses ne sont point une toile de maître, mais peu s'en faut. C'est à cette heure charmante où le soleil va disparaître, où le croissant de la lune apparaît dans le ciel auprès de la première étoile. Des poudres d'or et d'argent se mêlent dans l'atmosphère; il faut se hà£er de terminer le travail, car la nuit va bientôt venir. Courbées vers la terre et marchant presque sur les genoux, des femmes s'empressent, silencieuses et recueillies, à finir leur pénible

besogne; les dernières teintes du couchant pénètrent d*un reflet vermeil leur coiffe blanche et glissent sur leurs bras nus. Plus loin, une femme dont Tâge a sévèrement modelé le pro&l, se tient debout, les deux mains derrière la taille, dans ce mouvement de détente familier à ceux qui sont restés longtemps inclinés. Devant elle repose le lourd fardeau d'herbes enveloppées dans le charrier qu'elle va emporter à la maison; dans une muette contemplation instinctive, elle regarde versTorbe éclatant déjà presque disparu ; elle semble ainsi la prêtresse du travail disant sa prière intérieure au soleil, père de toute fécondité. La couleur de ce tableau est excellente, harmonieuse, sans détonation, malgré les tons du soleil couchant qui conviaient à quelque violence. La ligne est très-pure, sans mièvrerie comme sans brutalité ; de plus, il y a dans toute cette toile un sentiment de sainteté et de recueillement qui émeut et fait songer, c'est presque un tableau religieux. Si M. Breton continue dans ce chemin-là, il n'y a plus à s'inquiéter de lui, il ira aussi loin qu'on peut aller. J' aime moins ^e Colza; là, l'unité fait défaut, la composition est comme engorgée ; c'est toujours la même

bonne qualité de peinture et de dessin, mais il y a tant (îe choses dans cette petite toile que j'ai quelque peine 2t m'y reconnatire; tranchons le mot, c'est un peu fouillis. Si M. Breton pouvait nettoyer ses premiers plans de tout ce qui les embarrasse, son ordonnance générale y gagnerait beaucoup. En supprimant la petite fille qui tient un enfant, la vieille femme sur le dos rouge de laquelle on semble faire passer le colza au crible, le pot de cuivre, un ou deux sacs, on donnerait du jour, plus de légèreté et plus d'ensemble à cette scène, dont toutes les figures se tassent sans besoin les unes contré les autres. Le Soir ne me platt pas beaucoup non plus, mais cela tient, je crois, à la disposition de la toile, qui, placée dans la largeur, écrase le personnage principal et lui donne des dimensions évidemment exagérées. Je trouve aussi dans les chairs du visage quelques transparences bleuâtres que je n'y voudrais pas voir. M. Breton doit être content de son exposition : quand sur quatre tableaux on en a un qui est sans reproche, on peut se tenir pour satisfait.

M. Laugée suit aussi une marche ascendante, et, dans la Récolte des œillettes, je vois des qualités de

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composition, de faire, de transparence d'atmosphère qui sont remarquables et qui prouvent que le peintre poursuit un idéal supérieur qu*il entrevoit devant lui et auquel il s'efforce d'arriver par le travail et la persistance. Ceux qui rêvent l'égalité de l'homme et de la femme peuvent, en contemplant le tableau de M. Langée, se convaincre que, pour les dures besognes de la campagne, la femme est régale de l'homme. Ce sont des femmes, en effet, qui ont cueilli les œillettes, qui les ont réunies en lourdes gerbes ; depuis l'aurore jusqu'au crépuscule, elles sont aux champs, au hasard du soleil ou de la pluie ; le soir, elles rentreront à la maison, rapportant sur la tête la récolte de la journée; avant d'aller se- coucher, il faudra faire la soupe aux hommes, être même un peu battue en cas de dispute, se relever la nuit pour bercer l'enfant qui pleure, pour courir peut-être en hâte rentrer le grain, si l'orage éclate, et, le lendemain, au premier chant du coq, être debout pour recommencer. Il y a tout cela dans la composition de M. Laugée; elle est sévère, un peu triste et comme résignée. Le peintre ne peint pas au hasard, il ne cherche pas uniquement des agencements

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de lignes et des cliquetis de couleurs, il cherche à exprimer quelque chose et nous savons depuis longtemps qu*il y réussit presque toujours. Sa Récolte des œillettes est une bonne toile, peinte avec une fermeté qui n*a rien de dur, et, des trois tableaux qu*exposeM. Laugée, c*e8t celui que nous préférons.

0*est en Picardie que MM, Breton et Laugée pren*nent leurs sujets; c'est en Bretagne, selon son habitude, que M. Luminais choisit les siens ; il n'est pas le seul, du reste, et cette année, comme depuis longtemps, il y a à Texposition une armée de Bretons qui bretonnent à qui mieux mieux. Le reproche que nous avons fait à M. Lambron, d'avoir donné à Tun de ses tableaux des dimensions exagérées, M. Luminais le mérite aussi. Tout ce qu'il met dans deux toiles manifestement trop grandes pouvait et devait tenir dans les proportions d'un tableau de genre. Un Champ de foire est un sujet intéressant, j'en conviens, mais Callot et Karel-Dujardin l'ont traité souvent d'une façon magistral sur des panneaux grands comme un in-folio. C'est une erreur de croire qu'une composition soit plus vaste et qu'elle ait des horizons plus étendus parce qu'elle est conte-

nue dans un cadre énorme; c'est a sa science, aux artifices de son crayon et de son pinceau que Tartisle doit demander de réaliser son rêve ; les paysages du Poussin, de Guaspre, de Van Everdingen ont d'incalculables profondeurs, des horizons sans limites, et ne sont, pour la plupart cependant, que des tableaux de chevalet. Les peintres de nos jours ont eu cependant sous les yeux un exemple bien frappant dont ils devraient toujours se souvenir, quand ils veulent donner à leurs compositions de^ proportions qu'elles ne comportent pas. M. Paul Delaroche qui , saris être un artiste de premier ordre, n'était cependant pas le premier venu, a cru faire de la peinture d'histoire en agrandissant démesurément ses personnages et en les faisant hauts comme nature. Mais quel que fût le métré de ses tableaux, ce n'était jamais que des tableaux de genre dont la clarté anecdotique était le principal mérite. Je regrette que M. Luminais se soit laissé entraîner à ces errements. Son talent, qui brille surtout par le charme du coloris et par une sorte de luminosité particulière, ne peut que se diminuer dans de grandes machines coname celles qu'il nous montre aujourd'hui. Se délayer,

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n*est point s'agrandir ; avec quelques bouteilles de vir et beaucoup d'eau on remplirait des tonnes, mais cel ne vaudra jamais un verre de bon vin. Est-ce à dire pour cela que nous trouvons le talent de M. Luminais en décadence et que nous aimons moins son exposition actuelle que celle que nous avons déjà eu le plaisir de signaler à l'attention du public ? Non pas. C*esl toujours la même brosse, ferme sans rudesse , la même couleur profonde, et brillante, la même observation rigoureuse des types représentés. Le Champ de foire rappellerait peut-être un peu trop le Marché aux chevaux de M"e Rosa Bonheur (salon de 1 853) , si le peintre n'avait accumulé dans ses fonds une quantité de personnages variés, de boutiques ambulantes et de tréteaux de bateleurs. Cependant les personnages principaux sont des chevaux qui , conduits en main ou montés , se cabrent ou restent immobiles devant les acheteurs. L'harmonie générale, habilement combinée, est d'un gris nacré plaisant à voir. C'est très-largement peint, un peu plus largement peut-être qu'il ne faudrait; mais, en somme, c'est encore une bonne toile à inscrire au compte de M. Luminais. Le Retour de chasse

est conçu dans le même esprit, comporte les mêmes

exagérations de dimensions et mérite, par conséquent,

les mêmes reproches. Ce ne sont point des chasseurs

/■ fashionables qui reviennent; il n*y a là ni habits rouges,

ni galons de vénerie; assurément ce ne sont point des veneurs, ce sont des gardes tout au plus et peut* être bien des braconniers. Sur un petit cheval blanc de Bretagne, bas sur jambes et velu comme un ours, un cerf est lié, montrant sa belle tête dont la mort a fermé les yeux. Plus loin, un paysan à cheval tient devant lui, aux arçons , un chien blessé. Un solide gars, le fusil k l'épaule, conduit quelques chiens dont les mouvements sont vrais et soigneusementétudiés. Le paysage,

où se creuse une route à ornières, est d'un très-bel

effet. Cette exposition affirme donc une fois de plus le talent de M. Luminais; mais qu'il nous croie, et qu'il resté dans la peinture de genre où il a commencé et peut augmenter sa réputation. Les peintres peuvent prendre pour eux aussi le précepte de ce vers :

Qai ne sat se borner ne sul jamais écrire.

Les reproches que nous avons adressés à M. Lumînais nous pouvons les faire aussi à M. Yan d'Argent. La dimension de ses Lavandières de la nuit n*est point en rapport avec son sujet. Au salon de 1857, M. Maurice Sand avait été dans la juste mesure en réduisant des fantaisies analogues à des proportions très-restreintes ; je regrette que M. d'Argent ne se soit point souvenu de ce bon exemple et ne Tait point suivi. 11 est très- intéressant de savoir, sans aucun doute, comment les ballades bretonnes expliquent les effets du brouillard courant la nuit parmi les saules ; mais une si grande toile pour un si petit commentaire c'était bien inutile ; ces formes blanches emportées dans l'espace et se reproduisant à l'infini comme des ombres toujours renouvelées, sont rendues avec une vérité fantastique assez remarquable; le pauvre diable entraîné par elles est d'un bon mouvement d'épouvante; son compagagnon, mort ou évanoui sur le bord de la route, a bien l'affaissement d'un corps inerte ; les arbres ont de curieuses attidudes diaboliques, de vieilles sorcières immobilisées à jamais sous la dure écorce des saules n'auraient point de gestes plus ironiquement baroques;

quelques vieux hiboux philosophes regardent impassiblement cette scène lugubre et n'imitent point les jeunes chouettes sans expérience qui s^envolent effrayées; le ciel, blanchi par les reflets de la lune, plane au-dessus de cette menée satanique qu'il éclaire de pâles lueurs. C'est une bonne fantasmagorie, agréablement peinte, composée avec talent, mais qui ne méritait point les honneurs d*un si grand cadre. Les pilleurs de mer et le Pâtre des plaines de Kerlonan-Menhir me semblent supérieurs aux Lavandières, Là, du moins, l'intérêt sagement rassemblé n'ôte à la composition aucun de ses effets ; le Pâtre surtout est d'un sentiment de rêverie excellent.

Dans sa Tempête M. Fortin fait bon marché de son originalité personnelle et me paraît trop entraîné à imiter la manière de M. Luminais. M, Fischer dans son Diseur de compliments en Bretagne, suit trop les voies de M. Adolphe Leleux dont les Joueurs de boules sont un bon tableau, meilleur que la NoQe en basse-Bretagne qui me paraît très- éparpillée comme intérêt, et où toutes les valeurs sont trop égales. M. Guérard est en progrès, son Repas de noce est une bonne tablée de

paysans, bien remuante, bien vivante, un peu plate dans les premiers plans, ne serait-ce que pour le personnage de la femme, vu dans l'ombre, qui donne le sein à son enfant. Le Convoi d'une jeune fille est charmant ; ces coiffes blanches donnent à toute la procès*sion l'apparence d'une guirlande de liserons; c'est peint en pleine lumière, sans parti pris, sans ficelle, d'une façon sérieuse. Les tableaux de M. Guillemin

sont toujours très-agréables à regarder et ses Vannmses d'Ossau sont de très-jolies petites personnes. Les TVawfragés de M. Israels est une composition terrible, d'un effet saisissant, d'un mouvement juste et qui gagnerait singulièrement à être nettoyée des tons noirs qui la salissent. Le dimanche aux vêpres de M. Blanc Fontaine, est un bon tableau où des paysans sont rendus avec une vérité qui n'est jamais grossière. Le demi-jour tamisé par le vitrail des églises est traité d'une manière habile ; mais n'aurait-on pas pu adoucir la lumière criarde tombée précisément sur le bout du nez d'une vieille femme ? Gela n'est pas heureux. L'Alsace estfort en honneur, cette année, à l'exposition, et, si cela continue, nous aurons bientôt autant

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d'Alsaciens que nous avons actuellement de Bretons. M. Brion en montre trois tableaux pleins : Noce, Repas de noce et Bénédicité. Ce dernier est celui que je'préfère ; plus contenu de tons, il est, malgré Tabus des profils, peint avec infiniment d'esprit. Je recommande surtout le petit enfant à cheveux presque jaunes qui croise ses mains avec un imperturbable sérieux, et qui regarde son ami le chien,' tout en conservant Pair recueilli qu'on lui a appris à avoir. La noce est tapageuse, les musiciens la précèdent, Tépoux et l'épousée sont dans une grande voiture qui porte les meubles du ménage et une belle batterie de cuisine bien reluisante. Il y a partout des fleurs de bon augure, les curieux sortent de leurs maisons pour voir passer le cortège vers qui les mandiants tendent la main. Nous sommes très-heureux de voir que la défaillance subie par M. Brion vers 1857 n'a pas eu de suites graves, et qu'il réalise en partie les espérances que son Train de bois avait fait concevoir. L'Intérieur de cabaret de M. Marchai est une scène prise dans le département du Bas-Rhin, chez des paysans protestants. C'est fort simple : les uns boivent, les autres chantent, un gar-

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çon fait la cour à une fille coquette qui, tout en ayant Tair de lui répondre, regarde du coin dç l'œil la fureur qu*elle excite chez un autre amoureux. Un garde forestier assis et se renversant, allume sa pipe par un mouvement si naturel et si parfaitement rendu qu'il a dti exiger un tour de force de dessin. Les costumes sont fort exacts, raides et comme empesés, et je n'aurais absolument que des éloges à donner à cette toile si la brosse qui Ta peinte était plus légère, et s'il n'y avait, de ci et de là, des tons noirâtres qui nuisent au coloris général. Le premier né, par M. Jundt, est peint par touches un peu fortes, mal fondues entre elles et papiilottantes ; néanmoins il y des qualités qui, sans être précieuses, sont agréables, un peu trop de recherche à l'esprit peut-être (en général, quand l'esprit est cherché il est bien près de n'être pas trouvé), et une disposition générale qui n'est pas mauvaise.

Est-ce que M. Reynaud est un nouveau venu ? je le voudrais, car s'il lient les espérances que promet son début, nous aurons un bon peintre dans ce genre intermédiaire qui mêle par d'habiles proportions les figures aux paysages. De ses trois tableaux, il en est

un que nous écarterons de notre appréciation, car il est inférieur aux deux autres. Les Abruzziens à Naples sont certainement loin d'être parfaits, mais j* y vois une jeune femme qui marche lestement, emportant sur sa tête le berceau de bois où dort son enfant, et qui est excellente. Elle m*a fait penser au beau temps de M. Hébert. La meilleure des toiles envoyées par M. Reynaud est intitulée : Jeunes filles des Abruzzes, quoique le gris des terrains et le bleu du ciel soient en contradiction Tun avec Tautre, peut-être parce qu'ils ont des prétentions égales : il faut quelquefois savoir faire un sacrifice. La scène est d'une naïveté ingénieuse, et a été bien rendue par le peintre. Deux fillettes, marchant Tune devant l'autre, et se tenant par les mains, descendent en chantant les larges degrés d'une rue de village. Elles vont en cadence, montrant leurs jeunes visages insouciants qu'a dorés le soleil, et vêtues de leurs costumes éclatants. Il y a de la lumière, de l'air ambiant, de l'observation, de la justesse dans le mouvement, et de la couleur ; il y a même une tendance assez évidente vers l'harmonie. Nous saluons donc avec plaisir en M. Reynaud toutes les espérances

qu'il nous donne aujourd'hui. Il est Félève de M. Loubon, et je regrette bien vivement que ce dernier ait abandonné ses jolies chèvres^ ses belles razzias^ et même ses jolis bœuf» en peau de gant gris perle, pour ses cascarotteg d'aujourd'hui qui ne valent guère ses animaux d'autrefois.

M. Célestin Nanteuil n'est pas un débutant, c'est un vieux capitaine du romantisme, fidèle à son drapeau. Tout en aimant la nature, en l'étudiant et en la connaissant, il ne nous la montre qu'après l'avoir passée au crible de ses rêves. Malgré le charme qu'il donne à ses tableaux, à cause peut-être de ce charme môme, il y règne je ne sais quelle mélancolie qui tient plus au souffle qui les a inspirés qu'à leur exécution. Sa Charité, quoiqu'elle soit conçue d'une manière tout idéale, est absolument moderne et n'a rien emprunté au même sujet si souvent traité par les peintres de la Renaissance ; ce n'est plus cette femme abondante qui voit des nuées d'enfants monter vers ses mamelles. Tout en restant dans le monde poétique dont il connaît les détours mieux que personne, M. Célestin Nanteuil a donné k son allégorie toutes les apparences possibles

de la réalité. De jeunes femmes portant des pains dans leurs tabliers, conune sainte Elisabeth de Hongrie, vont les distribuer à des mendiants et à des infirmes qui ont tendu leurs mains vers elles ; des fleurs, de belles architectures, des visages charmants, donnent une vie plaisante à cette toile qui est à la fois un tableau et une décoration. La couleur est ce qu'elle est toujours dans les œuvres de M. Nanteuil, blonde et nacrée comme une perle d'Orient.

Dans son Bepos éternel (couvent de la Trappe) ^ M. Meunier a cherché et presque trouvé l'effet facile de Topposition des blancs et des noirs; la brosse qui a peint cette procession de moines portant un des leurs, est un peu molle, il est vrai, mais elle a eu quelques touches heureuses dans les visages, et elle a su donner à l'ensemble de la composition un air recueilli dont il est juste de faire l'éloge.

M. Antigna a fait un pendant à son petit tableau de 1 859, le Sommeil de midi, ce pendant est heureux ; une jeune fille, presque une enfant, est couchée tout de son long, endormie dans une grange. Cela est assez spirituellement intitulé Loin du monde ; le dessin est

très-juste, et l'harmonie agréable, moins agréable cependant que celle de la Fontaine verte, qui est tout à fait réussie. M. de Cun^on^ lui aussi, a voulu faire un pendant à sa Psyché de Texposition dernière, mais sa tentative n*a point été couronnée de succès. Franchement, son amour n*est poiut beau, c'est un gamin très-éveillé auquel on a mis des ailes. Le pinceau de M. de Curzon semble s'être alourdi ; je ne le reconnais plus dans Ecco fiàri, dans sa Halte de Pèlerins ; je le vois encore apparaître, çà et là, dans une Lessive à la Cervarà, et je ne le retrouve tout à fait que dans Vlllissus et les ruines du. temple de Jupiter à Athènes. Dans ce dernier tableau, un peu trop poussé vers les tons roses, je revois cette main à la fois légère et vigoureuse dont j'avais autrefois admiré le travail, et je m'étonne qu'elle fasse défaut aux autres toiles que j'ai nommées. Cette défaillance momentanée qui nous troublerait pour un autre, ne nous inquiète pas chez M. de Curzon ; ses œuvres nous ont prouvé qu'il y a en lui une volonté très-tenace de bien faire, un idéal élevé, une façon intelligente de comprendre ; avec de telles qualités, un affaiblissement subit ne prouve qu'une fa«

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ligue accidentelle et laisse toujours bon espoir. M. Hamon, lui aussi, a eu bien des défaillances qui tiennent, je crois, à ce qu'il ne sait qu'imparfaitement son métier, et qu'il remplace sa ligne souvent douteuse, par l'ingéniosité de ses compositions ; il y ajoute, je lo sais, un coloris très-délicat dans les gammes tendres, mais cela n'est pas suffisant, et le parti qu'il semble avoir systématiquement pris d'arrondir le contour et les yeux des visages, donne à toutes ses figures une apparence de poupée qui est désagréable. Aujourd'hui, M. Hamon, dont les dernières expositions avaient été d'une grande faiblesse, semble vouloir revenir vers son point de départ et recommencer les rébus illustrés que l'on avait remarqués au salon de 1852. Son Escamoteur est un logogryphe en peinture qui demanderait un Champollion pour le déchiffrer. Nous ignorons la langue hiéroglyphique ; nous n'avons qu'une sagacité très-médiocre pour deviner les charades, nous n'essayerons donc même pas d'expliquer ce tableau; nous dirons seulement qu'il est d'un ton qui ne déplaît point ; qu'il y a une vieille femme qui soulève sa robe par un mouvement très-exact, que ses babies

ont de l)onnes mines effarées, en regardant sortir de dessous un gobelet un de ces gros scarabées qu'on appelle vulgairement rhinocéros ; nous dirons aussi que les quatre jeunes filles se ressemblent tellement qu'elles ne peuvent être que quatre jumelles ; que rescamoleur a un visage étrange et bien grimaçant, et enfin que dans le personnage qui s'est fait une lunette avec un cornet de papier, nous avons reconnu M. Hamon lui-même, qui cherche dans le ciel l'étoile de la peinture sérieuse. La sœur aînée serait un joli tableau, malgré les défauts inhérents au talent du peintre, si toute la toile n*avait pas été comme barbouillée d'encre. Disons cependant que la robe du personnage principal est traitée de main de maître et dans une nuance charmante. Tutelle et ïa Volière^ sont de très-jolis petits sujets appartenant plus à la décoration qu'à la peinture. Quant aux Vierges de Lesbos^ Hous ne nous risquerons pas à en rendre compte ; on aurait dû accrocher ce cadre à côté de ceux de M. Gérôme.

Quoique d'une facture excessivement chiffonnée et beaucoup plus molle que de raison, nous ai^

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mons assez le tableau de M. Picou, intitulé : FermeZ'lui la porte au nez, il rentrera par la fenêtre. C'est ingénieux et d'un esprit trouvé ; le mouvement par lequel la jeune femme reçoit dans ses bras Tamour entré par la fenêtre et qu'une vieille, armée d'une trique, attend à la porte, est d'un élan très-naturel. C'est joli et surtout plaisant, parce que ça n'a pas de prétention. La peinture allégorique de M. Glaize est conçue dans un esprit moins facétieux que celle dont nous venons de parler, mais nous ne saurions trople louer d'y être revenu. Son talent ferme, coloré, philosophique, ne peut qu'y gagner, et il se fourvoiera, toutes les fois qu'il touchera à des sujets* comme celui qu'il nous a montré en 1859. La pourvoyeuse Misère est une assez lugubre composition, extrêmement mouvementée et remarquable. C'est d'un fantastique absolu, et pourtant d'un fantastique trèsréel, à la portée de toutes les intelligences. A Thorizon, comme au fond d'un gouffre, brillent les mille lumières d'une ville babylonienne au-dessus de laquelle semble planer une chaude atmosphère de débauche et de corruption. Sur la route qui conduit vers cette

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Sodàme de tous les vices et de toutes les richesses, galope, emporté par quatre chevaux, une sorte de char que conduit un cocher ricanant, qui doit être le fils atné du diable. Là sont entassées de belles jeunes filles nues qu'on va livrer au minotaure qui les attend dans le dédale de la cité étincelante. Gomme des grappes vivantes, elles se suspendent les unes aux autres, et regardent d'un air effrayé une sinistre vieille à la bouche édentée, au nez crochu, aux mamelles vidées, couverte de haillons sordides, qui tend vers elles sa main armée de griffes, et leur envoie à travers l'espace je ne sais quelles terribles menaces toutes * frémissantes de malédiction. Plus loin, et derrière cette vieille sorcière, un humble groupe de jeunes filles chastement vêtues, travaillent à la clarté d'une chandelle vacillante. Ce tableau aurait pu s'appeler les vierges sages et les vierges folles. C'est la figuration allégorique de ce que nous voyons tous les jours sur nos promenades et dans nos théâtres, l'envahissement croissant des filles de mauvaise vie qui sont aujourd'hui un élément nouveau de notre société transitoire et qui, entre les mains toujours actives et toujours

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intelligentes de la civilisation, ne sont peut-être que des instruments d'égalité destinés à rendre l'héritage illusoire ou du moins à le réduire à une circulation forcée. En voyant ce mouvement ininterrompu de lorettes (il faut les appeler par leur nom), qui se succèdent incessamment parmi nous comme les vagues de la mer, je me suis souvent demandé si les classes inférieures de notre société ne perpétuaient pas, à leur insu, le combat commencé à la fin du siècle dernier et si, en produisant ces bellesfiUes dont la mission paraît être de ruiner et de crétiniser la haute bourgeoisie et les débris de la noblesse, elles ne continuaient pas pacifiquement l'œuvre des clubs les plus violents de 1793. Marat, aujourd'hui, ne demanderait plus la tête de deux cent mille aristocrates, il ferait décréter l'émission de deux cent mille filles entretenues nouvelles, et son but serait atteint. Il y aurait un livre curieux à faire sur ce sujet, mais ce n'est point ici la place, et nous prions le lecteur d'excuser cette digression. Pour en revenir au tableau de M. Glaize, npus dirons qu'il est vraiment beau, d'une originalité réelle, et que la couleur et le dessin ne méritent aucun reproche ; ne

croyant pas sans doute son sujet suffisamment compréhensible aupremier coup d'oeil, il l'explique ainsi dans le livret : c Combien de jeunes filles, délaissant le travail, se précipitent dans tous les vices que la débauche entraîne pour échapper à ce spectre (la misère) , qui semble toujours les poursuivre. » Autour de la gamelle est une fine peinture, un peu trop cernée dans ses contours, ce qui lui donne de la sécheresse et qui, sous une forme plus triste qu'enjouée, représente bien la vie humaine. Le précepte : « Aimez-vous les uns les autres, » écrit en grosses lettres sur la muraille, donne à cette composition une ironie poignante et peut-être un peu trop littéraire : en effet c'est un commentaire et, autant que possible^ la peinture doit savoir s'en passer. Un trou de meulière à la Ferté^sous-Jouarre est un paysage assez vif qui a le défaut de rappeler la manière de Decamps.

M. Chassevent fait aussi des allégories, il cherche Prud'hon et ne le trouve guère ; je n'en dirai pas autant de M. Boulard, dontZe Goûter ressemble à une palette mal essuyée et paraît avoir été barbouillé par les galopins qui ont envahi Vatelier. Les Convalescents,

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de M. Firmin Girard, sont plats et gris dans un milieu gris et plat. Pourquoi ont-ils tous une lumière systématiquement tombée sur le nez, ce qui le leur démesure d'une façon extraordinaire.

Dis donc, parlons des Belges, savez-vous I Ils continuent cette année la charmante exhibition d'étoffes qu'ils ont accoutumé de faire ; les personnages qu'ils exposent ne sont, en général, qu'un prétexte à satin, à velours, à mousseline et à dentelle ; nous ne ferons même pas exception pour M. Alfred Stevens qui, cependant, dans Une Mère, a fait un tableau de genre vraiment remarquable; le geste, évidemment étudié sur nature, est rendu avec une réalité surprenante et pleine de grâce. La mère regarde teter son enfant, avec cette absorption profonde d'un être qui voudrait se donner tout entier à uji autre; le baby boit la vie avec une avidité instinctive ; tout cela est observé par un œil qui voit bien, et interprété par une main qui est sûre d'ellemême ; mais c'est moins la femme et son enfant que l'on lema^rque, c'est moins ce sein tenu par une main charmante, que cette robe en velours éclatant, que ce châle jeté sur le dossier d'un fauteuil, que les drape-

ries du berceau, que le berceau lui-même ; tous ces détails sont traités, à vrai dire, avec une adresse étour dissante, c'est le métier poussé à son degré suprême, mais ce n'est pas encore de l'art. Dans la Nouvelle, cette prédisposition à ne traiter que les étoffes apparaît d'une façon trop évidente. Une femme vêtue d'une robe à volants en mouseline blanche empesée, a laissé tomber une lettre et se cache le visage tout entier derrière son mouchoir : c'est un tour d'adresse exécuté avec du blanc, mais ce n'est pas un tableau; les autres toiles de M. Stevens ont toutes une certaine grâce d'intimité, mais ils pèchent tous par cette étoilomanie que nous avons signalée. Les intérieurs de M. Joseph Stevens ont tout l'intérêt que peut comporter ce genre de peinture, et son Chien criant au perdu est bien loin de valoir, selon nous, le Métier de chien si justement remarqué au salon de de 1852. Les satins du tableau Au roi! de M. Florent Willems, sont traités avec un soin minutieux, mais les bonshommes qui sont dedans ont bien l'air de n'être que des pantins en^bois. M. Gampo-Tosto peint des haillons avec autant de conscience que ses compatriotes peignent les plus riches

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étoffes. Comme les membres de Técole belge, il a une couleur vive et profonde, mais il a, dans la manière dont il peint les têtes, une sorte de lourdeur essentielle dont il fera bien de se corriger.

Aux Belges dont je viens de parler et auxquels je reconnais un très-réel talent, je préfère sans hésiter M. Henri Baron dont la brosse élégante et délicate n'est jamais en défaut. Son Retour de chasse est un des plus jolis tableaux de genre que Ton puisse voir ; il est pris en pleine vie moderne, et, si je ne craignais d'être indiscret, je pourrais mettre un nom connu et respecté sur chacun de ces personnages à qui je souhaite prospérité et longue vie. C'est un groupe de portraits de famille, et il est difficile de s'être tiré plus habilement des difficultés que comporte un sujet semblable. Le costume actuel, tout en gardant son exactitude, a pris, sous le pinceau de M. Baron, les grâces des costumes vénitiens auxquels il nous a accoutumés ; la lumière est abondante sans être criarde, elle éclaire bien es visages, dessine les silhouettes, brille sur de 1 arges bouquets de fleurs , se perd au fond des grandes allées et donne à toute la composition une

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barmoDie très«>&avante qui, cependant, aurait gagné si Ton avait éteint le ton trop foncé de la robe de la nourrice ; cela fait trou, il aurait fallu tricher comme pour la blouse bleue du petit valet de chiens. Il y a longtemps que nous suivons M. Baron, et ce n'est pas d'aujourd'hui que nous lui reconnaissons la persistance et les qualités qui font les artistes sérieux; il a en outre le mérite rare d*étre toujours gracieux en restant vrai. Je préfère ce Retour de chasse, qui n'affiche aucune prétention tapageuse, au Bernard Palissy de M, Vetter, qui vient d'obtenir un succès de loterie inexplicable pour tout le monde. Le prix des tableaux ne nous regarde absolument pas, mais, cependant, nous pouvons dire que ce Bernard Palissy a été payé vingt-cinq mille francs, et que l'administration des musées a longtemps hésité, autrefois, à acheter le Radeau de la Médusey de Géricault, six mille francs, à M. de Dreux Dorcy, qui l'avait payé de ses deniers, après la mort du maître, pour que ce chef-d'œuvre ne passât point en Angleterre. Toute proportion gardée, si un tableau de M. Vetter vaut vingt-cinq mille francs, le Radeau de la Méduse vaut vingt-cinq millions. Ace fameux Bernard

Palissy, je préfère encore le Repas des fiançailles de M. Plassan, très-jolie composition, bien mouvementée, bien aérée, fine, spirituelle dans l'expression et traitée de façon à faire valoir les étoffes sans jamais amoin--» drir les personnages. M. Plassan n'a pas encore la finesse de M. Meissonnier, mais il vient directement après lui dans le royaume des infiniment petits, Dans l'exposition de ce dernier, Un Peintre est le tableau qui nous plaît le plus; il n'est pas loin de valoir la fameuse Partie d'échecs du salon de 1841. M. Pezous a une brosse toujours spirituelle, ibais elle procède trop brutalement et par grosses touches plates trop évidentes pourles dimensions extrêmement restreintes des toiles qu'elle a à peindre. Ces tableaux-là, jusqu'à un certain point, sont faits pour être vus à la loupe> et l'on est en droit d'exiger d'eux qu'ils soientabsolument finis. M. Edouard Frère continue les très-aimables compositions intimes auxquelles il nous a habitués, mais cette fois avec des qualités de lumière plus sérieuses et plug étendues. Sa Grande Bataille est excellenle de mouvement, il y a là des attitudes d'extraordinaire vérité, et ce grand combat à coups de boules de neige» vail-

lamtnent soutenus par des gamins intrépides, semble avoir été pris sur le fait. La petite École est une toile plus assombrie, ainsi que le comportait le sujet, mais également pleine de distinction et de vraisemblance. L'exposition de M. Schutzenberger est importante par le nombre de tableaux qu'elle nous montre, et cependant je n'en vois pas un qui vaille les Bergers chaidéens du salon de 1859. Ce peintre cherche-t-il à mettre dans ses compositions une idée quelconque? Parfois, nous le croirions, et parfois, au contraire, il semble nous prouver qu'il n'est préoccupé que de l'exécution plastique. Parfois, en effet, il nous montre les Bergers chaldéens et Marie Stuart en Ecosse^ et d'autres fois des Chevreuils pris au lacet et un Lièvre se dérobant dans les genêts ; il faut pourtant reconnaître dans toutes ses œuvres, qui sont déjà nombreuses et remarquables à plus d'un titre, une sorte de rêverie voilée qui est peut-être le charme le plus saisissant de sa peinture. Il sait son métier et tombe quelquefois, par l'exécution de certains morceaux, sur une vérité saisissante. Dans Marie Stuart en Ecosse^ la vague qui vient, en déferlant, se briser sur le rivage,

est d'un naturel si parfait qu'on en reste surpris; elle est verte, transparente, couronnée d'écume voltigeante, et déroule sa volute par un mouvement qu'on est étonné de ne pas voir se continuer. Tout le tableau, du reste, est charmant. La reine, amenée par les hasards de la chasse ou de sa promenade, est arrivée près de la mer; elle a arrêté son petit poney, ses lévriers se sont couchés à ses pieds, sa suite l'attend plus loin ; elle regarde tristement vers ce « gentil pays de France » qu'elle a quitté avec tant de regret. La mer a porté bonheur à M. Schutzenberger cette année, car sa Marée basse en Bretagne est un excellent tableau, dont Tauteur, avec beaucoup d'esprit, a supprimé les personnages habituels à ce genre de composition; une mouette vole, et c'est tout ce qu'il faut pour donner de la vie à cette vaste étendue. Les peintres de paysages et de marines ne s'imaginent pas, en généra), combien ils nuisent à leurs tableaux en les encombrant de bonshommes inutiles. Ce que l'on aime dans les forêts, dans les prairies, sur le bord de la mer, c'est la solitude absolue qui nous permet d'être en communion directe

avec la nature; qu'un paysan ou qu'un matelot appa-

raisse, le charme est rompu, et Ton est ressaisi par Thumanité qu'on avait voulu fuir; ce qui est vrai dans la réalité est vrai dans la fiction ; un paysage n*a de grandeur que s*il est déshabité; les personnages que Ton y met n'ont, le plus souvent, d'autre but que de servir de proportion; il faut laisser à la sagacité du spectateur le soin de la fixer; une tache humaine parmi des [arbres ou debout dans les champs, ne sert

qu'à les diminuer et à amoindrir l'impression qu'ils peuvent produire; aussi M. Schutzenberger a -t-il parfaitement bien fait de peindre sa grève nue, blonde, coupée çà et là de flaques d'eau stagnante, bordii-e par une mer d'un vert profond, qui se brise en une longue ligne blanchissante, et comme perdue toute seule sous l'horizon d'un ciel qui s'enfonce dans l'immensité.

Avec deux jeunes femmes vêtues à l'antique, peintes dans des tons extrêmement doux, M. Aubert a fait, sous le titre de Confidence^ un joli tableau harmonieux, dessiné avec cette sûreté de main que possèdent les graveurs, et qui continue le succès qu'il avait déjà mérité au salon de 1859; en outre il a exposé deux portraits, nous aimons surtout celui de lord H.

M. Jalabcrt est toujours un peu mou; son tableau de la Veuve est gracieux, bien groupé, peint par une main qui sait son métier, mais qui n'a point toute la fermeté désirable; nous attendons toujours un pendant à la Villafiella de 1852. La Toilette de la fiancée^ en Norivétj€y de M. Tidemand, est une bonne toile, sérieusement traitée au point de vue du coloris et du dessin; la lumière est peut-être un peu plus abondante que ne le comporte une scène d'intérieur, mais nous ne retrouvons pas dans ce tableau le défaut qui nous avait frappé, en 1855, dans le Prêche protestant^ où tous les yeux étaient écarquillés d'une façon excessive; cependant ce système d'arrondissement outré des paupières, se retrouve encore> dans le tableau actuel, chez un petit garçon qui regarde la couronne d'orfèvrerie qu'on pose sur la tète de la fiancée. M. Worms, dans Une Arrestation pour dettes, traite assez spirituellement un sujet que Gavarni avait déjà magistralement illustré bien longtemps avant lui.

M. Valério, sans avoir quitté les dessins et les aquarelles qui ont établi sa réputation, est entré depuis quelque temps dans le genre plus sévère de la pein-

lis LE SALON DE 1861

ture à rhuile ; nous sommes persuadé que, là aussi, le succès le suivra ; sa brosse est peut-être encore un peu trop légère, et, sans manquer de fermeté, on sent que parfois elle est prise d'hésitation. Ses tableaux néanmoins sont curieux, étudiés sur nature, et méritent qu*on les signale à l'attention de ceux qui aiment la vérité. M. Valérie nous servira de transition naturelle pour parler des voyageurs, qui me semblent moins nombreux cette année que les années précédentes. Les habitués de TOricnt cependant n'ont pas fait défaut, et nous les retrouvons avec les aptitudes diverses que nous leur connaissons déjà. M. Belly nous montre d'agréables paysages égyptiens marbrés de taches lumineuses; M. Berchere, qui a le tort de laisser à l'état d'esquisse des lêles que l'on voit au premier plan, et dont la peinture a parfois plus de lourdeur que nous ne voudrions, expose sous le titre de : Temple d'HermorUiSy un beau paysage crépusculaire, très-bien compris, très-bien rendu, et d'une harmonie sourde qui est d'un excellent effet. Les Colporteurs espagnols^ de M. Bédouin, sont bien groupes, dans un pays où l'air circule ; le dessin est fin, la composition

bien distribuée ; nous n'aurions donc que des éloges à donner à son tableau, s'il n'était généralement peint dans des tons trop rosâtres, et s'il n'était déparé, çà et là, par des mollesses d'exécution.

Avec M, Fromentin, nous sommes à notre aise, car il n'y a que des compliments à lui adresser ; on sent en lui un cerveau qui réfléchit, une volonté ambitieuse de toujours mieux faire, et la recherche permanente d'un idéal courageusement poursuivi. Son succès de cette année doit le satisfaire, et cependant nous sommes persuadés que s'il avait k faire lui-même la critique de ses propres tableaux, il ne se ménagerait pas ; heureux sont-ils ceux qui ont placé leur but si loin qu'ils ne peuvent l'atteindre, ils sont certains de garder une perpétuelle jeunesse et des forces toujours renouvelées. M. Fromentin est l'enfant gâté des fées de l'intelligence; elles l'ont doué à qui mieux mieux, elles lui ont donné la science de l'écrivain et celle du peintre; elles lui ont donné l'observation et la juste pondération des effets ; dans son talent littéraire, elles ont mis des qualités de peintre, à son talent de peintre, elles ont mêlé les qualités d'écrivain; enfui, elles

se sont ingéniées à faire un artiste complet, et elles ont réussi. Sa pointure a je ne sais quoi de délicat, de distingué, de rare, qui n*appartient qu'à lui; un peu plus, il deviendrait précieux; un peu moins, il resterait effacé; il est dans la juste mesure; il pèse précisé* ment le poids qu'il faut peser ; cela n'est pas commun et mérite qu'on le fasse remarquer. Ce qui me frappe chez H. Fromentin, c'est la sûreté extr'iordinaire de l'impression qu'il donne ; personne ne s'y peut méprendre ; il dit ce qu'il veut dire, absolument ; ce qu'il peint est aussi clair que ce qu'il écrit ; avec lui il n'y a pas d'ambiguïté possible. Un jour, en Algérie, dans le pays des Ouled-JVajis, il a vu trois silhouettes galopantes qui passaient sur une lumière près de s'éteindre; il nous les montre aujourd'hui: cela s'appelle les Courriers, Le soleil s'est abaissé et ne laisse plus à l'horizon qu'une longue bande de couleur safran; dans les teintes verdâtres du ciel, des étoiles brillent comme des clous d'argent sur une tenture pile ; la terre, réveillée par le printemps, est couverte d'herbes; Vheure est fraîche, la nuit va venir ; trois courriers passent ; dépéchez-YOUs de les regarder, dans une seconde ils

n'y seront plus. Sous un arbre, Fun d'eux ralentit violemment son cheval gris et, debout sur ses larges étriers, casse une branche; de profil, au galop, ils vont vers leur but inconnu, montrant des types exacts et qui sont la réminiscence évidente d'une étude faite sur nature ; c'est d'une vérité saisissante et d'une observation parfaite ; quant à la coloration, elle esttoujours ce qu'elle est chez M. Fromentin, exquise. A ce tableau remarquable, il en est un cependant que nous préférons, c'est le Berger des hauts plateaux de la Kabylie; sans hésiter, nous avouons que c'est le tableau qui nous a le plus frappé au salon de 1861 ; c'est celui où nous voyons réunies les qualités sérieuses, consciencieuses et vivaces que nous souhaiterions à tous les artistes. La scène est bien simple, cependant, mais elle est interprétée avec un tel talent, qu'elle devient pour ainsi dire historique. Dans une crique fermée par de hautes montagnes bleuissantes, couronnées de neige^ et où plane une sorte d'humidité lumineuse, un pâtre, sur un cheval gris, tient dans ses bras un agneau qui vient de naître, et suit nonchalamment son troupeau de moutons ; point de détails inutiles, à peine quelques

accessoires ; ici un chardon violet, là la fleur d'or d'un genêt, plus loin la Tumée d'un feu allumé dans la plaine; c'est tout, et cela suffit k faire une toile de premier ordre. La poésie en déborde, et en la contemplant, on est emporté malgré soi par une rêverie qui vous rappelle les longues étapes parcourues dans le temps des voyages. La composition est admirablement distribuée, de façon à concentrer tout l'intérêt sur la scène ellemême que chacun des détails fait valoir. L'exécution nous semble parfaite, elle est aussi légère que possible, et si elle l'était plus, il y aurait peut-être danger; cela paraît peint au vernis copal; sous ce rapport, M. Fromentin est sur une limite, qu'il sache s'y arrêter. Tout est harmonisé dans des nuances charmantes, pas une note ne détonne, c'est une symphonie lumineuse. Nous, qui suivons depuis longtemps avec intérêt les œuvres littéraires et artistiques de M. Fromentin, nous nous attendions bien à des progrès, mais nous ne pensions pas qu'ils seraient si rapides, et qu'ils arriveraient si promptement à une maestria pareille ; nous n'avons plus qu'une crainte maintenant, et nous l'exprimerons franchement, c'est que, parvenu à ce point

culminant de ses qualités, M. Fronienlin ait quelque peine à s'y maintenir. J'aurais peur pour lui si, en voyant ses tableaux, je ne comprenaisparquelle admirable volonté il est soutenu. La Fantasia est extrêmement belle aussi, moins que le Berger cependant, et quoique le paysage soit d'une qualité très-pure, je lui préfère ces montagnes bleues dont je parlais tout à l'heure. Si j'aime peu le cavalier vêtu d'un burnous rouge et qui me rappelle trop certaines inadvertances de M. Eugène Delacroix, je ne puis donner assez d'éloges au jeune homme hardi qui tient Tétendard, à ces chevaux lancés à toute vitesse, à ces sloughis qui courent en aboyant, à cet entrain, à ce bruit, à cette avalanche de beaux costumes qui roule à travers les verdures, h ces cascades d'arbres qui tombent du haut de la montagne, à ces coupoles perdues sous le feuillage, à ce ciel éclatant, à cette ligne bleue qui est la mer; cela ruisselé comme une pluie de pierres précieuses. C'est certainement une toile de premier ordre, mais dans le Berger de Kabylie^ je vois un effort plus grand vers l'absolu, et j'y trouve une intimité plus profonde qui me touche et me va jusqu'au cœur. Le Lit de l'Oued-Mzi

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est une esquisse très-agréable communiquant bien rimpression qu'elle a voulu rendre ; mais pourquoi envoyer des esquisses à Texposition ? Dans les Maisons turguei à Mustapha^ il y a trois qualités de bleu que je recommande aux coloristes : le bleu du ciel, celui de la mer et celui des draperies du bonhomme, M. Fromen* tin ne peut se douter combien nous lui sommes recon-* naissants des progrès qu'il a faits et du succès qu'il ob« tient, car il est pour nous une raison démonstrative d'une idée que nous avons émise souvent, è sa* voir qu'il est indispensable de cultiver son cerveau pour être un artiste de valeur, et que, quelle que soit l'adresse de la main, elle ne peut réussir à créer qu'un ouvrier très-habile, mais rien de plus ; la main est une servante, plus qu'une servante, une esclave ; si elle n'est pas conduite par un esprit intelligent, instruit, fécondé chaque jour par l'étude, elle ne proidulra que des œuvres passagères, des tours de force au besoin, mais rien de viable. Qu'est-ce qui fait le charme incomparable des maîtres naïfs? c'est qu'ils pemaient ce qu'ils peignaient. En substituant la sen* sation au sentiment, la renaissance a peut-être porté

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aux arts un coup dont ils seront longs à se relever ; je ne blasphème pas, je dis ce que je pense et ce que Texpérience m*a appris. Le métier est beau, j'en conviens, mais Tart lui est supérieur, et nous reconnaissons dans M. Fromentm un homme d'art et de sentiment. S'il veut rester dans la voie qii'il s'est choisie, si, répudiant l'exemple dangereux qui lui est donné par plusieurs peintres, il a le courage de ne point augmenter les dimensions de ses toiles et de demeurer invariablement attaché à cette conviction que Ton peut et que l'on doit s'améliorer toujours, il peut être certain d'occuper un rang très-élevé parmi les hommes qui aurontleurplace dans l'école française du dix-neuvième siècle. Je ne serais pas surpris que M. Froment tin fasse déjà école et il me semble voir que M.Labbé, dans ses Troupes irrégulières traversant le Pcnée, cherche à l'imiter, mais n'y réussit pas.

Nous avons aussi de grands éloges à faire à M. de Tournemine dont les progrès constants indiquent les efforts. Il a une qualité singulière et qui n'est point sans mérite, il donne envie d'habiter les pays qu'il représente; il a compris l'Orient par son côté attirant et

doux ; pour lui les régions du soleil se sont faites harmonieuses et attirantes; il nous les montre telles qu'il les revoit dans ses souvenirs : calmes, reposantes, embellies d'une éternelle jeunesse. Il a, si j'ose dire, gardé plus qu'un autre l'attendrissant parfum des voyages ;

l'émotion qu'il a conservée, il la communique au spectateur, et en voyant ses tableaux on se dit involontairement : « Ah ! qu'il doit faire bon à vivre là ! Ses Flamants et Ibis, ses Environs de Rosette^ son Soleil couchmt au bas Danube sont des toiles d'une impression intime et profonde ; je sais qu'elles m'émeuvent d'abord et avant tout, et il me faut une certaine volonté pour les analyser, pour reconnaître leur harmonie, leur coloris plaisant et leur dessin toujours juste.

Les tableaux de Constantinople de M. Brest sont très-chatoyants de couleur, VAl-Meidan est réussi ; la mer de la Pointe du Sérail est trop conçue dans des réminiscences de M. Eugène Delacroix ; le Bazar des drogues est la meilleure des trois toiles. Je crois que M. Isabey empêche M. Jules Noël de dormir, on le dirait du moins en voyant YAnvers^ le Quimperet le Constantinople qu'il envoie cette année. Il faut tuer le veau

gras, M. Ziem, que Von croyait mort, est ressuscité; il paraît avoir abandonné cette façon de peinture en soie effilochée qui aurait irrénaissiblement perdu son talent. Ses Vues de Venise, sans faire oublier celles qui ont fondé sa réputation, prouvent du moins un heureux retour vers l'art sérieux. M. Berthoud, dans sa Porte San Sébastiano à Rome aurait fait un tableau bon et vrai, si les premiers plans n'étaient pas trop traités en esquisse : cette prétendue largeur n'est bien souvent que de la faiblesse déguisée. Le Convoi funèbre à Pa^ lestrinuy de M. Oswald Achenbach, est agréable à voir, si légèrement peint que le grain de la toile joue son rôle dans l'exécution, mais ne vaut pas le Môle de Naples du salon de 1859. J'aime beaucoup la Scène en Laponie, de M. Saal ; c'est bien peint et d'une émotion soutenue que le peintre a parfaitement traduite. Le Clair de lune^ vue du Bas-Rhin^ est remarquable j mais offre le défaut de trop rappeler le fameux Clair de lune d'André Achenbach. M. Paul Gourlier, dont le talent sympathique et fin grandit à chaque exposition, et qui reste seul, hélas ! à soutenir un nom que son regrettable frère portait si bien avec lui, expose quatre beaux

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paysages parmi lesquels nous signalerons la VaUét Egérie^ les CasdneB de Florence et Saint^Georges de Bidonne : c'est de la lumière et de la couleur. M. La« noue a envoyé neuf toiles qui toutes se distinguent par des efforts consciencieux : sa Forêt des pins du Gomho est de grande tournure, pleine d'air et conçue dans un système de coloration habile qui a permis au peintre d*avoisiner sans crudité des verts et des bleus. Le maître du paysage indigène, pour cette année,

reste encore M. Français, qui, se débarrassant peu à peu, mais avec ténacité, des lourdeurs qui parfois épaississaient trop sa pâte, arrive aujourd'hui à un très-beau résultat avec le Soir au bord de la Seine, La poussière d'or des soleils couchants miroite dans les fonds où s'alignent les étroites arcades d'un aqueduc ; la lumière semble s'être réfugiée sur les hauteurs et vers les derniers plans; les premiers, au contraire, sont déjà couverts par l'ombre où plane la brume d'argent qui monte de la rivière ; de belles cépées d'arbres inclinent vers l'eau leurs masses tranquilles, d'une couleur indécise, comme si, dans les teintes du crépuscule, elles gardaient encore quelque chose de la clarté

du jour ; c'est d'un sentiment recueilli qui est sorti du cœur nnéme de la nature, il y a du poëte dans la façon dont M. Français a traité ce sujet ; du reste, nous sa* vons déjà depuis longtemps qu*il excelle à marier dans d'harmonieuses proportions la lumière et rbumidité, deux éléments dont les paysagistes peuvent tirer un grand parti. En ce genre, je ne crains pas de dire qu'il a fait un chef-d'œuvre ; la Fin de l'hiver^ que nous avons admirée en 1855, et qui, je crois, est au musée du Luxembourg, restera comme un modèle des beautés que la nature offre dans nos pays. Ses deux autres ta^ bleaux : Auhord de l'eau et Vue prise au Baè^Meudon^ ont des qualités de fraîcheur, de coloris et de distinc* tion que l'on doit louer sans réserve. M. Français nous semble avoir toujours suivi une marche ascendante, il n'a pas fait de grands bonds tout à coup, mais, plus sûrement peut-être, il a marché pas à pas; il arrive aujourd'hui à une notoriété tout à fait sérieuse qu'il saura conserver, nous n'en doutons pas.

Quoique l'école paysagiste française soit encore ce que nous avons de mieux dans l'art moderne, je dois dire qu'elle me semble avoir suivi le mouvement ré-

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trograde de ses sœurs aînées : la peinture d*hisloire et la peinture de genre. Les capitaines ont déposé leurs épaulettes. M. Hanoteau et M. Busson sont encore brillants, mais avec quelque chose de creux qui affaiblit leurs compositions. M. Blin a dédaigné ces belles aubes qu*il peignait si bien, et les fait regretter en nous montrant deux grandes toiles que traversent des fleuves de chocolat. M. Harpignies me fait TefTet de se contorsionner pour arriver à trouver la vérité ; ses efforts sont tellement évidents qu'oh ne peut qu*y applaudir, et cependant leurs résultats ne sont pas heureux ; il introduit dans sa peinture, qui était d*un coloris si plaisant, une sorte de gris systématique et profond qui rend sa couleur opaque et lui donne plus d'uniformité qu'il ne convient ; le modelé manque souvent et cela nuit à ses tableaux^ qui sont bien composés, dont le sujet a été bien choisi et qui indiquent un respect sincère de la nature. A force de vouloir mettre du sentiment dans ses toiles et de ne vouloir communiquer au spectateur qu'une impression et non point une sensation, M. Daubigny en arrive à ne presque plus peindre; il ressemble à un chanteur qui ferait des gestes, ouvri-

rait la bouche, remuerait les yeux en cadence et n'émettrait aucun son. Ses tableaux ne sont même plus des esquisses, ce sont des projets d'ébauche ; le seul qui soutienne un peu l'examen est l'Ile de Vaux, àAuversy et encore faut-il le regarder d'un objectif trèséloîgné. C'est peut-être se moquer un peu trop du public.

Les hauts plateaux du Bugey, de M. Viot, sont bons et offrent quelques-unes des qualités que nous avons autrefois signalées chez M. Blin ; l'horizon est vraiment immense, à perte de vue ; la composition trèssimple et d'une grande pureté de ligne ; la couleur un peu froide est suffisante. Parmi les paysages de M. Knyff, nous signalerons un Effet de pluie bien réussi et qui ne manque pas d'une certaine grandeur. Nous voudrions en dire autant des paysages de M. Corot, mais vraiment cela nous est impossible ; on dirait qu'il refait sans cesse le même sujet intentionnellement alourdi par des blancs inutiles. De près, cela ressemble à un fond de pastel sur lequel on aurait collé des pains à cacheter au hasard ; k force de tourner dans le même cercle, M. Corot a fini par s'étourdir. M. La-

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pierre fait toujours ses jolis ciels tachetés dont il a le secret. M. Imer sait s'asseoir mieux que personne, ses sujets sont choisis avec un goût exquis, et nous ne pourrions qu*y applaudir s'ils étaient un peu moins mollement traités. M. Maurice Sand qui^ dans la Ville et la Campagne^ nous montre deux très- curieuses aquarelles empruntées à la vie privée de l'antiquité romaine, expose sous le titre de MulelierSy une charmante petite toile d'un coloris vigoureux et d'une sérieuse peinture, M. Bellel, dans ses Souvenirs de Tauves^ en Auvergne^ a fait un trës^beau paysage, un peu trop composé peut-être, mais d'un dessin pur et d'une belle couleur. M. Guillaumet vise à la force; il l'obtient quelquefois. Sa Destruction de Sodome^ Maobeth et les Sorcières^ quoique conçus dans un système de peinture trop plat, à notre avis, a une vivacité de coloris et une violence d'effet que Ton remarque. Dans son Débarquement de fourrages sur les bords du Rhin^ M. Baudit a peint une bonne toile où il y a une oppo* sition de deux sortes de lumière bien trouvée ; cela cependant ne fait pas oublier son Viatique du salon de 1859. Un Bac^de M. Veyrassat, est le meilleur ta-

bleau que cet artiste ait envoyé à l'exposition. M. Desjobert continue à nous montrer des toiles charmantes qui toutes se distinguent par des qualités de finesse, de lumière et de coloris. M. Papeleu, pour qui le jury s'est montré sévère, expose sous le titre de : Environs de Tartas, un paysage qui a beaucoup d'effet; nous en dirons autant du Souvenir de la Crau, d'JIyères^ par M. Allongé.

M. Gudin est très-tapageur cette année, mais il ne s'est point relevé de la faiblesse qui semble l'avoir paralysé depuis si longtemps. Parmi les peintres de marine, nous aurons à citer M. Cordouan, dont la Rade d'Hyères est égale à ses meilleures œuvres. M. Aiguier, dont les deux tableaux, peints d'une manière un peu trop papillottante, ont cependantun grand mérite de facture et de vérité. M, Meyer qui, dans sa Vue de Sainl'Jean de Luz, aurait fait un excellent tableau s'il avait su en supprimer les premiers plans, et enfin M. Laurens qui, dans la Mer Noire à Sinope, a exposé un tableau d'un ordre réellement élevé.

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