‹ Le Salon de 1863Chapitre 10 sur 15 · MM. DAUBIGNY, WILLEMS, PUVIS DE CHAVANNES , PROTAIS · texte numérisé non relu

MM. DAUBIGNY, WILLEMS, PUVIS DE CHAVANNES , PROTAIS

Une chose intéressante à constater, à chaque Exposition de tableaux modernes, c’est l’inconstance de l’opinion publique, dont les jugements varient sans cesse. Tel artiste qui, au début du Salon, a obtenu huit jours de succès éclatant, est presque oublié à la fermeture; et tel autre, dont on parlait peu d’abord, occupe tout le monde aujourd’hui.

Daubigny est du nombre de ces derniers.

Si la durée d’une Exposition était de douze

mois, au lieu de deux, l’opinion publique aurait le temps de se reconnaître , et le succès finirait par se fixer sur les œuvres pensées, vraies et sérieuses.

Daubigny fait partie de cette grande pléiade* de paysagistes français qui compte parmi ses étoiles Th. Rousseau, Corot, Jules Dupré, Diaz, Cabat et Troyon.

Talent original, on comprend cependant que Daubigny, pour être , ait eu besoin de prédécesseurs comme Corot et Rousseau.

D’une nature délicate, féminine (je ne dis pas efféminée), honnête et un peu triste, il apporte dans son art une grande sincérité d’impressions exprimées d’une façon simple, bien que parfois mince et vitreuse, pour parler la langue du métier.

Il aime et il excelle à représenter les aspects tendres et printaniers de la nature. Il lui faut les bords de l’eau, qu’il côtoie, semble-t-il, une canne de pêche à la main. En effet, les paysages de Daubigny n’ont pas le grand aspect profond et mystérieux de la nature; l’artiste n’erre point sous les voûtes sombres des forêts. Ce ne sont point des cordes aux vibra-

lions puissantes qui résonnent en lui, mais un chant doux et sensible; il affectionne les bords de la rivière où il fait sa promenade solitaire et où rien ne le distrait de sa rêverie, si ce n'est le bruit du poisson qui frétille dans l’eau. Daubigny n’est pas un byronien mélancolique : sa tristesse est pleine de douceur et de bonté.

Dans la plupart des tableaux de cet artiste, il y a toujours place pour un pêcheur à la ligne; il y serait en situation, et l’on sent qu’il se trouverait heureux de lancer l’hameçon au milieu d’un site aussi charmant et dans un endroit aussi tranquille.

Je disais ici même, il y a quelque temps, que le talent de Fromentin offre une grande analogie avec celui de Daubigny. Tous deux sont en effet des peintres d'impressions bien plus que des artistes penseurs cherchant à pénétrer l’âme de la nature.

Je sais gré à Daubigny d’avoir le sens humain, et de nous peindre les lieux qu’il a parcourus enfant; de n’étre point né avec la bosse, à Gall inconnue, des paysages orientaux, comme d’autres avec la bosse du cos-

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tume algérien, alsacien, breton ou hollandais.

L’artiste dans le cœur de qui ne sont point gravées profondément les impressions de l’enfance et de la jeunesse, ne peut que raisonner. J’accorde qu’il soit intéressant; mais nous remuera-t-il jamais?

Si ce n’est point par la force, par la vigueur que nous touche Daubigny, c’est par une réunion de qualités charmantes, telles que la distinction, le coup d’œil fin, juste, harmonieux, la bonhommie et la tendresse. Mais cherche-t-il à sortir de sa nature et à montrer des qualités qu’il ne possède point, comme dans la Vendange , exposée au Salon, il manque son œuvre de tous points :

Ne forçons point notre (aient,

Nous né ferions rien avec grâce.

Quand Daubigny veut prendre des allures énergiques et montrer des qualités viriles, il n’est plus lui-même, il dépouille sa propre nature; C’est alors qu’il broie des couleurs vigoureuses, du bitume , ôte son habit, saisit ses plus gros pinceaux et se persuade qu’il

sera plein fie force, parce qu’il désire être fort. On ne peut pas dire : Je vais penser, — et làdessus, devenir penseur; observer, — et, au même inslant, devenir observateur. On est penseur et observateur sans le savoir : penser, observer sont les facultés d’une organisation privilégiée.

Le Matin et les Bords de l'Oise , de Daubigny, sont deux toiles adorables. J’y retrouve sa personnalité aimable, douce, intime, sincère et mélancolique. Effleurant ses toiles comme il fait le paysage, Daubigny jamais n’approfondit les choses. On flotte en nacelle sur ses rivières ; en passant, on admire celle harmonieuse nature, et l’on songe au doux repos que l’on goûterait près d’une onde si calme et à l’ombre de ces grands peupliers.

On trouverait charmants les tableaux de M. Daubigny fils, si l’on ne connaissait les œuvres de son père et s’ils n’étaient la critique sévère du talent paternel. On apprend donc à faire des Daubigny? Hélas! oui, comme à l’école on apprend à transformer les noms en leurs diminutifs. — Dans les arts, on peut restera deux pas de la gloire et n’y atteindre

jamais. Sans doute, il faut bien pardonner à M. Daubigny fils d’être le fils de son père; mais si j’étais M. Daubigny père, je dirais à M. Daubigny fils : Fais ce que tu voudras, le paysage excepté.

Je l’écrivais tout à l’heure, M. Daubigny père compte parmi les grands paysagistes français; en terminant, je le répète. lia sa physionomie propre; il possède une grande simplicité de cœur; il interprète la nature d’une façon harmonieuse et aérienne; il a le charme, et jamais il n’est vulgaire. 11 effeuille la marguerite des prairies au bord de l’eau.

On a dit avec raison que la mode est souveraine en France. Son empire s’étend également sur les arts, et elle a tué des artistes de talent dont la foi artistique n’était point solide. Que de modes avons-nous vu défiler? Nous avons eu celle des couchers du soleil , celle des arbres chargés des fleurs du printemps, celle des tableaux blancs et clairs , celle des pochades, celle des tableaux orientaux , celle de la

Bretagne , de Y Alsace et de bien d’autres! Nous subissons à présent celle des toiles où l’on se rit de Y exécution.

Et je l’ai déjà dit, je n’entends point par exécution une écriture apprise, la dextérité, la facilité qui se montre tout d’abord et qui s’impose. J’entends par exécution une manière personnelle d’exprimer chaque chose qui ne s’aperçoit que lorsqu’on la cherche. Elle ne doit point usurper le premier rang et se donner une importance qui n’appartient qu’à la pensée.

M. Willems est né avec le sentiment de l’exécution. Chez lui, ce n’est point science acquise. Le genre auquel il s’est consacré, le luxe, commande impérieusement Yexécution.

Il n’est pas l’imilaleur de Terburg; il en est le continuateur. En venant au monde, il possédait déjà le sentiment des choses distinguées et somptueuses, et s’il aime Terburg, c’est qu’il sent de la même façon que ce maître.

Je loue M. Willems d’oser peindre, sous des costumes Louis XIII, les sentiments de notre époque.

Dans les temps qu’il raconle, hommes et

choses étaient plus simples qu’aujourd’hui. Les intérieurs anciens n’étaient point inondés de ces bibelots qui font ressembler les salons modernes à des boutiques d’antiquaires.

Le talent de M. Willëms est plein de science, et j’ajouterai, de style; c’est un peintre char mant, distingué, ayant plus en lui le sentiment de la forme que le sentiment de la couleur. Il ne possède pas une grande intensité de couleur; en revanche, il faut lui reconnaître un goût parfait. L’aspect de ses tableaux est parfois un peu gris, un peu froid; mais on s’aperçoit facilement que c’est affaire de voulu, chez cet artiste, et que sa nature est ainsi faite. Je lui reprocherai cependant de ne pas répandre assez de luxe autour de ses personnages.

Si je jugeais l’homme par ses œuvres, je le croirais plutôt protestant que catholique.

Il est impossible d’apercevoir un tableau de Willems sans reconnaître du même coup la main qui l’a signé. Que de peintres ne voyons-nous point représenter un Paul Véronèse, et pasticher la couleur du grand Vénitien; un Rembrandt, et pasticher le clair-

obscur de l’illustre Hollandais! Ils rencontrent, par hasard, un modèle pourvu d’une tête vénitienne , et ils font, en plein dix-neuvième siècle, à Paris! — un doge de Venise! Willems ne tombe jamais dans de pareilles vulgarités.

Willems est bien plus le peintre de la femme que celui de l’homme. Il la comprend mieux; elle réside davantage en lui. 11 la raconle avec toute sa virginité d’âme, parce que luimême la possède. Ses conceptions sont simples, calmes, honnêtes. 11 ne cherche point l’esprit, ni des intentions qui ne sont point en lui. Connais-toi toi-même, disaient les Grecs; et c’est une qualité si rare chez les artistes que de savoir rester dans leur nature sans chercher à la forcer !

Si la Veuve de Willems était moins jeune, elle me rappellerait celle de Michelet, dans X Amour :

« Le monde, la jeunesse et le bruit, dit-elle, u c’était un demi-sommeil, un rêve trouble, où < mon amour n’eut jamais sa lucidité... Aujourt< d'hui, toute à toi, je veille. »

La Veuve de Willéms me paraît si bonne, si honnête, si sincèrement triste, que je la crois inconsolable. — Inconsolable î entendonsnous , et ne me croyez point trop de naïveté. Elle se consolera, je m’en doule, c’est dans la nature humaine ; mais tout dépend du temps qu’elle y mettra. D’ailleurs, pourquoi cette Veuve échapperait-elle à la loi commune?

— Ce qui n’est plus, pour les femmes, a-t-il jamais été?

Je blâme M. Willems de nous montrer sa Veuve en lamentations devant le portrait de son mari, une lettre et un souvenir à la main.

— En passant, j’adresserai également au peintre Je reproche d’avoir fait cette main si raide, et si maigre. — Bref, je ne puis féliciter M. Willems d’avoir tout expliqué, tout montré, tout indiqué. Je n’aime pas à trouver là le portrait de ce mari qui n’est plus. 11 faudrait nous laisser le soin de composer les traits de cet époux tant pleuré. Qui sait? on se figurerait peut-être un tout autre personnage que celui du portrait.

11 serait injuste, après ces restrictions, de ne point louer l’artiste d’avoir su exprimer

une grande douleur sans faire sillonner de larmes les joues de la Veuve. M. Willems n’appartient point à cette école d’Ary Scheffer qui ne sait pas faire pleurer un visage sans montrer de grosses gouttes pendues aux cils ou inondant la figure.

A ce propos, une réflexion.

Qu’advient-il des œuvres d’Ary Scheffer aujourd’hui? Remuer bras et jambes, c’est marcher; mais l’homme doit marcher vers un but utile, fixé par une inébranlable conviction. Ces œuvres se présentent-elles à la frontière germanique? Halle-là ! ceci n’est point d’un Allemand! Se présentent-elles à la frontière des Pays-Bas? Au large! ceci n’est point d’un Hollandais ! A la frontière française? Arrière ! ceci n’est point d’un Français! Partout renvoyées! Dans les cinq parties du monde, Ary Scheffer reste un étranger! Aussi ses œuvres finissent-elles par être perdues de vue dans ce vaste entrepôt des oubliés qui ont eu un quart d’heure de réputation, mais que la postérité ne connaîtra pas.

Quels sonl les vrais peintres? Ce sont ceux qui, à quelque nation qu’ils appartiennent, peuvent être reçus dans la grande famille du Louvre. — Les excentriques, ceux qui n’ont que du talent, ceux qui ne possèdent qu’une timidité de conception rachetée par les seules qualités d’une bonne éducation, ceux-là seraient dépaysés dans ce temple de la pensée et du vrai. Les grands peintres de nations, de races, d’époques et de civilisations diverses, partis de points différents, arrivent tous au même but.

Ceci posé, je reviens à M. Willems. Son tableau la Présentation du futur est composé et arrangé d’une manière simple et vraie. Les gestes des personnages semblent froids et compassés, mais tenez compte de l’époque où la scène se passe, et n’oubliez pas que certains costumes occasionnent d’autres gestes, d’autres mouvements. L’homme d’autrefois, qui portait l’épée, et l’homme d’aujourd’hui, qui porte le parapluie, ne peuvent avoir ni les mêmes gestes ni les mêmes mouvements.

Le père présente simplement le futur; la jeune personne l’accueille sans empressement ni froideur. Quant à lui, il s’incline avec respect, profondément, en saluant à la mode du temps. 11 est adorable, ce futur, et je suis certain qu’il fera le bonheur de sa ravissante fiancée, si elle consent, bien entendu; pour moi, je le lui souhaite ardemment.

Pourquoi M. Willems, qui rend le salin d’une façon si large, a-t-il passé à la jeune fille une robe d’une exécution petite et maigre?

La réputation de M. AVillems est faite depuis longtemps; il la soutient, et occupe dans les arts un rang distingué et mérité.

On s’est plu à élever très-rapidement * au Salon de 1861, le talent de M. Puvis de Chavannes. Maintenant, on suit un système tout contraire, et pourtant, à dire vrai, ses tableaux des deux Salons ont droit aux mêmes éloges et encourent les mêmes critiques.

Je n’ignore pas que si le premier succès est toujours facile à remporter, il n’en est pas

précisément de même du second, se présentât-on avec une plus grande somme de mérites. Soutenir longtemps sa réputation est le propre d’un homme de haute valeur.

M. Puvis a pris soin de faire suivre son nom et le titre de ses œuvres de la note suivante : Compléments des peintures décoratives exposées en 1861. Il confesse donc de s’ètre proposé de grandes fresques voulues dans un ton général mat et sourd, et puisqu’il s’est imposé ce ton, laissons de côté la question de coloration.

M. Puvis est un artiste sérieux, consciencieux, une nature distinguée, un homme de goût et d’intelligence, cherchant pardessus tout le style et marchant dans la voie de la grande peinture, de l’art décoratif.

On sent, dans les œuvres de M. Puvis de Chavannes, que l’artiste n’a pas dit son dernier mot, et qu’il peut avancer encore dans la voie qu’il s’est ouverte. La science et l’élude lui font défaut; mais on comprend que la volonté développera son talent. La volonté, telle me paraît être la qualité dominante en M. Puvis de Chavannes.

C’est d’ailleurs un artiste qui compte, et avec qui doit compter la critique — la critique sérieuse à laquelle ses œuvres font appel, — la critique approfondie qu’il me demanderait, sans l'exiguïté du cadre dans lequel je dois nécessairement me renfermer. M. Puvis intéresse les artistes et les hommes attentifs à un degré bien plus haut que les Cabanel et les Baudry.

Au premier aspect des deux toiles de M. Puvis, il serait difficile de distinguer celle qui représente le Travail de celle qui représente le Repos. Leur caractère antithétique n’est point assez affirmé.

Je me demande si les deux premiers tableaux de cet artiste, la Paix et la Guerre , n’étaient pas mieux arrangés que ceux-ci?

Dans le Travail , les poses sont trop calmes; les personnages ne mettent ni assez de grandeur ni assez d’énergie dans leur action. Qu’un travailleur, s’essuyant le front du revers de la main, eut été beau! — Je condamne cette mère sortant des douleurs de l’enfantement, comme incident relégué dans un coin du tableau. Cette mère, accomplissant ainsi son

travail, qui est le plus grand et le plus saint de la nature, devait certes occuper une autre place.

Le Repos mérite plus d’une critique. Les personnages, tous debout, ne se reposent point, comme des travailleurs qui viennent d’interrompre la besogne. On serait tenté de leur dire : Asseyez-vous donc.

Le vieillard qui raconte n’a point de santé; on dirait sa nature affaiblie par le travail des mines et non par des travaux sains et robustes.

Les lignes du fond ont, dans les deux toiles, un grand caractère.

En somme, je reproche à M. Puvis de n’avoir point su concevoir le type du travailleur; il n’a point personnifié l’homme anobli, grandi par les saintes pratiques du travail, par ces rudes labeurs auxquels il a été voué. Ni le Travail , ni le Repos, dans l’une et l’autre de ces toiles, ne sont assez caractérisés.

Je ne vois pas assez non plus la nature, la personnalité de M. Puvis de Chavannes. 11 me semble qu’un artiste doué de la volonté, du jugement, de l’érudition et de l’intelligence

qu’il possède, quoique sans grande nature, pourrait arriver à créer des œuvres identiques aux siennes, en étudiant les peintres de la Kenaissance et en feuilletant les gravures du Cabinet des Estampes.

J’ai l’air de traiter sévèrement le talent de M. Puvis de Chavannes, — je le prise cependant très-haut; mais n’est-ce pas un éloge de dire qu’il commande lui-même une telle sévérité?

Les toiles de M. Puvis ont grand air et belle tournure. Pourrait-il continuer longtemps ce système de peinture? That is the question.

Je crois que M. Puvis travaille pour se contenter lui-même , et je l’en loue ; car l’homme qui n’est pas le serviteur de son œuvre, qui travaille pour la gloire, pour les récompenses , ou, chose plus triste, pour l’argent, s’éloigne du bien et s'affaiblit.

J’aurais été tenté de louer M. Protais de ses progrès ; mais un certain public a essayé

de porter si haut te talent de cet artiste, que je me vois obligé de le mettre en garde contre les éloges et les exagérations, et de lui conseiller d’attendre, avant de conclure, le Salon prochain.

M. Protais expose deux toiles : Le Matin avant l’attaque , Le Soir après l’attaque. Dans l’une, le soleil cherche à percer le brouillard {Avant l'attaque ); dans l’autre, il se couche {Après l'attaque). Ce sont là deux jolis petits tableaux, d’un joli petit sentiment qui flotte entre Daubigny et Fronr>entin. Ces œuvres manquent d’étude et ne révèlent pas un peintre. Impossible de les détailler, d’examiner une main, une tête de troupier, sans s’apercevoir que l’artiste manque de science.

Coupez, au contraire, dans la toile d'un maître ancien, quelque morceau du tableau, une moitié de main, par exemple, et dans ce mince fragment vous reconnaîtrez le peintre.

Il y a un tableau de M. Protais qui passe inaperçu, et dont ses admirateurs ne parlent pas : c’est le Retour de la tranchée en Crimée. Pourquoi? C’est que la petite idée, le petit sentiment des autres toiles ne s’y retrouvent

pas, non plus que le peintre; — il n’y reste rien.

M. Prolais, pour moi, ne peut être considéré que comme un amateur qui réussit à avoir un agréable succès.

P. S. On me dit que M. Maxime du Camp, dans la Revue des Deux-Mondes ! ne découvre au Salon que trois hommes: MM. Matout, Français et Protais. A la bonne heure, j’aime mieux ça !

MM. WINTERHALTER, GH. MARCHAL, COMTE, JOSEPH STEVENS, R.DESGOFFE, CERMAK, A. VERWÉE.

Me voilà forcé, bien à regret, de presser el de clore bientôt ma revue du Salon par une critique précipitée. Il me faut encore apprécier les œuvres de tant d’artistes dont je n’ai pu jusqu’ici citer les noms, et la sculpture, et les salles de dessins où figurent des œuvres remarquables, entre autres d’intéressantes aquarelles de S. A. I. Mm€ la princesse Mathilde; et la gravure, et le salon des Refusés ,

où les tableaux de MM. Manet, Wliisler, Jongkind, Vielcazal, etc., à plus d’un titre s’imposent à la critique... J’espère mener à bonne fin cette rude besogne : pourtant, je ne puis me dissimuler que les revues de Salon perdent beaucoup de leur intérêt après la fermeture de l’Exposition et la distribution des récompenses. Quand les portes du Palais de l’Industrie se fermeront sur le dernier tableau retiré, celles du Figaro se fermeront nécessairement sur mon dernier article.

M. Winterhalter expose deux portraits :

celui de S. M. l’Impératrice et celui de S. A. I. la grande-duchesse Hélène de Russie.

Tout a été dit sur le talent de cet artiste. Depuis longtemps, il n’intéresse plus ses confrères; pour eux, il n’est plus dans la vie; toutefois, il a conservé sa noble clientèle.

Sa spécialité est de peindre les reines et les princesses du monde entier; on dirait qu’à toute tête auguste il faut la consécration du pinceau de Winterhalter. Que pensera la pos-

térité, quand elle verra que les reines et les princesses de notre époque, d’où qu’elles viennent, sont racontées d’une manière identique par cet artiste à la fois gracieux et affecté ? Tl est vrai que le caractère disparait par l’uniformité du costume; que nous possédons tous les mêmes idées; que, grâce aux chemins de fer et à la centralisation, il s’est formé une moyenne intellectuelle et morale de laquelle tous nous approchons sensiblement.

Or, cette moyenne universelle constitue le fond de la vulgarité même.

En peignant son semblable, l’artiste doit faire autre chose qu’une plate copie; il doit exhaler son âme dans cette œuvre que la nature inspire; il doit créer à son tour, en imitant Dieu. On peut faire exact sans faire ressemblant, et faire ressemblant sans faire vrai. Je l’ai déjà dit et j’insiste, les maîtres anciens ont su montrer toute une époque dans le regard d’une figure. Chez Van Dyck, ce magnifique portraitiste, la personnalité de l’artiste a trop dominé le modèle; il manquait de religion devant la nature.

Peignait -il un bourgeois d’Anvers? pei-

gnait-il un gentilhomme anglais? H leur donnait à tous deux la même allure noble, le même geste, la même tournure dans les mains. C’était le peintre de l’aristocratie. Chez Holbein, au contraire, on trouve un sens plus humain. Sans doute, il a mis son âme dans tous ses portraits, mais il racontait aussi l’homme qui posait devant lui, ses passions, ses habitudes, son cœur, sa vie; et comme l’a si bien dit Lacordaire : « L’âme grave les « traits de la figure. »

Dieu me garde de mettre en parallèle Van Dyck et Winterhalter! Entre ces deux hommes, il y a la distance de la terre au soleil.

Winterhalter, il faut le reconnaître, apporte dans ses portraits un certain goût, un arrangement mondain, si je puis m’exprimer ainsi. Que de coquetteries! que d’agaceries de toutes sortes faites à la popularité ! C’est la splendeur des gravures de modes. Point d’unité; nulle simplicité. Celui qui les contemple admire la toilette du modèle; il ne cherche point la tête d’abord, c’est-à-dire la partie intelligente. Le maintien, le geste , n’ont rien de calme, de reposé. Où est la grandeur, la vie, la vérité?

Ces personnages ont une distinction convenue, mais ils ne possèdent pas cette distinction de sentiments qui est la vraie distinction humaine. Dans les portraits de Winterhalter, c’est le catalogue et non l’œuvre qui révèle le rang élevé de la personne traduite par le pinceau. Je comprends fort bien qu’il réussisse le portrait de sa femme; mais je doute qu’il peigne avec succès celui de sa mère. En somme, Winterhalter a le secret des images plus ou moins gracieuses, d’une vulgaire ressemblance que tout le monde constate, mais il ne trace pas des portraits .

M. Winlerhalter n’a pas réussi le portrait de l’Impératrice, et jusqu’ici personne n’a été plus heureux. L’Ingres ou le Flandrin qui doit représenter cette splendide beauté et cette bonté ineffable, est encore à naître.

Dans le portrait en question, l’Impératrice est vêtue de deuil ; la tête n’indique pourtant pas le recueillement que la toilette semble comporter.

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Winterhalter a arrangé avec un goûl parfait, une intimité vraie, le portrait de Mme la grande-duchesse Hélène; mais il n’a pas su faire éclater dans les traits du visage le grand esprit, l’intelligence supérieure de cette princesse. On peut être une intelligence, quoique princesse. Protestera qui voudra.

Winterhalter s’est inspiré de mon compatriote Lawrence; mais il n’est ni un peintre anglais, ni un peintre allemand, ni un peintre français, ni un peintre flamand. Il a créé le genre de la” beauté mauve , cette nuance que les modistes appellent un déjeuner de soleil.

Notez que je ne dis pas : la peinture de Winterhalter; attendu que Winterhalter n’est, pas un peintre.

Pour conclure, son talent ne m’est pas sympathique. Cela se voit de reste.

La puissance de la volonté, dans une organisation saine et robuste, est sans bornes. Cette réflexion m’est suggérée par le tableau de M. Charles Marchai, et par les progrès éton-

liants accomplis par cet artiste depuis quelques années.

Le Choral de Luther (Alsace) est, de toutes les toiles représentant l’Alsace, l’une des meilleures qui soient exposées au Salon. A l’encontre de la plupart de ses confrères, M. Marchai s’est bien moins préoccupé de faire briller à nos yeux des costumes pittoresques que de rendre une impression, un sentiment vrais recueillis devant la nature.

On dit dans le monde que M. Marchai est un homme d’infiniment d’esprit, et ce m’est une raison de le féliciter de n’avoir point usé son pinceau à faire de l’esprit pour l’esprit. Dans le talent de M. Marchai, il y a de la simplicité, de l’honnêteté, du calme, du bon sens. Par conlre, j’y vois aussi une tendance actuelle à une peinture lin peu molle.

Je me rappelle le tableau de M. Marchai, qui a figuré au dernier Salon, Une scène de jalousie dans un cabaret de V Alsace , lequel brillait par des qualités de peinture plus robustes. J’entends bien que cette coloration pâle, faible, harmonieuse, est affaire de sentiment, et que l’artiste se l’est imposée à cause de son

sujet même, mais je ne saurais trop l’engager à s’arrêter dans celte voie. La dureté, qui est le défaut contraire, me paraît préférable, car elle dénote souvent la volonté, le tempérament.

Précédées de bambins, suivies de jeunes villageois, de jeunes Alsaciennes, les mains enlacées, se promènent dans la campagne — au coucher du soleil — en chantant le choral de Luther. Sujet bien simple.

Cette composition est charmante d’arrangement et de vérité. De grandes difficultés y ont été vaincues par l’artiste. 11 était difficile d’enlacer les mains de ces jeunes fdles, de leur donner une pantomime juste, des gestes naturels et sans apprêt.

Ces Alsaciennes, elles sont charmantes et pleines de santé; elles ont l’aspect sain que donne l’air des champs; elles sont honnêtes sans pudeur ni pruderie mondaines. Ce sont des paysannes pour de vrai.

Tout ce groupe marche bien, avance en cadence. L’effet est compris ; la note en est harmonieuse.

M. Marchai a vu l’Alsace en poète, de l’œil fin et intelligent du Parisien qui a su cou-

server une sorte de foi aux mœurs simples, M. Marchai ne tombe jamais, comme la plupart de ses confrères, dans. la sentimentalité villageoise.

En principe, j’ai condamné et je condamne Y anecdote historique. L’art doit créer des types, et non calquer des ligures historiques.

L’objet de la peinture n’est point l’enseignement des faits passés, des événements politiques dont le monde a été le théâtre; nous avons pour cela les livres, des professeurs et des écoles. L’Histoire et l’Art ont deux missions différentes : l’une nous instruit par l’exemple, l’autre élève nos idées par les types qu’il conçoit et qu’il représente.

L’anecdote historique, je le répète, a pour effet certain d’amoindrir, de limiter, d’enchaîner l’Art, car les tableaux d’histoire ne font pas autre chose que d’enfermer de vive force loule une époque dans une scène isolée.

Charles-Quint ramassant le pinceau du Titien, voilà un souvenir historique bien intéressant, bien fait pour nous émouvoir et

nous élever moralement. Il est vrai qu’au bas du tableau inspiré par un tel fait, il faudra toujours écrire, de toute nécessité : « Ne vous y trompez pas; ceci est Charles-Quint, ceci est le Titien. » Après cela, resterait la question de savoir jusqu’à quel point la chronique est fidèle et l’anecdote authentique.

Les anciens avaient infiniment mieux compris le but de l’Art. L’homme idéal et approchant de Dieu, voilà l’objet sacré de leurs efforts, de leurs rêves, de leurs élans! Ils ont peint la Bible, le cœur humain tel qu’il a battu, en tout temps et en tous lieux; ils ne se sont point amusés à nous conter des récits historiques, à faire revivre des personnages qui leur étaient inconnus, à traduire les résultats vrais ou fantaisistes d’une archéologie patiente. Qu’y a-t-il de commun entre l’Art et les sciences historiques? A quoi bon l’étalage d’une érudition froide, impuissante à exciter notre émotion ?

Seule , l’idée humaine nous touche. Les maîtres anciens ont subi l’impression de leur époque. Rubens, par exemple, a chanté la splendeur des Flandres. Créons donc un art

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moderne, et que nos arrière-neveux rencontrent des traces de notre passage.

Pour moi, il n’y a de méritants que les naïfs et les penseurs.

Lorsque Napoléon reçut Gœthe pour la première fois, au moment où il aperçut la belle tète du poète, il se leva, et le désignant de la main, s’écria : « Vous êtes un homme, monsieur! »

Voilà, certes, une anecdote que bien des peintres essaieraient de traduire, et le public ne manquerait pas d’approuver leurs tableaux, après en avoir lu le programme dans le catalogue; mais avez-vous réfléchi qu’il serait impossible à un artiste de raconter le même fait, avec des personnages inconnus, en costume moderne?

En effet, où est l’idée humaine, où est la pensée d’un pareil sujet?

Tout tableau qui ne parle pas par lui-même, dans lequel on est obligé de placer sur des banderolles sortant de la bouche des personnages les paroles qu’ils prononcent, est une oeuvre manquée. Aux expositions, les bande voiles y ce sont les catalogues.

Lorsque Rembrandt a créé le Retour de V Enfant prodigue , il a bien compris qu’il ne devait pas compter, pour son œuvre, sur le secours d’un commentaire écrit.

Ici, l’idée est humaine. Le père s’avance sur le seuil de la porte; il tend les bras à son fils avec un geste tendre, dans une attitude pleine de miséricorde. Il semble dire : « Reviens; tu n’es plus coupable, puisque tu es malheureux! Ne suis-je pas toujours ton père?» Le fils tombe à genoux devant son père qui le relève, allonge les bras, et, la tête renversée, le regarde avec un respect filial et plein du souvenir des soins prodigués à son enfance. «J’ai été bien oublieux, semble-t-il dire, bien aveugle, bien coupable, bien malheureux! Mais la lumière s’est faite dans mon cœur, et j’implore mon pardon! »

C’est donc un père qui pardonne à son fils repentant . L’idée est généralisée. — Rembrandt y a dépensé tout £on cœur. Il a gravé sur les visages du père et du fils des traits que certains peintres trouveraient sans doute vulgaires, mais qui respirent la tendresse, le bon cœur, l’amour.

A quel homme cette eau-forte ne rappellerat-elle pas son père, et qui ne sentira aussitôt ses yeux se mouiller de larmes?

11 y a des sujets char mants à raconter, mais que le pinceau ne saurait traduire. Permeltezmoi un autre exemple.

Lorsqu’on vint annoncer à la grande Catherine qu’elle était impératrice de toutes les Russies, la joie que lui causa la nouvelle de ce grand but atteint, unie à la fatigue d’une journée entière passée à cheval, la firent s’évanouir dans les bras de ses femmes. — Catherine était sans doute un homme de génie, comme on l’a dit si justement , mais, en fin de compte, elle était femme aussi ! Son médecin, Ruggieri , un Italien, dut la saigner.

C’était une tradition, à la cour des czars, de voir l’empereur ou l’impératrice paraître «à un bal de la cour le soir de leur couronnement. Catherine était au désespoir. On allait dire qu’elle, femme, faible, accessible «à l’émotion , avait été saignée! Comment dissimuler son bras bandé?

Au moment de faire son entrée dans la

LE SALON DK 1863

salle où l'attendaient la cour et les grands personnages de l’empire, elle eut un trait de génie: s’avançant au milieu des gentilshommes inclinés devant elle, et montrant son bras bandé : « Messieurs, dit-elle, Buggieri vient de me tirer les dernières goutles de sang allemand que j’eusse encore dans les veines! »

Voilà, comme je viens de l’écrire, un fait historique piquant, mais impossible à rendre clairement en peinture, sans le secours du catalogue. Otez les costumes , que reste-t-il? Une dame montrant son bras bandé, et des messieurs et des dames s’inclinant sur son passage; vous conviendrez qu’un pareil motif serait peu fait pour nous émouvoir, et que cette scène n’exprimerait aucune des passions de la vie. On n’y verrait, tout au plus, qu’une banalité romanesque.

Encore une fois, l’art doit généraliser et non anecdotiser.

Le sculpteur qui a taillé l’Hercule Farnèse dans le marbre, s’est bien gardé de nous le montrer accomplissant l’un de ses gigantesques travaux; il nous le représente, au contraire, au repos, appuyé sur sa redoutable

massue, et dans sa main puissante, il a placé la pomme d’or des Hespérides.

C’est Hercule.

Si vous nous donnez le spectacle du demidieu antique accomplissant l’un de ses travaux, vous ne nous racontez qu’un fait, qu’une anecdote; mais en nous le montrant au repos, vibrant de force et de courage, nous comprenons qu’il ait pu les accomplir tous. Rien ne donne l’idée de puissance comme ce repos plein de sérénité, comme ce calme héroïque. Tuant le lion de Némée, Hercule ne tue qu’un lion ; dans Hercule au repos, cette main, qui tient une orange, peut soulever la terre.

Toute idée, toute force s’incarnent en des individus qui en restent le type le plus pur, qui ont pour mission de révéler la physionomie de l’espèce, qui parlent pour elle, comme un orateur parle au nom d’une multitude.

11 me reste à peine le temps d’apprécier ici une foule d’artistes, il me reste peu de place même pour citer leurs noms, et néanmoins,

je me laisse encore une fois entraîner dans des dissertations à perte de vue. Pourtant, ne vous désespérez point : je reviens au Salon, et à M. Comte, — depuis longtemps voué aux sujets historiques.

Cette année, nous avons de lui trois tableaux : Charles-Quint et la Duchesse d’Etampes ; Seigni Joan , et Récréation de Louis XI.

Etant donnés ces sujets, que je condamne en tant que sujets et anecdotes (vous venez de m’entendre), il me faut cependant reconnaître que M. Comte est un artiste qui brille au premier rang dans le genre des sujets historiques. C’est un observateur profond, un esprit inventif, un archéologue, un metteur en scène de premier ordre. 11 sait composer, arranger un tableau avec juste mesure et sans superfluités. On sent que chez cet artiste, tout est étudié, et que sa préoccupation constante est la recherche du caractère. Dans chacun de ses tableaux, il y a des figures trouvées; personne ne dessine et n’arrange mieux que lui les jambes même de ses personnages. — L’expression est juste. Il rend surtout le geste ; le sentiment le domine

moins. Et pourtant, il me laisse froid, car il raconte, à l’aide d’une science acquise, avec son esprit, et jamais avec son cœur.

M. Comte est anti-coloriste; il n’apporte pas la moindre recherche de goût dans la coloration . 11 n’est pas harmoniste non plus, car tous ses tableaux détonent par de fausses notes.

11 faut reconnaître que lorsque M. Comte a traité un sujet, — et c’est là une force véritable, — il serait impossible de l’imaginer autrement qu’il ne l’a composé. Ainsi, je suis convaincu qu’il eût ordonné et arrangé d’une façon tout autre, et bien supérieure à ce qu’ont fait MM. Gérôme et Léman, le sujet : Louis XIV déjeunant avec Molière. Son tableau du Luxembourg, Henri III sortant de l’église , salué par le duc de Guise , est une œuvre remarquable, qui restera une œuvre très remarquée.

Il n’y a pas de doute pour moi qu’un jour M. Comte fasse partie de l’Institut; il y occupera une place très distinguée.

Je ne vous parlerai pas de ce tableau dans lequel on montre la Duchesse d’Etampes remettant une bague à Charles-Quint. Je n’y

retrouve aucune des qualités que j’aime dans le talent de M. Comte. Je préfère louer l’animation, la verve, l’esprit, la bonne humeur qui brillent dans le Seigni Joan , anecdote très connue, puisée dans Rabelais. Un malheureux a mangé son pain à la fumée d’un rôt. Seigni Joan , le fou, demande une pièce d’argent à ce malheureux, la fait sonner aux oreilles du rôtisseur,, et lui dit : « Le faquin qui a mangé son pain h la fumée du rôt, vous a civilement payé au son de son argent. »

Chaque personnage de ce tableau est bien caractérisé. Tenant un enfant, une femme qui rit aux éclats est d’une vérité extraordinaire : le rire est franc, la bouche large, et le visage ne grimace pas. — Ici surtout ouvrons le catalogue, pour comprendre celte version de Rabelais.

La Récréation de Louis XI nous donne le spectacle de ce roi affaibli par la maladie, incapable de se livrer encore à la chasse, faisant battre des rats contre de petits chiens. C’est peut-être chose puérile que de nous montrer ce roi, qui fut grand après tout, dans une pareille occupation.

Dans le tableau de M. Comte, Louis XI est le personnage le moins réussi. Je songe, malgré moi, au si extraordinaire Louis XI de Meissonnier, vu de face, assis dans un fauteuil, les jambes croisées, la tète appuyée sur la main. C’est l’homme, c’est le monarque tout entier.

11 faut louer, dans la toile de M. Comte, la mise en scène et le caractère imprimé aux personnages. Armés de baguettes , les surveillants du combat sont adorables d’intention et de vérité dans le mouvement. Je n’aime pas ce lieu commun, ce petit coup de soleil, ce trompe-l’œil, cet attrape-bourgeois.

Le talent de M. Comte se distingue, je le répète, par une recherche de la pantomine juste, du caractère dans le dessin, de la vérité historique, et par l’esprit d’observation. On sent que les œuvres de cet artiste sont étudiées, que rien n’est dû au hasard, qu’on a affaire à un homme sérieux. Il cherche non l’esprit, — j’insiste encore, — mais le caractère historique.

Joseph Stevens, depuis longtemps, s’est constitué le défenseur des chiens malheureux. Il a consacré son talent à décrire leur vie et leurs souffrances. Chiens errants, chiens per^ dus, chiens vagabonds, chiens acrobates, chiens de charrettes, et combien d’autres! Il les a peints en véritable philosophe. A l’encontre de mon compatriote Landseer, — cet Horace Vernet des Trois-Royaumes, — il ne donne pas à ses chiens des physionomies humaines et des larmes, il leur laisse leur instinct et leur intelligence d’animaux.

Joseph Stevens s’est fait l’avocat des chiens malheureux , spirituels, industrieux comme Figaro; il a prouvé la supériorité de leur intelligence sur celle des chiens aristocrates. En effet, les premiers sont ipstruils bien plus par la vie que par l’éducation. Les chiens élégants, nourris de gâteaux, appartiennent à la décadence de la race canine; ils manquent de pittoresque.

Or, Joseph Stevens est pardessus tout un peintre pittoresque.

Quand il ne réussit pas un tableau, c’est qu'il fausse son sentiment, c’est qu’il fait une

concession an public, c’est qu’il ne force pas ce public à se ranger à son avis. Exemple : clans son tableau intitulé la Protection , un king-eharle se réfugie clans les pattes d’un grand et splendide terre-neuve. Sans doute, l’aspect de ce tableau est très distingué; mais on ne tourne pas autour de ces animaux.

Où je trouve le peintre tout entier, — et Joseph Stevens est un peintre dans la force du terme, par nature bien plus que par volonté ou raisonnement, — c’est dans Y Etal de Boucher flamand, les Solliciteurs. Voilà de belle et franche peinture, sans charlatanisme d’aucune sorte.

Un gros chien boucher est monumentalement assis à la porte d’un étal. 11 est plein de calme, de majesté et de confiance dans sa force. Trois ou quatre chiens errants, appâtent quelques lopins de viande, et n’osent affronter la colère du maître de céans. Un petit chien plus hardi, comme tous les êtres petits, a sauté sur un banc , et guette l’occasion de mettre la patte sur quelque morceau. Un autre petit malheureux, philosophe patient et résigné, espère que tout cela finira

par un combat, et que pendant la lutte des grands, il pourra se faire une part — n’imporle laquelle, car il n’esl pas difficile, au contraire, étant heureux de vivre, content de son indépendance.

Ce qui domine avant tout dans ce tableau, c’est le côté peintre; l’intérêt du sujet, de l’action, vient ensuite. C’est de la peinture solide qui rappelle le vieux temps des bons peintres flamands. Certes, il y a là de l’esprit, mais quel esprit? de l’esprit d’observation, de l’esprit philosophique, de l’esprit pensé, de l’esprit en situation, et qui convient , selon la parole de Millet.

Joseph Stevens possède au plus haut point un talent original et naïf. Chez lui, la couleur est puissante, et l’exécution robuste et vivante.

Je ne suis pas encore revenu de mon étonnement à l’endroit des tableaux de M. Df.sgoffe. Sont-ils faits à la main ou à la mécanique? C’est ici que se montre l’ha-

bileté avant l’œuvre. Et ses tableaux sont étonnants! Ils appellent, ils exigent la loupe! D’ailleurs bien dessinés, d’une jolie coloration, d’un goût parfait.

Les deux tableaux de M. DesgofTe représentent des objets d’art tirés des collections du Louvre. C’est une reproduction tellement matérielle, tellement fidèle, que le gardien du Louvre, en voyant emporter ces tableaux, croirait qu’on le vole. C’est le triomphe de la photographie, ou plutôt la découverte de la photographie coloriée.

M. Desgofle fait un métier — c’en est un — bien oiseux, et prodigue un talent bien inutilement dépensé. On m’annoncerait que ce peintre est devenu aveugle que je n’en serais pas étonné... Quels yeux! ! !

Ces tableaux sont bien plus finis que tous ceux des petits maîtres flamands de la décadence ; mais ceux-ci exprimaient la nature morte avec leur sentiment et leur exécution propre.

Que deviendra ce métier quand l’artiste vieillira et que la main commencera à trembler? Son avenir m’inquiète.

Le métier de M. Desgoffe ne touche en rien à l’art. C’est surprenant , incroyable. Il possède néanmoins un talent à part, qu’il faut respecter, sinon admirer. Il étonne plus qu’il ne charmé.

J’aime à encourager les jeunes artistes dont les débuts font pressentir l’avenir. Le tableau de M. Alfred Verwée , Vaches dans une ■ prairie hollandaise , est précisément dans ces conditions. On sent chez ce jeune homme une volonté qui ne faiblira pas facilement; il y a en lui du véritable peintre, et je prédis à la Belgique qu’elle pourra un jour s’honorer d’un artiste distingué de plus.

Cette peinture robuste sent sa nationalité.

Ces animaux en prairie, dont les tètes sont un peu fortes, ont une vérité d’aspect et d’arrangement qui prouve l’amour d’une nature sans fard.

M. Verwée doit s’attacher à exprimer la forme de ses animaux avec un sentiment plus

naïf devant la nature; mais, pour être juste, il a droit bien plus aux encouragements qu’à la critique.

MM. FAUVELET, PLASSAN, FICHEL, PÉCRUS, RUIPEREZ, MONFALLET, ÉDOUARD FRÈRE, DE WINNE, TOULMOUGHE, LAMBINET.

Un homme d’un grand goûl, rara avis! m’écrivait dernièrement :

« Il me semble que si le tableau de Meissonier « vient au Salon , vous ne devez pas manquer « l’occasion de parler de lui. Vous serez très- “ bienveillant, mais à votre façon. Meissonier n’a « pas encore été bien jugé. Ceux qui l’aiment le « mieux, le considèrent comme une espèce de » Miéris français. Il faudrait mettre dans son jour

»< la question des dimensions. Les Caractères , de « La Bruyère, le Petit Carême , de Massillon, le « Prince , de Machiavel, et les Œuvres complètes «< d’Horace, sont de tout petits volumes in- 12, u léger bagage avec lequel ces messieurs voyar « gent à travers les siècles. Les dimensions d’un « tableau n’y font absolument rien. C’est comme « l’écriture : Voltaire écrivait en moyenne 9t t Tal- » leyrand en pattes de mouches. »

Il est impossible de dire plus clairement, plus simplement, des vérités incontestables pour ceux qui sont initiés aux arts.

J’eusse été heureux de parler de Meissonier si son tableau, U Empereur à Solferino, eut figuré au Salon de cette année, et je compte d’ailleurs, dans un travail spécial, étudier et analyser ce talent immense.

Certes, la dimension est étrangère aux éléments d’appréciation qui peuvent déterminer le mérite d’un tableau, mais l’on n’empêchera jamais la masse de se porter d’abord aux grandes toiles, si mauvaises qu’elles puissent être d’ailleurs, et de conclure qu’il faut un grand talent pour brosser un grand tableau. Le public juge de la même façon une énorme

partition musicale : il voit le volume, non le mérite.

C’est une chose élémentaire, en peinture, qu’on peut faire un grand tableau sur un panneau de quelques pouces, et un petit tableau sur une toile immense.

A coup sûr, ce que je viens de dire ne va pas à l’adresse de MM. Fauvelet, Fichel, Pécrus, Ruiperez, Monfallet, et tant d’autres. MM. Chavet et Ulysse font défaut au Salon de cette année, et c’est grand dommage. — Chez tous ces messieurs, tout est petit : le panneau, l’idée, l’exécution, et la peinture surtout. On a contracté la mauvaise habitude de les appeler des imitateurs de Meissonier, bien qu’ils ne ressemblent en rien, mais en rien, sous aucun rapport, à ce maître. En quoi des pygmées peuvent- ils imiter des géants? Positivement, il n’y a de commun entre ces artistes et Meissonier que la dimension du panneau. Voilà tout, mais là, tout.

Si j’élais forcé de faire un choix parmi ces

messieurs, je mettrais leurs noms au fond d’un chapeau, et je tirerais au hasard, sans émotion , avec une complète indifférence : le premier venu serait mon homme. Le premier ou le dernier; c’est la même chose.

Cependant, pour être juste, il faut reconnaître les progrès accomplis par M. Fauvelet dans les trois tableaux qu’il expose aujourd’hui. Je crois aussi que je préfère son talent à celui de ses coreligionnaires. Il a dans sa manière un côté nerveux qui donnait autrefois et qui donne encore aujourd’hui l’espoir de lui voir prendre la tête dans ce steeple chase de poneys.

Le Fumeur est de la peinture lâchée, de quelque façon qu’on l’envisage.

Quand on a vu un tableau de M. Plassan, on les a vus tous. C’est toujours la même chanson. Peinture sans distinction. Nulle exécution, moins de dessin, coloration fausse, point d’intelligence dans l’arrangement des sujets, absence de goût : voilà ce que j’y re-

marque. M. Plassan peint-il une jeune fille et une servante? elles ont toutes deux le même tempérament, la même distinction, si distinction il y a. L’aspect des tableaux de M. Plassan me rappelle toujours les pommes à moilié mures, rouges d’un côté, vertes de l’autre.

M. Fichel doit souvent penser à 3Ieissonier; mais cela ne suffît pas. Tous ses personnages, à lui, sont de la même famille. Ils ont lous eu même papa et même maman.

Néanmoins, l’équité me fait une loi de constater que M. Fichel est en progrès.

M. Pécrus ne serait pas éloigné de bien faire, s’il pouvait se débarrasser du culte et de l’imitation de ’Willems.

M. Ruiperez est élève de Meissonier. Voilà qui oblige à beaucoup plus que cet élève ne montre dans ses toiles.

Quant à M. Monfallet, il peint de petits sujets qui me font songer à des mises en scène du Théàtre-Déjazet.

M. Edouard Frère n’a pas justifié le quart d’heure de succès que lui avait ménagé certain public. S’il a perdu en France ses admirateurs, il en a retrouvé d’autres dans mon pays, en Angleterre, où existe un autre certain public qui recherche les tableaux de ce peintre.

M. Edouard Frère rend chaque chose de la même façon, figures et objets, dans un ton bitumineux , brun foncé, comme dans la Grand’ -Mère.

Le tableau intitulé le Retour du bois , effet de neige, pourrait être signé d’une demoiselle, bonne élève. Encore cet éternel sujet d’une femme et d’un enfant chargés de fagots!

11 serait impossible d’imaginer rien de plus commun et de moins spirituel que la Prise d’armes. Des enfants sortent de l’école en se bousculant; le maître, que l’on aperçoit sur la porte, s’arme d’un martinet; de là, prise d’armes!

Lorsque IM. Frère ne met pas un petit sentiment dans le programme de ses sujets, il n’attire plus l’attention de personne. J’ai pour-

tant vu jadis de fort bonnes études ù* intérieur de cet artiste.

La spécialité de M. de Winne paraît être de reproduire constamment le portrait du roi des Belges. Celte année encore, il nous a envoyé le portrait de ce souverain, mais cette fois un portrait officiel, en pied.

Ce n’est, du reste, pas chose facile à traiter que ces grands portraits officiels; la tâche est ingrate, et je reconnais que M. de Winne s’en est tiré très-honorablement.

Le roi est ressemblant, mais d’une ressemblance qui saule aux yeux du premier venu. L’artiste n’a pas su exprimer dans les traits du visage de son modèle l’intelligence, la volonté, l’honnêteté de ce monarque vénéré de son brave et bon peuple.

M. de Winne passe sur ses toiles un glacis uniforme, une sauce couleur jus de tabac, ce qu’il prend sans doute pour un ton coloré. En leur donnant l’aspect de vieux tableaux, il s’imagine sans doute être peintre et colo-

riste. Sa peinture est un peu creuse, et n’a pas la solidité que le ton général semblerait indiquer tout d’abord.

Le portrait de M. V. — du même artiste — est bien inférieur au précédent. Ici encore, je rencontre ce jus uniforme, et constate cette absence complète de peinture vivante.

M. Toulmouche expose trois tableaux : un Chagrin, le Repos et le Coin du feu. Si cet artiste ne progresse pas à vue d’œil, il faut avouer qu’il se maintient, et que s’il avance lentement, il marche du moins avec certitude. On devine chez lui un désir ardent de bien faire, qui amène de bons résultats.

M. Toulmouche traite agréablement les sujets modernes et intimes; mais il n’imprime pas à ses personnages féminins la distinction innée des dames du vrai monde. Autre reproche : il donne à toutes ses figures des yeux ronds et d’une dimension énorme, qui me remettent toujours en mémoire le Petit Chape ron rouge :

« — Grand’mère, que tes yeux sont grands ! « — C’est pour mieux te voir, mon enfant. » M. Toulmouche ne cherche point à faire de l’esprit et il exprime avec simplicité un sentiment vrai. Il rencontre presque toujours ce qu’il cherche.

M. Lambinet se soutient aussi à chaque Salon et a le grand mérite de ne ressembler à personne, si ce n’est à lui-même. Amoureux de la nature, il sait choisir avec goût les motifs de ses toiles. M. Lambinet retrace les aspects printaniers du paysage avec une grande fraîcheur, une juste lumière et un accent de vie tout particulier. Ses tableaux sont traités fort spirituellemmt.

En terminant cet article, il me semble que cette fois encore je me suis montré bien sévère à l’égard de certains artistes. — Auraisje mal digéré et verrais-je tout en noir? J’ai une franche sympathie pour ceux qui consa-

crent leur vie à l’Art. Si défectueuses que soient leurs œuvres, elles sont le résultat d’un travail courageux. Je sais ce qu’il faut dépenser de force et de volonté pour arriver à produire une œuvre estimable, jugée parfois légèrement, et qui souvent a coûté de patients efforts et des luttes de toute nature.

A jeudi prochain mon dernier article.

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