‹ Le Salon de 1863Chapitre 11 sur 15 · DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES · texte numérisé non relu

DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES

J’écrivais mon dernier et volumineux article sur le Salon de 4863, quand la distribution des récompenses est venue interrompre mon travail. Il m’a paru intéressant de faire connaître aux lecteurs Y effet moral produit sur le public par les noms proclamés dans cette solennité. Il y a là un enseignement profitable pour tout le monde.

Une voix autorisée a dit que les faits apportaient une logique incontestable et indiscuté,

table, et qu’en dernier ressort il fallait toujours s’incliner devant les arrêts de l’opinion publique. Ce qui est vrai pour la politique est vrai pour l’art; seulement, ici, l’opinion publique, c’est l’opinion des artistes gens du métier et compétents, et, dans ces conditions, j’admets parfaitement la souveraineté de l’opinion publique.

Dès midi, la grande salle de l’Exposition, où l’administration avait fait replacer les portraits de l’Empereur et de l’Impératrice, était envahie par une foule de dames élégantes et par la grande majorité des artistes exposants. L’excellente musique de la gendarmerie impériale exécutait des morceaux variés. A une heure, Son Exc. le maréchal Vaillant, ministre de la maison de l’Empereur et des Beaux-Arts, faisait son entrée et était reçu par M. le comte de Nieuwerkerke, surintendant des Beaux-Arts, M. de Courmont, M. le marquis de Chennevières, M. Arsène IIoussaye, M. Alphonse Boyer, etc., etc., et

MM. les membres de l’Institut qui faisaient pariie du jury.

La séance a été ouverte par un très- remarquable discours de M. le maréchal Vaillant, homme de science et de goût, comme l’a fort bien dit M. le comte de Nieuwerkerke. Il s’est plu à payer un juste tribut d’éloges et de regrets à Horace Vernet, son ami, et l’une des illustrations françaises contemporaines, le troisième, le dernier, le plus grand des Vernet ! suivant l’heureuse expression du maréchal. Carie Vernet, deuxième du nom, ne s’est-il pas écrié, quelque temps avant de mourir : « Fils de roi, père de roi, jamais roi ! »

M. le comte de Nieuwerkerke a lu ensuite \\n discours plein de sens, dans lequel il a fait entendre qu’il y avait au Salon de cette année une grande somme de talents, mais qu’il ambitionnait une supériorité plus haute encore.

Ce vœu est l’expression d’un sentiment juste. Le ton général de ce discours dénote un très-libéral esprit. Tout en blâmant les excentricités et les-à-peu près artistiques, l’orateur

admet que la plus grande liberté doit régner dans la pratique et dans la direction de Vart.

En terminant son discours, M. de Nieuwerkerke a laissé au jury l'honneur comme la responsabilité de ses choix , puisqu’en effet, ces choix sont d’autant plus difficiles à déterminer que lenombre de médailles est restreint. Il a ajouté : « Un autre système de récompenses était donc devenu nécessaire; nous vous le ferons connaître prochainement, ainsi que le règlement de l’Exposition de 1864. »

Ces deux discours ont été parfaitement accueillis, et la péroraison de celui de M. de Nieuwerkerke a rencontré l’assentiment universel. Quant aux membres de l’Institut., ils faisaient triste figure; seul, M. Picot restait impassible. Décidément, c’est un croyant !

On est libre d’accepter ou de repousser les opinions artistiques de M. de Nieuwerkerke, mais tout le monde se plaît à reconnaître l’énergie, la droiture, l’impartialité, la bienveillance du surintendant des Beaux-Arts, ainsi que la considération, l’estime et le dévouement dont il entoure les artistes.

A leur tour, les artistes ont jugé leurs juges : je veux parler des membres de l’Institut et des choix qu’ils ont faits pour la distribution des médailles. Les artistes se sont conduits avec un tact qui a dû frapper tout le monde : silence glacial pour les nominations désapprouvées; applaudissements frénétiques pour celles jugées bien méritées.

La nomination de M. Charles Brion, peintre, élevé au grade de chevalier de la Légion d’honneur, et l’attribution de la première médaille au même artiste, ont provoqué un tonnerre d’applaudissements. A cela, il y avait deux raisons : ces récompenses obtenaient l’approbation générale, et, d’un autre côté, le nom de M. Brion était devenu le drapeau de l’opposition contre le jury.

La nomination de M. Desjobert a été également fort bien reçue, et celle de M. Brion, statuaire, chaudement approuvée.

L’élévation de M. Alfred Stevens au grade de chêvalier de la Légion d’honneur a obtenu les plus chaleureux et les plus sympathiques applaudissements.

Je suis convaincu que M. de Winne aurait

été bien accueilli par les artistes, s’il eût été présent. M. de Winne a obtenu la deuxième médaille. M. Pasini (deuxième médaille) a été fort applaudi.

Dans les troisièmes médailles, MM. Briguiboul, Protais et Van Hove, ont été chaudement accueillis par le public. Le nom de M. Dejonghe a aussi été bien reçu.

Passons à la sculpture.

La médaille d’honneur décernée «à M. Perraud, les deux premières médailles accordées à MM. Carpeaux et Brion, ont été saluées par de vifs applaudissements.

La deuxième médaille à M. Paul Dubois, a soulevé un tonnerre de bravos, et c’était justice.

Au nom de madame Browne, prononcé pour une médaille de 3e classe (gravure), la salle entière a battu des mains.

Enfin, le public a accueilli avec un enthousiasme frénétique la médaille de lre classe décernée à M. Garnier, architecte.

Jusqu’à la fin de la séance, MM. les membres de l’Institut ont conservé leurs visages désappointés. M. Picot, seul, était imperturbablement impassible. Cette leçon ne lui servira pas; s’il avait à recommencer, il agirait de même.

Il m’est impossible de rapporter l’impression du public sur les rappels de médailles, puisque les artistes nommés n’ont pas été appelés à les venir prendre.

Je passerais sous silence les mentions honorables, si ce n’était un devoir de déplorer publiquement le sort de certains artistes qui semblent voués a perpétuité à la mention honorable!

Permettez-moi de regretter de ne pas avoir entendu citer, parmi les récompenses, si ce n’est peut-être aux mentions, les noms de MM. Millet, Puvis de Chavannes, Ch. Marchai, Schreyer, Jundt, Bonvin, Ribot, Nazon, madame Bertaut, Brendel, A. Gautier, Harpignies, Lambinet, Laviei 1 le , Israëls, Legros, Léman, C. Meunier, Verwée, et tant d’autres.

11 me semble néanmoins que ces artistes doivent puiser une grande consolation dans

LE SALON DK 1863

la faveur qui a entouré certains de leurs confrères, moins doués, mais plus heureux auprès de l’Institut.

Le public, qui s’attendait à apprendre la nomination d’un commandeur et de deux officiers, a été déçu dans son attente.

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