‹ Le Salon de 1863Chapitre 9 sur 15 · MM. KNAUS, BIARD, HEILBUTH ; UNE LETTRE DE MILLET · texte numérisé non relu

MM. KNAUS, BIARD, HEILBUTH ; UNE LETTRE DE MILLET

Entre M. Knaus et M. Biard mon cœur balanee.

Qui donc a osé les comparer rà mon compatriote Wilkie? Qui donc nous délivrera des talents vulgaires et de leurs épisodes grotesques?

11 n’existe en Allemagne que deux catégories de peintres : ceux qui font ce qu’ils appellent le grand art, la grande peinture, l’art mystique et philosophique, les cartons et les

fresques, — et ceux qui font le genre familier, mais grotesque.

Les premiers se complaisent aux rébus indéchiffrables; les seconds, reproduits par la lithographie coloriée, à l’usage des salles à manger d’auberges allemandes, charment les natures vulgaires qui admirent leurs images, les montrent d’un gros doigt bête, et les commentent d’un gros rire épais et inintelligent.

Ces deux catégories d’artistes ne tiennent pas plus à l’art, à la peinture , que je ne ressemble au Sultan ; et croyez bien, chères lectrices, qu’il n’y a rien de commun entre moi et ce fortuné personnage.

Lebrun a peint de grandes toiles; mais il n’a point fait de tableaux. En peignant des choux et des carottes, Slingelandt a fait de la peinture, il a fait un tableau , il a fait œuvre de peintre.

M. Knaus appartient à la catégorie des artistes familièrement grotcsques.il aime à provoquer le rire : cela prouve un bon naturel, et

je ne le voue point à la corde pour cela; mais je voudrais bien savoir ce qu’il pense lorsqu’il visite les galeries du Louvre. Il n’y a pas là de compère pour lui. Quel peintre y provoque le rire? Jan Steen? Quelle différence! Jan Steen était peintre avant de devenir conteur naïf, fin, familier, drolatique, réjouissant et philosophique.

Le talent dépensé dans les toiles de M.Knaus s’appelle, suivant les uns, esprit d’observation, et suivant moi, esprit d’imitation.

On rencontre des acteurs imitant dans la perfection tous les comédiens de Paris : ce son t des Knaus, eux aussi, à leur manière. Sont-ce des artistes, des esprits observateurs? Non, à coup sûr. Us tiennent plus du singe que du penseur.

Henry Monnier a créé un type immortel, parce que M. Prudhomme est profondément vrai, humain, et qu’il est de toutes les nations. Ce personnage me fait rire , mais je suis quelquefois porté à le plaindre. II produit

sur moi l’effet d’un Don Quichotte moderne, combattant pour la bonne cause, plein de chaleur, d'enthousiasme et de dévouement.

M. Henry Monnier est un penseur moraliste; mais ôtez le masque de la comédie à son personnage et à son œuvre, et il restera de toute cette création une impression triste. Henry Monnier est, certes, un poëte comique sérieux, de la bonne race des comiques, de ceux chez qui l’on trouve le rire bien près des larmes.

Il y a une recette pour créer les tableaux comico- philosophiques. — (Permettez à un Anglais d’enrichir votre dictionnaire.) Cette recette consiste à placer l’antithèse dans le mot bien plus que dans l’idée.

Exemple :

Vieillard près d’un enfant. — La tombe et le berceau .

Belle jeune fille près d’une vieille édentée.

— Jeunesse et vieillesse.

Jeune couple. — Promesses d'avenir!

Vieux couple. — Ils ont été honnêtes !

Une mère sourit en regardant son enfant.

— Joie de l'amour maternel.

Vieille mendiante. — Pensée 'philosophique. Coq du village. — Ira-t-il à la guerre?

Vieux militaire estropié et médaillé. — Il a été à la guerre.

Et ainsi de suite.

Qu’en dites-vous? N’est-ce pas que tout cela est bien vulgaire ?

Le Saltimbanque de M. Knaus représente un prestidigitateur dénichant des serins au fond du chapeau d’un campagnard ébahi. — La scène se passe dans une grange.

Tout est expliqué dans ce tableau : le public n’a rien à deviner. Le campagnard crie au miracle, les vieilles femmes songent aux sorciers, les jeunes fdles rient; un forgeron, le malin de l’endroit, s’est avancé à pas de loup derrière le saltimbanque, afin de surprendre son secret; quant à la femme de celui-ci, elle ne fait guère attention à la scène et s’occupe des soins du ménage. Je fais grâce à M. Knaus en faveur d’une petite fillette adorable, d’une intention charmante et naïve, qui contemple

le tour merveilleux du saltimbanque avec surprise et épouvante.

Les plus simples, ce ne sont pas les personnages groupés autour du saltimbanque : ce sont les spectateurs groupés autour du tableau.

Le Départ pour la danse , du même artiste, représente des groupes de campagnards se rendant, musique en tète, vers la prairie où le bal champêtre va commencer.

Le fond de ce tableau est peint comme un vrai décor de théâtre; il doit gagner à la lumière. Les musiciens sont naturellement des ivrognes émérites ; les jeunes fdles bondissent de plaisir; les enfants font la roue; le beau du \illage s’avance avec majesté entre deux jeunes tilles qui le dévorent des yeux; un vieux militaire éclopé suit tant bien que mal, appuyé sur des béquilles, celte bande joyeuse, et les oies ahuries s’envolent en poussant des sauvequi-peut! comme si l’ennemi était au Capitole.

11 faut rendre cette justice à M. Knaus que ses oies sont desswiées à la perfection, avec

une vérité de mouvement remarquable. Elles sont stupidement inquiètes. J’affirme sérieusement que c’est la partie du tableau qui a mes préférences.

Est-ce à dire que ces deux toiles soient dépourvues de mérite, de talent et d’esprit? Mon Dieu! non; je sais à quoi m’en tenir sur ce point, et c’est précisément la raison pour laquelle je montre beaucoup de sévérité à l’endroit de M. Knaus.

J’ai déjà reproché à M. Heilbuth d’avoir rapporté de Rome des caricatures sur le clergé. Pour l’àme d’un artiste, dans celle Rome catholique luttant pied à pied contre la société moderne, il y avait des spectacles héroïques, et non des sujets comiques et des occasions de caricature. A quelque opinion que l’on appartienne, — et l’art n’a point d’opinion, car son but est d’émouvoir et non de convaincre, — l’homme, l’artiste doué, ne peut voir à Rome que des hommes en qui s’incarnent des principes, soutenant l’effort

de la civilisation soulevée contre l’Eglise au nom de la science et de la raison.

M. Heilbut h est un artiste fin, distingué, spirituel. Il prend quelquefois, dans certains tableaux, un air de famille, éloigné il est vrai, avec mon compatriote Bonington.

La Promenade des séminaristes sur le Monte- Pincio à Rome est un tableau d’une coloration très-distinguée. Malheureusement, tous ces jeunes séminaristes sont affligés de types assez vulgaires; l’un a les cheveux roux, d’autres ont les lèvres épaisses et pendantes; on distingue même un muhâtre. On n’y remarque certainement pas une gloire future de l’Eglise, un Lacordaire!

Dans la Promenade des Cardinaux, M. Heilbuth n’a pas montré, me semble-t-il, cette finesse d’esprit qui le caractérise sous beaucoup de rapports; ce tableau est une caricature. Les domestiques sont de véritables char ges, les cardinaux ont l’air de se moquer d’euxmêmes; ils ressemblent à des augures qui ne peuvent se regarder sans rire. Que M. Heilbulh daigne m’en croire, ils sont plus fins que cela, plus fins que lui Jet moi, assurément.

Pour l’aspect, ce tableau tient de Gérôme, et il tient de Knaus pour l’esprit.

L'Intérieur d'un carrosse de cardinal est le tableau le moins réussi de M. Heilbulh. Il a pourvu ses personnages de mains maigres, grandes, osseuses, de doigts d’accoucheur ou de pianiste. Les mains dans le haut clergé, au contraire, sont potelées, sensuelles. Après cela, M. Heilbuth avait peut-être son idée de pointe critique! Je ne la devine guère; trop de finesse nuit ; on s’y perd.

M. Heilbuth est un artiste de talent, mais il me parait chanceler dans la bonne route.

Que dire de M. Biard qui n’ait été mille fois dit? Ce peintre ne manque pas d’un certain esprit , mais d’un esprit de bossu. Seraitil généreux de frapper sur une bosse si souvent battue?

Les tableaux de M. Biard, racontés par l’auteur, entre la poire et le fromage, doivent être d’agréables récits.

La Bourse à Paris est un tableau amusant à voir, je ne dis pas à avoir; un zouave et un turco regardent cette scène où les financiers courent, s’arrachent les cheveux, sautent de joie ou ont l’air de se battre. Tout cela est mouvementé, mais quelle vulgarité! Dans ce tableau, on voit des têtes, mais il ne reste pas de place pour les corps.

Un Plaidoyer en province. M. Biard a dû peindre ce tableau à son retour d’Amérique, d’après des impressions américaines, car la justice ne peut se rendre de cette façon que dans une province des Etats-Unis.

Une lady a poché Vœil à une femme qui gesticule de son banc. Le président dort, un juge écrit, l’autre dessine; le greffier attrape des mouches, le procureur impérial se peigne, l’huissier bâille, les avocats rient ; un témoin, une femme montre le poing à un avocat qui plaide, et que sais-je? J’oublie mille épisodes de ce genre.

MM. Knaus, Heilbuth et Biard sont certainement des hommes d’esprit, mais ils ont tort de dépenser cet esprit sur des toiles.

J’ai dit, dans ma première lettre, que l’es-

prit est un poison artistique; je persiste plus que jamais dans cette opinion.

Le journal Y Exposition m’a emprunté une lettre de Corot. A mon tour, je m’empare d’une lettre de Millet, adressée à M. Th. Pelloquet, qui fait dans ce journal une critique fort bien pensée. Celte lettre est une bonne fortune pour mes lecteurs; la voici :

u Barbizon, 2 juin 1863.

u jMonsieur,

« Je suis très-heureux de la manière dont vous «i parlez de mes tableaux qui sont à l’Exposition. « Le plaisir que j'en ai est grand, surtout à cause « de votre façon de parler de l’art en général.

Vous êtes de l'excessivement petit nombre de <i ceux qui croient (tant pis pour qui ne le croit « pas) que tout art estune langue et qu’une langue «i est laite pour exprimer ses pensées. Di tes— le, « puis redites le, cela fera peut-être réfléchir « quelqu'un; si plus de gens le croyaient, on n'en

! verrait pas tant peindre et écrire sans but. Y a-t-il pourtant rien de plus insipide et de plus écœurant que de montrer seulement le plus ou le moins d’habitude qu’on a de l’exercice d’une profession? On appelle cela de l’habileté, et ceux qui en font commerce en sont grandement t loués. Mais, de bonne foi, et quand même ce

< serait de la vraie habileté, est-ce qu’elle ne det vrait pas être employée seulement en vue d’accomplir le bien, puis se cacher bien modeste-

i ment derrière l’œuvre? L’habileté aurait-elle donc le droit d'ouvrir boutique à son compte? i J’ai lu, je ne sais plus où : Malheur à l’artiste

< qui montre son talent avant son œuvre. Il serait

< bien plaisant que le poignet marchât le premier... Je ne sais pas textuellement ce que dit Poussin dans une de ses lettres à propos du tremblement de sa main, quand il se sentait la tête de mieux en mieux disposée à marcher, mais en voici à peu près la substance : « Et quoique celle-ci (sa main) soit débile, il faudra pourtant bien qu’elle soit la servante de l’autre,

i etc » Encore un coup , si plus de gens

t croyaient ce que vous croyez, ils ne s’emploieraient pas aussi résolument à flatter le mauvais goût et les mauvaises passions à leur profit, sans aucun souci du bien, et, comme le dit si

LE SALON DK 1863

« bien Montaigne : « Au lieu de naturaliser l’art, « ils artialisent\ a nature. »

« Je saurais gré au hasard qui me donnerait u l’occasion de causer avec vous, mais comme *i cela ne peut dans tous les cas se réaliser immé- »i diatement, au risque de vous fatiguer, je veux »t essayer de vous dire comme je le pourrai cer- <i taines choses qui sont pour moi des croyances, *i et que je souhaiterais de pouvoir rendre claires »i dans ce que je fais.

»( Que les choses n’aient point l’air d’être amal- »! gainées au hasard et par occasion, mais qu'elles «( aient entre elles une liaison indispensable et u forcée. Je voudrais que les êtres que je repré- «( sente aient l’air voués à leur position, et qu'il »i soit impossible d’imaginer qu’il leur puisse »» venir à l'idée d'être autre chose que ce qu’ils »! sont. Une œuvre doit être d’une pièce, et gens »! et choses doivent toujours être là pour une fin. »( Je désire mettre bien pleinement et fortement »t ce qui est nécessaire, et à tel point que je crois »! qu’il vaudrait mieux que les choses faiblement « dites ne fussent pas dites, pour la raison qu’elles « en sont comme déflorées et gâtées ; mais je pro- « fesse la plus grande horreur pour les inutilités »! (si brillantes qu’elles soient) et les remplissages, »! ces choses ne pouvant amener d'autres résultats

( que la distraction et l'affaiblissement. Ce n’est < pas tant les choses représentées qui font le beau que le besoin qu’on a eu de les représenter, et i ce besoin lui-même a créé le degré de puisi sance avec lequel on s’en est acquitté. On peut i dire que tout est beau, pourvu que cela arrive en son temps et à sa place, et, par contre, que t rien ne peut être beau arrivant à contre-temps. ( Point d’atténuation dans les caractères : qu’Apoli Ion soit Apollon, et Socrate, Socrate. Ne les i mêlons point l’un dans l’autre, ils y perdraient i tous les deux. Quel est le plus beau d’un arbre t droit ou d’un arbre tordu? Celui qui est le i mieux en situation.

«t Je conclus donc à ceci : le beau est ce qui ( convient. Cela pourrait se développer à l’infini c et se prouver par d’intarissables exemples. Il ( doit être bien entendu que je ne parle pas du i beau absolu, vu que je ne sais pas ce que c’est, et que cela me semble la plus belle de toutes les ( plaisanteries. Je crois bien que les gens qui s’en ; occupent ne le font que parce qu’ils n’ont pas ; d’yeux pour les choses naturelles, et qu’ils sont c confits dans l’art accompli, ne croyant pas la nature assez riche pour toujours fournir. braves gens! ils sont de ceux qui font des poétiques i au lieu d’être poètes. Caractériser! voilà le but.

« Vasari dit que Baccio Bandinelli faisait une « figure devant représenter Eve, mais en avançant u dans sa besogne, il s’est avisé que celte figure «t pour son rôle d'Eve était un peu efflanquée. <i II s’est contenté de lui mettre les attributs de «t Gérés , et Eve est devenue une Cércs ! Nous pouvons bien admettre, comme Bandinelli était •t un habile homme, qu’il devait y avoir dans cette ligure des morceaux d’un modelé superbe et « venant d’une grande science, mais tout cela •t n’aboutissant pas à un caractère déterminé, n’en «t a pas moins dû faire l’œuvre la plus pitoyable. « Ce n’était ni chair ni poisson.

« Pardon, monsieur, de vous en avoir dit si «long, et peut-être si peu; mais laissez -moi « encore vous dire que s'il vous arrivait de rôder dans les environs de Barbizon, vous vouliez bien v entrer dans ma boutique.

« J. -F. Millet. »

Répondant à M. Millet, M. Pelloquet dit :

« .... Votre vie et votre œuvre donnent l'exem- • pie; votre lettre contient la règle. »

On ne pouvait résumer avec plus de bon sens une page qui renferme tant de choses simples, grandes et vraies.

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