INTRODUCTION
Jusqu’ici, monsieur, je n’ai point rencontré, dans votre journal, de critique sur le Salon. Y renoncez-vous et tenez-vous la critique artistique pour chose inutile? Si telle n’est point votre pensée, lisez ces impressions sur l’Exposition des Beaux-Arts ouverte cette année, et voyez si vous pouvez en tirer quelque chose.
Souvent vous l’avez répété, et vous l’avez prouvé toujours, le Figaro est une tribune
libre où chacun peut monter, dès qu’il a une vérité bonne à dire. Sujet anglais, j’aime ces allures parlementaires que vous avez mises à la mode dans la presse parisienne.
Je demande donc la parole.
Il importe, avant tout, que l’on sache qui je suis. J’ai beaucoup vu ; j’ai consacré ma vie à l’étude des œuvres d’art. De plus, et je vous prie de noter ce point, les proportions modestes de ma fortune ne m’ont jamais permis d’acheter les œuvres qui eussent fait mon bonheur, de sorte que mon goût s’est purifié sans obstacle. N’ai-je pas vu souvent l’acheteur d’un tableau sans cesse vanté par ses amis, finir par le trouver lui-même admirable, et y perdre jusqu’au sentiment artistique? Un propriétaire n’est jamais impartial. Combien de fois m’est-il arrivé de dire : « Que je suis donc heureux de n’avoir pu acquérir cette toile quand je la trouvais belle! car maintenant que j’en suis revenu, je la tiens pour médiocre. >»
Permettez-moi de vous conter une petite
anecdote qui m’a mis en humeur d’essayer de la critique artistique dans un pays où elle se fait d’une façon si peu pratique.
Il y a quelques mois, lors de la vente Demidoff, il était beaucoup question de la Stratonice, de M. Ingres. Je surpris par hasard l’opinion de M. Paul de Saint-Victor sur cette œuvre. (Je crois inutile de vous présenter ce critique, que M. Xavier Aubryet a surnommé le Don Juan de la phrase.) M. de Saint-Victor disait : « Si je possédais ce tableau, je frotterais la Stratonice , et je garderais le reste. >* Or, quelques instants après, je rencontrai M. Pierre Pétroz, critique de talent. — Je lui demandai son opinion sur la même toile : « Si j’achetais ce tableau, me répondit-il, je garderais la Stratonice , et je frotterais le reste. »
Voyez-vous M. Ingres suivant le conseil de ces deux critiques? De son œuvre, il ne reste que le panneau; tout a été frotté; le cadre seul a trouvé grâce devant ces messieurs!
Savez-vous que ce serait chose instructive
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et intéressante que d'aligner les jugements divers des critiques d'art sur le même ta- Um? L*tim fw M. Paul de Saint- Victor trouverait migniiique de couleur, Théophile Gautier la trouverait certainement incolore; ainsi des antres. Le résultat serait comique.
Exemj:4e :
M. Paul de Saint-Victor, qui a loué sans réserve le dernier salon de M. Puvis de Chavannes. critique sévèrement cette année les t i : eaux ia m^mr îrtiste.C mmentnes'ap^rçoit-il p nt qu'il fait un rude faux pas uîh> cette voie funeste de la contradiction où sont «Mg ta! d'écrivains? Les «ourdies œtvres de M. Puvis de Cha vannes s:*nt de tous p::nts semblables à leurs ainées; le peintre serz :; plutôt en progrès dans le genre qu'il a adopte. C'est toujours la même nature, le meme sentiment et la meme inspiration.
Chose inouïe ! tous les deux ans, les chefs de fie de h critique parisienne pèchent, dans le catalogue des noms nouveaux, des ce le-
brités nouvelles. Ils en découvriraient des milliers en un siècle ! Quels coups de filet ! — Heureux pourtant le siècle qui produit deux hommes hors ligne!
Hélas ! messieurs, ces succèsque vous croyez faire, ces succès que fait le public, quand le jugement des artistes ne vient point les consacrer, sont semblables aux étoiles des feux d’artifice qui brillent quelques secondes dans le ciel. On se retourne, disparues ! Les peintres que vous créez à coups de phrases et que le public étourdit d’acclamations, vous les abandonnez, vous les reniez, vous ne les saluez plus d’une simple politesse au bout de deux ans.
Voyez Knauss au Salon de cette année !
M. Paul de Saint-Victor a fait autrefois, dans ce style chatoyant que vous lui connaissez, un éloge pompeux des œuvres de M. Trayer : que va-t-il nous en dire cette année? Ce n’est ni mieux ni pis : c’est vulgaire et médiocre, comme toujours. Sera-t-il dieu,
table ou cuvette?Sera-ceuneépigrammeouun point d’admiration? Ma foi, au hasard de la fourchette! comme vous dites à Paris. Quoi qu’il en soit, même lorsqu’il élève M. Trayer au pinacle, le style de M. Paul de Saint-Victor reste toujours féerique : c’est l’important. Mais que l’écrivain de la Presse y prenne garde! Si les splendeurs de sa prose nous enivrent quand elle sourient à un Delacroix, elles nous donnent sur les nerfs quand elles ruissellent amoureusement pour un Trayer.
Un philosophe de mon pays a dit quelque part: « Que nous importe la forme! Nous n’avons pas besoin d’être flattés par de belles formes. Dans une œuvre d’art, le fond seul est important. » Musset ne s’est-il pas écrié un jour :
Qu'importe le flacon, pourvu qu’on ait l'ivresse !
Or, pour M. Paul de Saint-Victor, le flacon c’est tout. Il en admire la forme, les ciselures, la pureté. Il y verse ensuite de l’eau ou du vin,
au hasard : goûtez, si cela vous plaît ! Ni Carlyle ni Musset ne l’ont converti.
Ce qui a fait la grandeur de la France, ce qui a répandu au loin ses mœurs, sa langue et son nom, c’est le côté littéraire de son génie.
Aussi , quand vos critiques d’art analysent un tableau, cherchent-ils d’abord ce que j’appellerai le côté littéraire de l’œuvre, c’est-à-dire le sujet, l’anecdote, le programme, l’esprit. Ils ne voient point, par exemple, que la Joconde et la Vénus de Milo sont des sujets splendides. Parlent-ils d’un tableau? Comme leur phrase est belle, correcte, séduisante, tirée à quatre épingles! — Mais, pour la peinture, ils n’y entendent rien. Au fond, leur système est toujours que les arts plastiques sont des arts matériels. Pourtant, ce n’est ni le marbre ni le panneau, ce ne sont point les couleurs qui font l’œuvre d’art. — Que de fois ai-je vu les beaux esprits les mieux rentés apprécier savamment un tableau dans
un coin cle leur feuilleton, et montrer une ignorance incroyable en face de l’œuvre ellemême ! Passez-moi cette comparaison bourgeoise, mais que diriez-vous d’un négociant de Lyon, fort expert en soieries, et néanmoins incapable de dépister la trame du colon dans une pièce de soie? Veuillez m’expliquer par quelle secrète infirmité d’esprit vos critiques sont tous d’accord sur un tableau du Louvre, et ne peuvent s’entendre sur un tableau moderne?
Je parlais tout à l*heure des artistes dont la presse, au gré de son caprice, fait et défait la réputation. L’expérience nous apprend que les élus de la peinture, que la critique caresse ^ de ses périodes les plus séduisantes, que le public comble de ses plus chaleureux applaudissements dès leur apparition, restent, au demeurant, de pures médiocrités. Il faut que l’artiste prenne le public au collet, l’arrête de force en face de son œuvre : c’est un homme marqué pour la lutte et la souffrance. Que les
autres s’engraissent ! ce sont des eunuques.
C’est à ces complaisances de la critique parisienne que nous devons quelquefois ces peintres et ces sculpteurs dont les productions sont autant de rébus. Heureux catalogue, providence des médiocrités! interprète officiel des peintures où l’on ne voit goutte! Un tableau qui ne s’explique que par une note imprimée est une œuvre manquée. 11 faut que celui qui ne sait pas lire saisisse du premier coup d’œil l’idée de l’artiste. La clarté est une qualité fondamentale en peinture comme en littérature. Une autre qualité fondamentale en peinture, c’est la personnalité.
Pensez-vous que Gérôme intéresserait le public, en peignant, comme Rembrandt, dans # le tableau qui esta Dresde, un homme taillant un crayon? Evidemment non, car dans un sujet semblable l’artiste, pour nous intéresser, est obligé de se raconter. Que représente M. Gérôme pour intéresser le public et la presse? Des anecdotes spirituelles : le Duel
rf’wn Pierrot f la Mort de César , un Boucher égyptien, un Prisonnier, un Rembrandt!! Louis XIV déjeunant avec Molière, cent sujets différents; il raconte son esprit, mais où est sa nature, son cœur, son tempérament, sa foi, sa religion? Quel homme est-ce? Pouvez-vous le connaître d’après ses œuvres? Non.
J’ajoute que j’estime fort le talent de M. Gérôme; il apporte dans son art un voulu qui manque à ses confrères en succès, MM. Hébert, Cabanel, etc. — Le jour où les portes de l’Institut s’ouvriront aux hommes de sa génération, il y entrera le premier, aux applaudissements même de ses rivaux.
Regardez au contraire les Millet de cette année, voyez l’œuvre entière de ce maître, c’est un seul et même sujet, une seule et même croyance. Millet est trop grand artiste pour montrer de l’esprit. Il dédaigne ce poison moderne qui gâte tout. Il ne fait pas des mots avec son pinceau. Il chante une épopée rustique.
Sa vie entière se trouve comme répandue dans ses œuvres.
Dans son portrait.de l’empereur, Flandrin
a trouvé tout un sujet pictural et artistique. Un autre que lui n’eût pas exprimé cette figure de la même façon, tandis que tout artiste peut raconter l’anecdote de Molière déjeunant avec Louis XIV.
Voyez les anciens. N’ont-ils pas tous répété ce même sujet qui n’en est pas un : la Vierge et Venfant Jésus? Comment donc ontils créé des œuvres immortelles? C’est que chacun d’eux a fait rayonner son idéal sur celte mère et sur cet enfant; chacun d’eux y a mis son âme et sa nature.
C’est peut-être ici le lieu de placer une seconde anecdote qui se lie à ces réflexions générales. Je la tiens d’un artiste de grand mérite et de grand esprit.
11 reçut, il y a quelque temps, la visite d’un marchand de tableaux très-connu, qui lui raconta un fait dont il avait été témoin le matin même, en ajoutant qu’il y voyait un trèsintéressant sujet de tableau. Vers cinq heures, au lever du soleil, en face du café Foy , une jeune chiffonnière causait avec un chiffonnier, à deux pas d’un monceau d’ordures, d’immondices, d’écailles d’huîtres, de carapaces
de homards, etc., couronné d’un bouquet fané. Le chiffonnier aperçut ce bouquet, le cueillit, et l’offrit galamment à la jeune chiffonnière...
Le marchand fut tellement enthousiasmé du côté spirituel de ce motif, qu’il commanda, séance tenante, le tableau à l’artiste. — Celui-ci refusa. Le marchand, surpris, sollicita alors l’autorisation de le donner à un autre peintre. — L’artiste y consentit, mais fit, part de ce sujet à nombre de ses confrères, qui tous lui demandèrent la permission de le traiter; nous trouverons sans doute «à la prochaine exposition des Beaux-Arts vingt-deux tableaux sur ce motif. Tous les littérateurs mis dans la confidence s’écriaient à I’envi : «Quel artiste spirituel! quel admirable sujet! » Pauvres artistes! Faites donc des Marchands de draps comme Rembrandt, et vous aurez peint une toile immortelle, et vous aurez dépensé des trésors d’imagination !
Mais non , il faut des sujets! le public veut des sujets! La critique aussi. Croyez-vous qu’aux expositions de race bovine le public s’arrêtera devant le plus bel animal repro-
ducteur? Jamais, à moins que la médaille d’honneur ne pende à son cou, mais il courra droit au bœuf à deux têtes. La critique et le public ne font pas autre chose aux expositions d’œuvre d’art. Gloire aux peintres à deux têtes !
Il est temps d’en venir au Salon de celte année. Je le déclare d’abord : de tous ceux que j’ai vus jusqu’ici, c’est assurément le moins remarquable. Sans doute, le talent y abonde; mais l’ensemble est vulgaire. La majorité des œuvres se ravale au goût du public au lieu d’élever ce goût jusqu’à elles. Dans tout ce Salon, je cherche vainement un peintre véritable. Ne serait-on pas tenté de s’écrier avec Diderot : « Tout ça est bien; mais où est le démon? »
Et comment en serait-il autrement? La pléiade de 1830, — tous les grands artistes qui, permettez à mon orgueil national de le rappeler ici, doivent tant à nos peintres, à Constable, à Reynolds, à Lawrence, à Turner, à Wilkie, etc., — tous ceux-là font défaut. Ni
Delacroix, ni Barye, ni Ingres, ni Decamps, ni Jules Duprez, ni Meissonnier, ni Diaz, ni Troyon ne figurent au catalogue. Ce firmament n’a pas de soleil.
En vérité, cette Exposition ne vaudrait guère la peine d’être discutée, si les œuvres de Flandrin, de Corot, de Th. Rousseau, et parmi les jeunes, de Fromentin, d’ÀLFRED Stevens, de Millet, de Willems et de Daubigny ne venaient lui rendre quelque éclat. Ajoutons, pour être juste, que le public admire les œuvres de Hébert, de Gerôme, de Winterhalter, de Cabanel, de Baudry et de Brion.
Je passe le nom de Courbet sous silence. Quelle chute! je me voile la face pour cet artiste. Il s’est non-seulement souffleté, mais il a aussi souffleté tous les artistes sincères qui jusqu’ici l’avaient chaudement défendu. Et dire que ce peintre a créé des tableaux qui marqueront dans l’histoire universelle de la peinture ! C’est le même aujourd’hui qui nous montre d’immondes enseignes!!...
La moralité de ce Salon, je la trouve dans le succès des Cabanel et des Baudry, et je m’écrie avec mon compatriote Shakespeare : « Triste! triste! triste ! »
Permettez -moi de m’arrêter aujourd’hui sur cette pénible impression.