MM. FLANDRIN, COROT, MILLET
En parcourant les salons de l’Exposition des Beaux-Arts, je remarque que toutes ces œuvres, à peu d’exceptions près, pourraient porter la même signature, tant l’originalité et la physionomie leur font défaut. Ce n’est qu’après un examen attentif et minutieux qu’on parvient à noter les différences de manière, les nuances de talent et le degré d’habileté.
C’est assurément un spectacle blessant pour
les yeux qu’une exposition de tableaux modernes. Il faudrait au moins une sorte d’arrangement décoratif pour le rendre supportable. Cela ressemble à un orchestre fantaisiste où chaque instrument pousserait sa note au hasard, je veux dire à un charivari.
Les tableaux ne doivent pas être placés sans méthode et sans art à côté les uns des autres. Il faut ménager, même au public intelligent, les transitions ; il faut qu’il ne soit point exposé aux antithèses choquantes, aux contradictions brusques; il faut qu’il puisse comparer ses impressions et les recevoir avec un certain ensemble ; il faut enfin, pour employer une locution usitée, que le public soit en situation. Est-il possible d’admirer une œuvre pensée, d’en être vivement pénétré, et de se reporter aussitôt sur un Biard ou sur un Knaus? Et réciproquement, peut-on passer d’un tableau quelconque à un chef-d’œuvre, sans sentir la contrariété mêlée au sentiment qu’il inspire?
Le public voit 3,000 tableaux; il en juge 300 en 2 heures, ce qui fait juste une demiminute d’examen par tableau. Il en résulte
qu’il y a des peintres d'exposition , artistes charmeurs, qui font des esquisses, des œuvres sans profondeur, des toiles à effet, tandis que les peintres véritables, les penseurs, ne sollicitent point les regards du public dans ces marchés de tableaux frais. Et pourtant, il faut bien être partisan des expositions! — à la façon d’Arnal, dans cette pièce où il dit un mal affreux des femmes, en concluant :
« Et cependant, il en faut! »
Je classerai les œuvres exposées en trois catégories bien distinctes : les œuvres estimables, — celles qu’on aime d’amitié, — et celles qu’on aime d’amour.
Rien n’est plus funeste à l’art que les compromis dont on use envers lui, que les jugements bienveillants quand même, que les hommages rendus aux efforts qui n’aboutissent jamais. L’art est une religion ; si votre jugement est hérétique, si votre œuvre est médiocre, vous êtes un sacrilège et un impie. Sachons nous passionner! sachons haïr ! sachons aimer !
Il m’arrivera souvent de louer des incompris et d’attaquer des artistes portés par l’opinion publique. J’écris comme je peux, avec la foi honnête de l’art ; mais je considère comme une lâcheté toute épigramme gratuite.
Le tableau exposé par M. Flandrin , le portrait de l’Empereur, est l’œuvre la mieux pensée et l’expression artistique la plus élevée du Salon. Tout en se montrant coloriste convenable, M. Flandrin n’a pas le tempérament d’un peintre, mais cette qualité qui lui manque, il ne cherche pas à l’acquérir, et je lui en sais gré. C’est un côté brillant dont l’absence ne nous préoccupe point chez cet artiste sérieux, consciencieux, religieux , qui croit en son art.
Le talent de M. Flandrin affirme celui de M. Ingres, son maître. N’est-ce déjà pas un titre, une force, que d’avoir fait un élève passé-maître lui-même? — Delaroche a fait les Hébert et les Jalabert; Horace Vernet, les Sehopin et les Philippoteaux. M. Ingres*, au
commencement de sa carrière, s’est proposé un but élevé vers lequel il a marché avec un entêtement sublime. Nul n’a pu le troubler et la critique n’a pas eu de prise sur lui. C’est le même homme, de la première œuvre à la dernière. Aussi a-t-il enfanté un peintre viable qui a hérité de ses robustes qualités.
M. Flandrin n’apporte pas dans la forme le voulu de son maître : il est plus timide. Si M. Ingres, qui n’est pas plus peintre que M. Flandrin, avait été chargé de peindre le portrait de l’Empereur, il eut naturellement rendu celte figure d’une façon plus ingriste , plus étrusquée, si je puis m’exprimer ainsi ; ceux qui connaissent le talent de M. Ingres me comprendront. Il nous eût représenté, avant tout, un César.
Quand on regarde l’œuvre de M. Flandrin, on voit l’homme avant d’apercevoir l’empereur. Nous en louons l’artiste : regardez les portraits des grands maîtres anciens, vous voyez toujours l’homme avant le costume.
Fort injustement, selon moi, j’ai entendu reprocher à l’artiste une sorte de pensée triste répandue sur la figure de l’Empereur.
Non, ce n’est pas une pensée triste qui anime cette tête, plus ressemblante que les photographies les mieux réussies, mais une pensée infinie et indéfinie : elle exprime tant de choses, cette figure, que le corps, si simplement posé, ne se remarque seulement pas; le cerveau seul travaille; les mains n’ont pas besoin d’agir.
Personne n’a mieux compris et ne comprendra mieux Napoléon 111 que M. Hippolyte Flandrin. 11 est difficile de se figurer Napoléon Ier autrement que la main crispée sur la garde de cette épée qui faisait trembler l’univers ; chez son successeur, au contraire, la main est calme, la pensée seule domine.
11 semblerait que M. Flandrin eût fait des études psychologiques et phrénologiques sur cette tète, tant on en comprend facilement la charpente dans son portrait. C’est d’un modelé, d’un dessin admirables.
Permettez à un sujet anglais de mêlera ces éloges une parole de regret : quel dommage qu’il n’y ait point dans nos îles un peintre capable de comprendre et de peindre d’une
façon aussi sublime notre gracieuse reine Victoria !
On peut, sans transition, passer de M.FIandrin à M. Corot, cet artiste si jeune, malgré ses soixante ans, si amoureux de la nature, d’un talent si original et si naïf.
Corot est un peintre heureux, un voluptueux : il jouit en peignant. C’est un peintre immatériel, un rêveur : il peint l’àme de la nature. L’air, la profondeur, l’espace, l’harmonie rayonnent dans ses œuvres. Il peut être accepté à la fois par les réalistes et les idéalistes. C’est un styliste vrai et naturel. Son talent est plein d’élévation. Il est de la famille de Claude Lorrain, sans lui rien emprunter pourtant; comme dans le vieux maître français, l’art est chez lui un chant, une musique, et ses tableaux sont des idylles.
Corot raconte la nature d’une façon si élevée, si angélique, qu’il peut placer des nymphes dans ses tableaux au lieu d’anges. On a quelquefois dit de lui qu’il chantait toujours la même note; mais ce reproche, s’il est
fondé, s’adresse plutôt au tempérament de l’artiste qui domine la nature au lieu d’être dominé par elle. Pour lui, les motifs de paysages se rencontrent partout. Bien différent des peintres médiocres, il ne parcourt pas l’Allemagne, la Suède, la Suisse, l’Ilalie, l’Orient, en quête de motifs 'pittoresques II
Corot possède un talent que la photographie ne pourra jamais îwnoindrir. Remplacez donc l’artiste intelligent par une mécanique! Pour Corot, rien n’est inanimé dans la nature : tout lui parle; chaque objet prend sa physionomie; l’air animé circule partout.
Placez dans l’ombre un paysage de cet artiste , il s’affirmera quand même et gardera tous ses traits, comme les œuvres des maîtres. Faites la même expérience pour une œuvr3 médiocre, et vous ne verrez que des taches de couleur.
En contemplant l’admirable paysage que Corot vient d’exposer ( Etude à Ville-d’ Avray), on se sent comme tenté d’aller s’asseoir sous les arbres, un livre à la main, au milieu de cette nature chantante.
Peint-il un village, comme son Etude à Méry ?
Il devient tout à coup réaliste. Il répand sur cette toile la lumière, la vérité ; il raconte son honnêteté, sa naïveté, sa générosité.
Mais voulez-vous connaître Corot tout entier? Voulez-vous apprécier ses tableaux mieux que vous n’avez pu le faire jusqu’ici? Lisez cette lettre qu’il écrivit, il y a quelques années, à l’un de ses amis. Avec toutes ses figures voyantes et ses tropes chatoyants, je défie M. Paul de Saint-Victor de produire jamais une page plus admirablement vraie et poétique :
« Voyez-vous, c’est charmant, la journée d’un paysagiste : on se lève de bonne heure, à trois « heures du matin, avant le soleil; on va s’asseoir « au pied d'un arbre, on regarde et on attend.
« On ne voit pas grand chose d'abord. La na- « ture resemble à une toile blanchâtre oùs’esquis- «i sent à peine les profils de quelques masses ; « tout est embaumé, tout frissonne au souffle fraî- «( chi de l’aube. Bing ! le soleil s’éclaircit... le ' « soleil n’a pas encore déchiré la gaze derrière « laquelle se cachent la prairie, le vallon, les colli- « nés de l’horizon... Les vapeurs nocturnes ram- « pent encore comme des flocons argentés sur les
« herbes d‘un vert transi. Bing ! ... bing /.... un « premier rayon de soleil.... un second rayon de •t soleil... Les petites fleurettes semblent s’éveiller « joyeuses... elles ont toutes leur goutte de rosée «< qui tremble... les feuilles frileuses s’agitent au » souffle du matin... Sous la feuillée, les oiseaux « invisibles chantent... Il semble que ce sont les «< fleurs qui font leur prière... Les amours à ailes u de papillons s’ébattent sur la prairie et font on- « duler les hautes herbes... On ne voit rien... «< tout y est... Le paysage est tout entier derrière « la gaze transparente du brouillard qui monte... «< monte.... monte.... aspiré par le soleil... et «< laisse, en se levant, voir la rivière lamée d’ar- « gent, les prés, les arbres , les maisonnettes, le «t lointain fuyant... On distingue enfin tout ce « que Ton devinait d’abord.
« Bam! le soleil est levé... Bam! le paysan « passe au bout du champ avec sa charrette atle- « lée de deux bœufs... Ding! ding ! c*est la clo- » chette du bélier qui mène le troupeau... Bam ! « tout éclate, tout brille... tout est en pleine lu- » mière... lumière blonde et caressante encore, u Les fonds, d’un contour simple et d‘un ton har- « monieux, se perdent dansl’infini du ciel, à travers «( un air brumeux et azuré... Les fleurs relèvent << la tête... les oiseaux volètent de ci de là.... Un
campagnard, monté sur un cheval blanc, s’enfonce dans le sentier encaissé... Les petits saules arrondis ont l’air de faire la roue au bord de la rivière.
« C’est adorable!.... et l’on peint.... et Ton peint!.... Oh! la belle vache alezane enfoncée jusqu’au poitrail dans les herbes humides.... Je vais la peindre... Crac! la voilà! Fameux! fameux! Dieu! comme elle est frappante!.... Voyons ce qu’en dira ce paysan qui me regarde et n’ose pas approcher? Ohé ! Simon !
« Bon, voilà Simon qui s’avance et regarde.
« — Eh bien! Simon, comment trouves-tu cela ?
« — Oh ! dam ! m’seu... c’est ben biau, allez !.. « — Et tu vois bien ce que j’ai voulu faire?
« — J’crois ben que j’vois c’ que c’est... C’est un gros rocher jaune que vous avez mis là !
« Boum ! boum ! midi ! Le soleil embrasé brûle la terre... Boum! tout s’alourdit, tout devient grave... Les fleurs penchent la tête... les oiseaux se taisent, les bruits du village viennent jusqu'à nous. Ce sont les lourds travaux... le forgeron dont le marteau retentit sur l’enclume... Boum ! Rentrons... — On voit tout, rien n’y est plus. « Allons déjeuner à la ferme. Une bonne tranche de la miche de ménage, avec du beurre frais
« battu... des œufs... de la crème... du jambon!., «i Boum ! Travaillez, mes amis, je me repose... «< je fais la sieste... et je rêve un paysage du mate tin... je rêve mon tableau... plus tard je peinte drai mon rêve.
te Bam ! bam ! le soleil descend vers l’horizon . . . te il est temps de retourner au travail... Bam! le te soleil donne un coup de tamtam... Bam! il se te couche au milieu d’une explosion de jaune , te d’orange, de rouge-feu, de cerise, de pourpre... te Ah ! c’est prétentieux et vulgaire, je n’aime pas te ça... Attendons... Asseyons-nous là, au pied de te ce peuplier... auprès de cet étang uni comme te un miroir... La nature a l’air fatigué... les fleuee rettes semblent se ranimer un peu... Pauvres te fleurettes.... elles ne sont pas comme nous te autres hommes, qui nous plaignons de tout. — te Elles ont le soleil à gauche... elles prennent pâte tience... Bon, se disent-elles, tantôt nous l’aute rons à droite... Elles ont soif... elles attendent!... te Elles savent que les sylphes du soir vont les artt roser de vapeur avec leurs arrosoirs invisibles... te elles prennent patience en bénissant Dieu.
te Mais le soleil descend de plus en plus derrière te l'horizon... Bam! il jette son dernier rayon, « une fusée d’or et de pourpre qui frange le te nuage fuyant... bien! le voilà tout à fait dispa-
«( ru.... bien, bien! le crépuscule commence.... « Dieu ! que c’est charmant! Le soleil a disparu... « Il ne reste dans le ciel adouci qu’une teinte u vaporeuse de citron pâle, dernier reflet de ce « charlatan de soleil, qui se fond dans le bleu u foncé de la nuit, en passant par des Ions verdâ- « très de turquoise malade, d’une finesse inouïe, « d'une délicatesse fluide et insaisissable.... Les « terrains perdent leur couleur... les arbres ne « forment plus que des masses brunes ou grises... «< les eaux assombries reflètent les tons suaves du « ciel... On commence à ne plus voir... on sent « que tout y est... Tout est vague, confus... La « nature s’asssoupit... Cependant, l’air frais du « soir soupire dans les feuilles... les oiseaux, ces « voix des fleurs, disent la prière du soir... la *< rosée emperle le velours des gazons.... Les « nymphes fuient... se cachent... et désirent être « vues.
« Bing ! une étoile du ciel qui pique une tête « dans l’étang... Charmante étoile dont le frémis- «i sement de l’eau augmente le scintillement, tu « me regardes... tu me souris, en clignant de « l'œil... Bing! une seconde étoile apparait dans « l’eau, un second œil s’ouvre. Soyez les bien- « venues, fraîches et souriantes étoiles... Bing ! « bing ! bing ! trois, six, vingt étoiles... Toutes
« les étoiles du ciel se sont donné rendez-vous « dans cet heureux étang... Tout s’assombrit en- « core... L’étang seul scintille... C’est un four- » nullement d‘étoiles... L’illusion se produit... « Le soleil étant couché, le soleil intérieur de « l’âme, le soleil de l’art se lève... Bon ! voilà mon u tableau fait! » .