‹ Le Salon de 1863Chapitre 6 sur 15 · COROT · texte numérisé non relu

COROT

Est-ce assez admirable! Qui donc, après avoir lu cette lettre, resterait indécis sur la nature du talent de Corot?

De Corot à Millet, je puis passer de pleinpied. Ce peintre-penseur, qu’une certaine fraction du public prend pour un artiste d’opinion avancée, n’a jamais, que je sache, hasardé un pas sur le terrain scabreux de la politique. Où a-t-on vu que la peinture pouvait se substituer à la politique? Ses créatures du bon Dieu, hommes et bêtes, ont-elles donc des airs jacobins? Comment! mais elles n’ont jamais voyagé en chemin de fer! elles mourront où elles sont nées! — C’est une des grandes qualités de Millet de savoir exprimer cette vérité. Il raconte, avec un sentiment si juste et si vrai, les durs labeurs du

paysan, que certaines gens le tiennent pour socialiste. Erreur! 'Mais il est si facile de passer pour révolutionnaire en peinture quand on ne s’inspire que de la nature!

Millet a compris que la source de l’inspiration artistique n’était pas au Louvre, mais dans la nature, c’est-à-dire là où les maitres ont puisé leurs inspirations.

Millet est une nature grave, un esprit indépendant,un peintre convaincu. Ses oeuvres, dépourvues de lout charme conventionnel, sont austères. Millet est un croyant. Il traite avec religion ses travailleurs et ses paysans; il les voit pensifs, graves, simples, mélancoliques. « La belle chose, dit M. Champfleury, dans une remarquable étude sur les Le Nain , qu’un arliste qui a la croyance en son sujet, qui le respecte et qui l’aime! »

Dans le Berger ramenant son troupeau , le paysage représente une plaine unie. Le soleil se couche à l’horizon. On voit son disque rouge, sans rayons, à demi-voilé par les nuages. La terre est dans la pénombre. Un berger suivi de son troupeau s’avance vers le spectateur. C’est tout.

C’est bien simple. Le paysage n’a rien de romantique, mais il n’a rien non plus des poncifs classiques. Le berger est un pauvre travailleur, un homme qui souffre, mais ne proteste pas. Ce n’est point un socialiste, soyez-en sûr. 11 n’envie pas la fortune des riches; c’est à peine s’il sait qu’il y a des riches! S’il lui tombait une fortune, peut-être garderait-il son troupeau à cheval? Il ne doit rien désirer de plus. Vêtu de guenilles, il ne s’y drape pas; il n’est ni lier, ni honteux.

Millet est un réaliste, sans doute, mais il n’imite personne. Il peint ce pauvre diable, parce que ce pauvre diable a une âme de chrétien, et que, par conséquent, il vaut la peine d’être représenté. Millet proleste, au nom de la réalité, contre l’idéalisme classique et les gammes montées des coloristes. Il ouvre le domaine de l’art au trivial, jadis proscrit , et, par le cachet puissant qu’il lui imprime, il l’élève jusqu’au style, et lui donne ses lettres de noblesse.

Dans tous les pays, on a vu des pei litres réalistes, s’appliquant à retracer le tableau des misères humaines. Les Italiens ont idéa-

lisé la pauvreté et la souffrance. Les Flamands ont admis les types familiers, bourgeois, mais ils n’ont pas représenté le peuple proprement dit. Les Espagnols ont peint des bandits pittoresques» fauves, aux cheveux hérissés; des mendiants vaniteux se croyant de meilleure maison que le roi. Les Flamands rient de leurs gueux; les Espagnols vantent les leurs. Pour Millet, il vit avec les siens; il les peint, parce qu’il les aime, en grand, avec une trivialité courageuse et sincère, avec une intensité de réalisme saisissante, car on trouve en eux je ne sais quoi de vivace et d’attachant qui brave le dédain et ne songe pas à implorer la pitié. Ces paysans sont pauvres, mais ils ne sont jamais abjects. En eux, la misère n’a pas tué le courage, et ils trouvent leur soulagement dans la résignation.

Peignant l'homme et non des costumes , Millet comprend que l’art doit généraliser, et non individualiser, anecdotiser.

Un tableau d’histoire resserre l’histoire dans un fait, tandis que les maîtres anciens ont su montrer toute une époque dans le seul aspect d’une figure. Le Carabinier de Géri-

cault, c’est le premier Empire tout entier ; c’est le chant d’une époque, en une page.

Millet est un peintre mâle, primitif, une nature calme et honnête. Toutes ses œuvres respirent la santé morale et la santé physique. Il voit la nature et l’humanité d’un regard doux et bienveillant.

Un paysan se reposant sur sa houe , nous montre un travailleur exténué de fatigue, arc-bouté sur sa bêche. L’air et la vie circulent dans ce tableau; sur le visage du paysan éclate une robuste virginité. Cet homme sert à la terre , il a la physionomie qu’il doit avoir ; il n’est pas plus laid que le bœuf tirant la charrue. Si l’artiste nous avait peint une tête byronienne, impériale, il aurait fait une œuvre fausse, et chacun de nous voudrait arracher ce prolétaire, né ministre , à sa triste et pénible position. Il aurait peint une exception, et l’artiste ne doit point raconter les exceptions.

Cette créature humaine, surchargée de travaux quotidiens, lient de la bête de somme. Il semble que si l’aiguillon venait l’exciter, elle souffrirait sans se plaindre. Ce tableau,

c’est l’épopée du travail, la prière sublime à Dieu. Cet humble travailleur est un méritant; ce n’est ni un malheureux, ni un misérable.

J’aime peut-être moins la Femme cardant de la laine, tableau dans lequel je retrouve pourtant le grand style, la physionomie de Millet. Celte figure est d’une réalité, d’un relief, d’un modelé saisissants et d’une coloration distinguée. Ce sont des tons de nature et non des tons de vieux tableaux. La cardeuse fait bien ce qu’elle fait; elle n’a pas de geste théâtral ; elle ne pose pas pour le spectateur; elle est tout entière à son utile besogne, et tous ses mouvements sont pratiques.

Que d’artistes, capables de nous intéresser par une composition remplie de personnages, font preuve d’une incroyable faiblesse, comme pensée et comme science, dans un tableau d’une seule figure! Millet peint-il une femme tenant un enfant? 11 ne crée pas une mère , mais la mère ÈVE. Sur ses genoux, on dirait qu’elle convie à prendre place l’humanité entière : le geste est juste, utile et grand, — car tout geste utile est grand.

Ne cherchez, dans les tableaux de Millet,

aucune agacerie d’exécution : ils sont beaux avant d’être intéressants. Chacune de ses œuvres, je le répète, est une épopée rustique.

Nous avons été si souvent accablés de mauvais tableaux d’histoire, gavés de mélodrames sur toile, de pastiches gothiques, grisés d’art fermenté, que nous avons soif de simplicité, de naturel, de vérité.

Après l’existence empoisonnée des usines et des ateliers industriels, il faut retremper la race par le retour à l’air salubre des champs, à la vie rustique.

Les personnages de Millet sont vrais comme ceux de la Bible.

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