‹ Le Salon de 1863Chapitre 7 sur 15 · HÉBERT, GÉROME, CABANEL, BAUDRY · texte numérisé non relu

HÉBERT, GÉROME, CABANEL, BAUDRY

Goethe a dit quelque part :

« Il faut constamment répéter les choses vraies , « parce que l’erreur se renouvelle sans cesse au- « tour de nos prédications, et qu’elle a pour organe « non de simples individus, mais les masses. »

Me croyant dans la vérité, comme simple individu, je ne cesserai de dire au public : — Voici les peintres qui sont dans le vrai artistique, voilà ceux qui sont dans le faux.

II y a des talents estimables, comme celui de M. Hébert, que l’on est forcé de saluer quand on les rencontre, mais vers lesquels une affection sincère ne vous attire pas.

M. Hébert est un artiste enfiévré , à qui manque la santé morale; un talent én.ervé, énervant, pernicieux même, grisé d’opium et de haschisch , chantant une poésie maladive. — Devant les tableaux de M. Hébert , on donnerait volontiers raison à Proudhon, qui pense que l’art efféminé les races, les déprave, les conduit à la rêvasserie, au découragement, à l’impuissance. Cet art est inventé, cette poésie est faite pour les femmes du monde, qui voient l’Italie dans une romance de Nadaud, et tiennent pour poète le baryton roucoulant, avec de grands yeux ronds et noirs, une romance sur Venezia la bella!

M. Hébert s’est inscrit comme peintre de talent par son tableau de la Malaria, et depuis, dans chacune de ses œuvres, il a gardé cette fièvre lente et latente.

Il y a dans les arts le côté des hommes et le côté des femmes. MM, Hébert, Jalabert, Cabanel, Baudry se dirigent par instinct du côté

des femmes : aucun chef de gare artistique ne s’en étonne et ne se sent poussé à dresser procès-verbal.

Ce sont des artistes qui n’appellent pas la controverse. Ils sont admis par tout le monde. Les gens bien élevés en qui façons, gestes et pensées sont de pure convention, qui entrent dans un salon et en sortent comme fait tout homme bien appris, affectent de voir dans ces sortes d’artistes des Byron et des Musset; les autres se complaisent à leur égard dans une indifférence loyale et modérée. Bref, on ne verra jamais de conflit'à propos des œuvres de MM. Hébert, Jalabert, Cabanel et Bau dry.

M. Hébert commande une jeune phalange d’artistes de talent; il avait fini par inquiéter Delaroche lui-même, son maître et son supérieur. Ces messieurs ont fait leur rhétorique; on sent que ce sont des collégiens prodiges, ils on t dû remporter le prix d’honneur; jamais ils n’ont lancé de boules de neige aux passants, ils sont trop corrects pour cela; en un mot, ils vous dégoûteraient du talent, comme certaines dévotes de la vertu. Quand on les a

connus, on s’écrierait volontiers : « Vivent les gens mal élevés! vivent les bohémiens de l’art, avec leurs défauts, même avec leurs vices! »

Ces talents honorables, qui n’ont à leur service qu’une corde très-mince, ont dit, dès leur début, ce qu’ils avaient à dire : leur mission est remplie. Les portes de l’Institut doivent s’ouvrir devant eux, à moins qu’il ne se rencontre un Delacroix qui leur crie : « Patience! j’entre d’abord, parce que je me nomme lion. Il faut pourtant un homme, ici! — de temps en temps. Vous êtes les Picot et les Signol de l’avenir; mais je suis celui à qui vos habits brodés doivent le respect. »

M. Hébert expose la Jeune Fille au puits et Pasqua Maria, deux toiles charmantes, agréables, faites pour plaire, sans qualités picturales, ni tempérament, ni côté vivant. On les dirait d’une femme de beaucoup de talent. On y sent une sorte de prétention au grand art, qui se résume en rubriques de romances.

Peut-on dire de M. Hébert qu’il est un dessinateur? non ; un peintre? non ; un penseur? non. Sa peinture a-t-elle des défauts? non. M. Hébert s’est créé une manière, a trouvé une façon que MM. Cabanel, Jalabert lui ont empruntée. Qu’est-ce? un art faible, d’un sentiment fade; une peinture en pure agate, qui n’a point de défaut parce qu’il lui manque la qualité correspondante à ce défaut; une chose complète, dont le premier venu peut vérifier les proportions exactes un compas à la main ! l\’y cherchez pas de ces ombres que projettent seuls les hauts sommets.

Si j’osais, je comparerais le talent de M. Hébert à un jardin bien ratissé, dont on aurait exilé les plantes vivant à l’air libre, pour le parer de fleurs poussées en serre chaude. Elles périront bientôt au souffle d’un vent trop vif :

Fleurs, filles du Midi, que le Nord a vu naître,

Quelle vie on vous fait sous ce verre étouffant !

Un poêle pour soleil, et ne jamais connaître Ni les pleurs du matin, ni les baisers du vent !

Dans le tableau de la Jeune fille au 'puits, le cavalier est d’une nature tellement efféminée, tellement mystique, tellement germanique,

que, s’il n’était barbu, on douterait de son sexe. Ce n’est pas de la naïveté, c’est de l’affectation, de l’afféterie. Et la jeune fille? C’est une Italienne du faubourg St. -Germain, une belle dame travestie pour le bal de S. Exc. le ministre des affaires étrangères. Cette Italienne est un non-sens artistique; sa place n’est pas au delà des monts, ni près d’une fontaine, car elle n’aurait guère la force de soulever une cruche, mais dans un salon.

Il semble difficile que M. Hébert compose un tableau sans Italienne, sans fontaine et sans cruche. Je crois qu’il abuse de ce sujet inépuisable. Tant va la cruche à Veau qu’à la fin elle casse...

Le portrait de Pasqua Maria est une œuvre où la vie fait complètement défaut; où la pose naïve est cherchée avec rouerie dans l’atelier, mais ne donne pas une impression ressentie en face de la nature.

11 me faut un certain courage pour critiquer aussi sévèrement les œuvres de M. Hébert, car je prise infiniment son talent, et il a derrière lui une escorte de défenseurs. Mais je parle en homme convaincu. Je soutiens

M. Millet, une minorité; j’attaque M. Hébert, une majorité.

Dans mon pays, après une partie de boxe, les athlètes se donnent la matin : c’est de cette façon que j’entends la critique d’art.

Pour comparer la carrière artistique à un steepîe-chase (passez à un Anglais cette rhétorique nationale), je dirais qu’il y a quantité d’artistes qui parviennent jusqu’au mur irlandais, mais qui, une fois là, sont forcés de s’arrêter. Ils ont pourtant fourni une belle course, mais la race, mais le jarret leur a manqué. Ils arrivent à ce terme honorable, pour voir les artistes pur-sang franchir l’obstacle et atteindre le but; et, comme toujours, ce n’est pas le coursier sur lequel le public avait mis toutes ses espérances qui remporte la victoire : c’est le cheval dont le mérite n’avait d’abord frappé que deux ou trois personnes (the Colonel).

M. Gérôme, talent froid et géométrique, nature énergique, sans passion, franchira-t-il le mur irlandais? il apporte dans son art une perfection trop systématique ; elle me rappelle involontairement une anecdote que me racontait mon compatriote Littolf. La voici ; je vous la donne pour gaie :

u J’habitais Brunswick, me disait-il, et il y avait «t dans cette ville quatre frères, quatre bossus, « qui exécutaient depuis vingt-cinq ans des qua- « tuors de Beethoven. Ils avaient atteint un tel « degré de perfection , que jamais , au grand ja- « mais, ils ne se montraient inférieurs à eux- « mêmes. Je les entendais depuis longtemps, et «i j’en étais arrivé à ne plus pouvoir les écouter « sans crispations nerveuses. Un jour, jour for- « luné ! tombent à Brunswick quatre musiciens »t nomades qui se mettent à écorcher les mêmes u quatuors de Beethoven. Je les entendis avec une ■ joie, un ravissement inexprimables! je respi- « rais, je les félicitais, et je me prenais à les émit brasser avec effusion. Les quatre bossus m’ait vaient réduit à l’état de momie, mais les masu sacres me rappelèrent à la vie! »

En thèse générale, je n’aime pas les orien -

talistes; je fais exception pour Delacroix, Decamps, Marilhat et Fromentin, qui ont raconté, à propos de l’Orient, leurs quatre natures différentes. Je n’aime pas, dis-je, ces artistes qui ne sont pas impressionnés par ce qui les entoure, par le sentier où ils rencontraient leur père, par les sentiments dont ils ont vécu, et qui, pour s’inspirer, pour devenir un moment poètes et penseurs, prennent un beau matin le chemin de fer, vont chercher des costumes , des pittoresques , — comme ils disent dans leur faux langage. Ceux-là ne sont pas des artistes. Avant de partir pour la Valachie et la Moldavie , ils avaient peint médiocrement un arbre, une ligure ; mais ils reviennent d’Orient avec des Turcs, et le public se dit : Voilà un homme qui a fait des progrès. Quel esprit! quel caractère ! quel talent ! — Redemandez pourtant à cet artiste de vous peindre l’arbre à l’ombre duquel son enfance s’est écoulée : il recommencera l’œuvre médiocre antérieure au voyage d’Orient! Où donc est le progrès? et que faut-il admirer?

Prenez, par exemple, un tableau de M. Gé-

rôme; s’il vous échappe des mains et tombe sur le parquet, il se peut que le cadre résiste, mais l’œuvre certainement volera en éclats — comme verre. C’est une peinture lisse, qui semble polie au laminoir.

On dirait vraiment que M. Gérôme possède quelque part, tant il a d’ingéniosité, une jolie boîte toute remplie de petits personnages bien proprets, bien soignés, bien lavés, bien époussetés, car je vous défie de rencontrer, dans ses tableaux, un grain de poussière ou un poil de brosse : il prend ses petits comédiens, les habille bien élégamment, suivant les scènes différentes dans lesquelles il leur destine un rôle. L’œuvre faite, il les déshabille avec la même précaution, et les replace dans sa jolie boîte.

Ainsi, le Boucher turc à Jérusalem est un tableau cherché dans V intention, mais froid à vous faire grelotter. La scène se passe bien plus près des pôles que des tropiques. C’est l’équateur à la glace.

Je vous l’ai déjà dit, dans ma première let- Ire, je condamne le sujet de la toile intitulée : Louis XIV déjeunant avec Molière ; ce n’est pas un sujet pictural.

11 me paraît que M. Gérôme se laisse plus impressionner par l’esprit dans le sujet que par de vrais motifs de peinture. Mais , en admettant son programme, je lui reproche de l’avoir traité d’une façon peu fidèle à la tradition historique acceptée. Louis XIV, ce grand roi qui vivait du temps de Molière, suivant une spirituelle expression, s’est montré vraiment grand le jour où, comprenant le génie de Molière et sa gloire future, il releva le comédien aux yeux des fiers gentilshommes de sa cour. Or, dans la donnée de M. Gérôme, je serais tenté de croire que Louis XIV a eu plutôt l’intention de froisser les courtisans que de rendre un éclatant hommage au génie de Molière. Je n’affirmerais pas que cette interprétation de l’acte de Louis XIV n’est point la vraie, mais M. Gérôme, n'a pas su, par malheur, la rendre sensible. Dans toute cette scène, Molière ne domine pas, il reste petit. — Si Meissonnier, ce grand ar-

liste, qui passe aux yeux de quantité de critiques pour manquer du don de la composition , à cause de cette foule de tableaux où il s’est borné à une seule figure (on oublie qu’il a représenté Louis XI comme jamais on n’a compris ce grand prince , et qu’il a fait, dans la Barricade, le plus petit et le plus grand tableau moderne), si Meissonnier avait peint Louis XIV déjeunant avec Molière, le génie du poète eut assurément dominé la scène; tous les personnages, à commencer par Louis XIV, se fussent effacés devant la simplicité, la modestie, la douceur, la grandeur de Molière. Je ne parle pas des gestes, des intentions de mouvement, qui eussentété plus que spirituels, mais remplis de cette noblesse innée qui caractérise les contemporains d’un grand siècle. Sous tous les rapports, le tableau de M. Gérôme pèche par une sorte de vulgarité. Il n’a pas manqué cette éternelle banalité de l’homme d’Eglise indigné et froissant sa calotte. — C’est un tableau que ne relève rien de pittoresque. C’est propre, nettoyé, léché; tout est peint de la même façon , meubles, étoffes et personnages. L’œuvre est d’une

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coloration commune; le rouge et le bleu sont d’un Chinois corrompu par l’industrie européenne. La peinture de M. Gérôme me fait souvent l’effet d’avoir été inspirée par la photographie, et l’on comprend que sa destinée soit de retourner à la photographie. Cette peinture ne s’affirme pas, on ne la voit que le nez dessus.

La meilleure toile qu’ait jamais signée M. Gérôme, c’est, sans contredit, le Prisonnier qui figure au Salon de cette année. La mise en scène de ce tableau est remarquable; j’y trouve un grand caractère ; j’y vois cette science, ce voulu dans le dessin, cette physionomie dans la forme qui font de M. Gérôme un artiste consciencieux. Le ton général de cette composition se tient davantage, l’air y circule. Il suffit de regarder, je ne dirai pas les rameurs, mais le bras d’un de ces rameurs, pour acquérir la conviction des sérieuses qualités du talent de M. Gérôme. Au premier coup d’œil jeté sur une toile de cet artiste, on a déjà lu la signature de l’auteur. C’est un

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avantage qu’il a sur la plupart de ses confrères.

Je serais néanmoins tenté de lui reprocher, dans le Prisonnier , cet individu pinçant une sorte de guitare. C’est une blessante dérision, mais M. Gérôme a sans doute été témoin d’une scène semblable, et ce détail ajoute apparemment à la couleur locale.

Malgré mes critiques, trop sévères peutêtre, M. Gérôme n’en reste pas moins un artiste d’un talent male. Il ne fatigue pas le public ; il appelle la discussion, sans affadir les cœurs ; artiste distingué, son talent ne nous est pas sympathique, mais il nous force à l’estime, quand même.

MM. Hébert, Cabanel et Baudry sont d’anciens prix de Rome, et j’ai presque envie de féliciter M. Gérôme de n’avoir point conquis ce prix-là.

11 est au Salon de cette année deux arlistes rivés au même sujet, à la même Vénus , au même succès, au même public : j’ai nommé MM. Cabanel et Baudry (côté des dames).

L’art a pour mission d’élever les idées, d’ennoblir l’àme, de faire comprendre l’héroïsme, de montrer le sublime.

Goëlhe raconte « qu’il se surprenait dans « une attitude noble, chaque fois qu’il eon- « templait à Rome l’Apollon du Belvédère. »

Certes, il n’eût pas obéi à la même impression en face de la Naissance de Vénus de M. Cabanel. Ce n’est point là de l’art héroïque, c’est de l’art érotique. Un pas de plus, et nous tombons dans les œuvres destinées à charmer les derniers jours d’un vieil habitué de l’Opéra, ou a exciter la précocité des collégiens. Ce n’est plus de la peinture, c’est de l’enluminure; ce n’est plus du sentiment, c’est de la sensualité.

M. Cabanel a été impressionné par celle remarquable sculpture de Clésinger,/« Femme piquée par un serpent , et il me paraît avoir voulu la transporter sur toile, en éliminant les qualités viriles qui dislingen t ce marbre.

La Vénus de M. Canabel manque essentiellement de physionomie. C’est d’un dessin sans reproche, cherché, correct, consciencieux, studieux , mais cest le dessin de tout le monde.

Cela manque de grandeur dans la forme; c’est complet, mais petit et mesquin ; c’est de l’art tourmenté, du dessin de décadence, de l’art décoratif, du joli.

Je n’oserais établir un parallèle entre cette Vénus et celle du Titien , ou même la Source de M. Ingres, œuvre de maître; mais je la comparerais volontiers à une Vénus de Boucher, peintre que j’aime peu, mais que je préfère à M. Cabanel , car le maniéré de Boucher est au moins charmant, gracieux, de son époque et de son siècle (1). Hélas! nous voyons tous les jours payer un Boucher 25,000 francs par des amateurs qui donnent à peine 5,000 d’un Rembrandt; mais il en a été et il en sera toujours ainsi !

La Vénus de M. Cabanel parait avoir été taillée dans un savon de Windsor; les amours semblent s’échapper (le cette Vénus comme des... pets de nonnes, comme des bulles de savon. C’est de l’art sans chasteté, fait pour

(1) Les Anglais ont du tact . un Français n'aurait pas manqué d’ajouter, comme raison décisive : « et puis Boucher est mort. » N. D. L. R.

les viveurs pressés qui veulent tourner la difficulté, non la vaincre.

Je passerai sous silence le portrait exposé par M. Cabanel : il est lâché sous tous les rapports, et semble avoir été brossé en huit jours. C’est une peinture sans vie. J’en dirai autant d’une étude intitulée : Une Florentine . C’est une sœur de la Pasqua Maria de M. Hébert, la cousine germaine de Maria Abruzeze de Jalabert. Ces messieurs eussent pu signer indifféremment leurs tableaux les uns les autres.

La beauté, ainsi que la comprennent ces artistes, manque de chien , comme vous dites familièrement à Paris. La beauté réside dans une physionomie et non dans un assemblage de traits réguliers, privés de tout reflet de foi, d’àme, de passion.

Regardez, au Salon des refusés, la Dame blanche de mon compatriote James Whisler, dont vous me permettrez d’être fier. C’est l’œuvre d’un jeune homme ignorant son mé-

lier, mais quelle physionomie distinguée clans ce tableau! quelle expression! Cela pense et fait penser. Il y a là une âme. Je reconnais à cette œuvre un artiste de race. — Je reviendrai sur cetle Dame blanche , dont l’originalité m’intéresse. — Vous excuserez sans doute ce jugement, dont l’amour-propre national est l’excuse.

Avec son tableau la Perle et la Vague (autre Vénus), M. Baudry partage le succès de M. Cabanel. Disons tout de suite pourtant que la passion ne s’en mêle pas, et que s’il existe deux partis pour ces deux artistes, la lutte est bien silencieuse. Ce n’est pas une émeute de rue : c’est une discussion de boudoir.

La Vénus de M. Baudry ne possède pas toutes les qualités correctes de celle de son confrère, M. Cabanel, les imperfections y sont plus nombreuses; on sent partout que celui-là est un peu plus peintre que celui-ci. Ce n’est pas cependant de la peinture saine et robuste : elle manque de vie, de sang, de chaleur, de tempérament. — C’est de l’art éplié-

mère. — La préoccupation de rendre la vie ne doit point troubler M. Baudry; elle me paraît surtout consister dans la recherche des moyens , des ficelles , des procédés. Est-ce de l’art fin? C’est à coup sûr de l’art mince. Encore un peu, et M. Baudry n’osera plus toucher à ses toiles, tant il semble craindre de les abîmer. Il est un artiste qui, fort célèbre il y a quelques années, en est arrivé là.... il n’ose plus achever un tableau, et l’on ne voit plus rien de lui.

Lorsque je vois une Vénus , je ne puis me défendre de songer aux Bubens, aux Titien, aux Michel-Ange, et je me demande alors ce qui se passe dans l’esprit de certains artistes. Pourtant ils ont dû voir la vie palpitant sous les chairs de ces maîtres. A leur tour, ils font leur Vénus; ils «appellent la nature à poser sous leurs yeux , et comment se fait-il que leur œuvre reste sans animation, sans chaleur, sans passion?

Frappez de la main une des.... joues de la Vénus de M. Baudry, et je vous certifie que les doigts n’y laisseront aucune trace de rougeur.

M. Baudry est essentiellement un homme d’esprit; il doit aimer les gens d’esprit : serat-il indulgent aux brutalités de ma critique? La critique, je le sais, ne lui apprendra rien, et n’a jusqu’ici rien appris à personne; mais elle a du moins le mérite d’appeler la discussion autour des œuvres d’art, — à une époque où le beau , c’est l’utile.

11 m’est impossible d’aimer ou d’admirer les deux portraits exposés par M. Baudry. Je ne vois rien qui puisse me rattacher à cette peinture : ce n’est ni du naïf, ni du religieux devant la nature; point de recherche dans la forme et dans le dessin ; c’est sans accent de vie ; cela n’a rien de commun avec les qualités qui font le peintre : c’est habile, voilà tout. Il semble que le temps doive détruire, effacer ces œuvres.

Bref, j’aimerais mieux vivre devant la Vénus plus incomplète de M. Baudry que devant celle de M. Cabanel.

Le but poursuivi pas ces artistes me paraît être de contenter le public plutôt que de se contenter eux-mêmes.

P.-S. En relisant mes épreuves, j’ai peur

d’avoir montré line sévérité trop brutale pour quatre artistes de grand talent, quoi qu’en dise ma critique. Peut-être ai-je dépassé le but, mais, je l’ai dit, je me passionne! J’approuve complètement ou je désapprouve complètement. Je donne d’ailleurs pour ce qu’ils valent des jugements écrits la main sur la conscience, me préoccupant de l’art, jamais de l’artiste.

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