‹ Le Salon de 1863Chapitre 8 sur 15 · THÉODORE ROUSSEAU, FROMENTIN, ALFRED STEVENS, BRION · texte numérisé non relu

THÉODORE ROUSSEAU, FROMENTIN, ALFRED STEVENS, BRION

Lorsqu’on nourrit uneconviction profonde, il faut quelque courage pour continuer une critique artistique dont le résultat est évidemment incertain. Je comprends que les artistes ne prennent plus au sérieux les appréciations de la presse... Je le comprends surtout aujourd’hui, après les feuilletons de M. Burger sur le Salon de cette année.

. Ce critique a sans doute écrit des pages qui resteront sur les peintres contemporains,

LE SALON DE l»Od

à une époque où il vivait avec eux; mais depuis qu’il a fait son tour de Viardot clans les musées de l’Europe, l’antiquaire a remplacé en lui l’artiste. J’en suis convaincu, M. Burger s’attache maintenant aux dates : tel Rembrandt est-il de 55 ou de 57? Bref, on dirait que les morts ont envahi l’esprit de -cet écrivain et que, s’il salue les vivants, c’est pure politesse.

JNous avons vu avec tristesse — il y a quelques années — M. Burger mettre sur la même liane une des gloires de votre pays et un peintre hollandais dont vous ignorez certainement l’existence. « Les tableaux de «< M. Tenkale valent ceux de M. Meissonnier,» disait-il. Ce sont là des hérésies impardonnables à qui tient une plume et traite les questions d’art. En Hollande même, on n’assigne à M. Tenkate qu’un rang secondaire; on le donne pour un fabricant de tableaux dans lesquels l’art n’a rien à voir.

La place qui m’est laissée serait trop étroite pour un catalogue complet des impiétés proférées par ce critique. En 1861, il plaçait M. Israels, d’Amsterdam, au premier rang.

Cet artiste expose aujourd’hui trois tableaux d’un mérite égal à ceux de son dernier Salon : ce n’est ni mieux ni pis ; mais M. Burger ne lui consacrera plus que cette simple ment ion : « M. Israels nous ramène aux mœurs « simples, avec ses bergers et ses pêcheurs de « la Hollande. » Quoi! vous ne vous étiez pas aperçu d’abord, monsieur, qu’il n’y avait pas en M. Israels l’étoffe d’un grand peintre? Votre imagination s’était montée sur les sujets traités par cet artiste, auquel vous n’accordez plus qu’un médiocre intérêt, que vous paraissez renier presque.... Pourtant, vous ajoutez que les étrangers l’empor^ lent sur les Français dans la peinture des mœurs familières, et vous citez M. Knaus, de Wiesbaden, M. Israels, d’Amsterdam, et l\I. Heilbuth, de Hambourg. Est-ce dans la représentation de farces? Je le veux bien, encore que vous méconnaissiez Biard. J’ai voyagé comme vous, comme vous j’ai visité les collections célèbres de l’Europe , mais je nie que MM. Israels et Heilbulh aient, suivant votre expression, « leur réputation faite « en Europe. » Dans quelles collections avezvous rencontré ces deux peintres? M. Heil-

buth, talent aimable et spirituel, a vu l’Italie, il a vu Home, la ville éternelle, la cité des grandes ombres; que nous a-t-il rapporté de ce voyage? Des farces, des caricatures sur les cardinaux et leurs domestiques. M. Knaus, rl u moins, ne quitte pas Wiesbaden, c’est un avantage. Il n’offre point le spectacle d’un peintre, retour de Rome, avec des caricatures en portefeuille.

M. Burger fait grand cas des tableaux de M. Alfred Stevens, « des bijoux comme dis- « ( inction, peints en maître ; les Hollandais du « bon temps ne faisaient guère mieux.» Puis il ajoute : « Ces figurines ont une rare élégance.» Figurines, dites-vous? mais vous oubliez que, selon la parole d’un grand écrivain, « la gran- « deur n’est pas dans l’étendue, mais dans la « proportion, et que l’on peut faire mesquine- « ment un colosse d’architecture, tandis qu’on « peut donner l’apparence de la hauteur et de « la force à un modèle de quelques pouces. >»

Je ne puis non plus passer sous silence une autre hérésie de M. Burger. Parlant des tableaux d’un artiste recommandable, M. Dejonghe, il ajoute : « Ces tableaux valent à peu

« près ceux de M. Willems.» M. Burger! que dites-vous là? M. Willems est un peintre de grande valeur ; ses œuvres, à lui, figurent dans les galeries célèbres. Vous lui préférez évidemment M. Toulmouche; — permettez-moi de ne point partager votre avis.

Pour M. Burger, les œuvres de Meissonnier sont « de petites scènes poudrées. » Il est vrai qu’il trouve que « dans une certaine me- « sure, et dans un certain sens, on peut appli- « quer le mot génie au talent de M. G. Doré. » M. Burger confond sans doute deux mots très-distincts : phénomène et génie. 11 semble oublier volontairement le peintre, .pour ne voir que le dessinateur. M. Doré peut être le Mondeux de l’art, mais il n’en sera jamais le Newton.

M. Burger admire les tableaux de M. Millet ; mais il ne paraît pas fortement convaincu en parlant de cet artiste, qui fait des « paysanneries. »

Dans les dernières années, Decamps, ce grand maître, cette grande personnalité, avait été troublé par Millet. Un jour, en contemplant des études de ce peintre, il lui dit :

« J’ai peint comme vous, ces jours-ci, un berger au bord d’un ruisseau; mais quelle différence dans nos deux tableaux! Vous, Millet, vous avez fait un homme au bord d’un fleuve ! »

Pour Decamps, les tableaux de M. Millet n’étaient point de simples paysanneries.

Pourtant, si M. Burger faisait une crilique moins agitée, il resterait, après tout, le plus intéressant de tous les critiques d’art, et dans son dernier feuilleton, quand il parle de Th. Rousseau, j’aime à retrouver l’admirable critique d’autrefois.

A mon tour, je veux parler de Th. Rousseau; mais pour vous le mieux faire connaître, je vais d’abord laisser la parole à l’artiste lui-même. Voici une lettre remarquable, nullement destinée à la publicité, et par conséquent inédite. Elle est adressée à un ami :

«i Ne craignez pas pour mon tableau du Village ;

« si j’y mets la dernière main à Paris, je n’en au- «i rai pas moins présentes les impressions virgi- « nales de la nature : elles datent de loin et ne

< peuvent s’effacer; mais en ce moment, la plus u belle campngne ne m’aurait pas suscité autant u de forces pour les mettre en œuvre que l’indi-

gnalion dont je viens d'être pris à Paris, en u voyant abattre des arbres chargés de toutes les

tendresses du printemps. Comment empêcher

< les abalteurs d'arbres de commettre insoucieu- « sement de pareils actes et leur faire aimer assez « des êtres qui ne leur sont que bienfaisants. Ceci, « mon cher X..., est un puissant levier d’action , <t et me demande de nouvelles forces pour ache- « ver la composition de mon tableau. Il y a long- « temps que la délinéation en est déterminée; « mais j'entends par composition ce qui est en u nous, entrant le plus possible dans la réalité «c extérieure des choses.

« Si c'était autrement, le maçon armé de sa latte « en aurait fini bien vite avec la composition d’un « tableau représentant la mer. Il suffirait d'une « ligne tracée à n'importe quelle hauteur sur la “ toile. Maintenant, qui composera la mer , si ce » n’est l'âme de l’artiste?...

Il y a composition quand les objets repré-

»< sentés ne le sont pas pour eux-mêmes, mais en « vue de contenir, sous une apparence naturelle, « les échos qu’ils ont placé clans notre âme.

« Si l’on peut contester qu’ils pensent (les arbres), i à coup sûr ils nous donnent à penser, et en re- « tour de toute la modestie dont ils font usage « pour élever nos pensées, nous leur devons, pour « prix de leur spectacle, non l’arrogante maîtrise, « ou le style pédant et classique, mais toute la «t sincérité d’une attention reconnaissante, dans la « reproduction de leurs êtres, pour la puissante « action qu’ils éveillent en nous. Ils ne nous dek mandent, pour tout ce qu’ils nous donnent «à « penser, que de ne pas les défigurer, de ne pas « les priver de cet air dont ils ont tant besoin.

u Ils nous demandent grâce aussi pour ce que « nous appelons modeler en terme d'atelier, ce « qui consiste ordinairement à leur colorer un » côté noir, bleuâtre, et un autre mélangé d’une «i demi-teinte; ils ne veulent avoir de relief que « celui qui leur est commun, et qu’ils empruntent « à l’air. Ils sont eux-mêmes dans un mode, et ne «t demandent que leur très-petite part de la pléni- « tude de relief que nous devons consacrer à leur « vie de ce monde. A cette condition, ils sauront « supporter la critique qui les trouvera plats et u découpés, en les regardant isolément et comme

u si on voulait en dénombrer les profils et les ac- « cents. Ils se trouveront cependant réellement « modelés dans l'air, si le tableau semble vivre de ii son atmosphère.

u Ils ne sont pas plus difficiles que cela ; mais u c’est bien assez, je vous assure, pour me mettre « martel en tète; et de tous les esprits que l’on « puisse évoquer, il n’en est pas qui, sous une ap- « parence plus humble, ait donné au téméraire « chevalier qui en fait l’évocation, pareil dragon » à combattre...

«i Pour Dieu et en récompense de la vie

» qu’il nous a donnée, faisons que dans nos œun vres la manifestation de la vie soit la première u de nos pensées; faisons qu'un homme respire, u qu'un arbre puisse réellement végéter. Celui u qui sait faire vivre est Dieu; mais celui qui ne u peut que disposer avec goût des contours onii doyants, couleur de lys ou de rose, manifeste u seulement du goût pour l’état de tapissier et »i celui de parfumeur; il cumule, l’ambitieux!

» N’allez pas me trouver pédant, mon cher X, » si je résume un peu dans cette lettre ce que je « vous ai déjà dit à bâtons rompus ; mais la corvée u que je donne à votre bonne amitié pour moi

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« vaut bien la peine que je me mette en frais de > quelques paroles, pour justilier l'abstraction où « je suis de toute affaire, et que le motif en est « louable, puisque j’ai bien à craindre que l’œu- *( vre qui en est cause ne le dise pas assez d’elle- «i même,

«i Th. Rousseau. >»

Qu’on dites-vous, monsieur? Vous connaissez maintenant l’homme et l’artiste, et Rousseau est un homme. Il y a, dans cette lettre, toute la profondeur d’idées, toute cette tendresse, tout cet amour de la nature, cette naïveté, cette religion, cette force qui caractérisent l’un des plus grands artistes de l’Europe et le plus grand paysagiste des temps modernes. J’ajoute que l’on peut placer au Louvre un de ses tableaux entre Hobbéma et Ruysdaël, et l’on verra que, descendant illustre, il sera digne de ses illustres ancêtres, On retrouve souvent, chez ces vieux maîtres hollandais, le même tableau fait dans râtelier. Tous les tableaux de Rousseau, au contraire, sont différents par l’impression et par la façon. On les dirait faits sur nature, tant

ils retracent avec une fidélité rare la pensée diverse de l’artiste.

Si l’on peut mettre en parallèle les peintres anciens et les modernes, ce sont certes les seuls paysagistes qui égalent les grands maîtres, honneur de l’humanité. Ce serait de l’ingratitude que d’oublier ici le chef de cette illustre lignée, mon grand compatriote Constable.

Un des fervents admirateurs de Rousseau me disait un jour : « Rousseau est comme un composé de Shakespeare et de Weber; il tient de l’un par la profondeur de l’observation et la science des lois de la vie; de l’autre, par les grandes harmonies de la nature et les jets élevés. De même que l’auteur d .'Obéron, il s’élance parfois vers le monde des génies et des mystères; il aime les solitudes âpres et éternelles. Lui seul a saisi et rendu les bruits mystérieux des forêts et des plaines, les bruyères de Macbeth, les futaies des Druides, les bois inspirateurs des Gaulois. Chez Rousseau, les harmonies, comme celles de Weber, sont lointaines, mystérieuses, insaisissables, mais vibrantes. On se surprend à désirer une

mélodie suivie; mais on reconnaît bientôt que le génie du peintre la fait entendre comme détail. Ce n’est point par l’attraction sensuelle qu’il veut nous conquérir, mais par la puissance de l’expression. »

Chez Corot, la nature vous sourit et vous endort; chez Rousseau, elle vous domine, vous porte au recueillement religieux. On croit entendre le bruit du vent ou de la mer. Les éléments s’y font grandioses et mystérieux.

Rousseau est doué d’une de ces âmes qui seules, et non les habiles, ont le secret de Dieu. Pour pénétrer la nature, il faut commencer par se rendre digne d’elle.

Rousseau est un vrai peintre; il possède une nature robuste ; il aime et réussit à rendre les aspects primitifs de la nature. Vierges comme lui sont les bois sacrés qu’il exprime en artiste primitif, penseur naïf devant la création. Peint-il une rue de village? On sent qu’on peut y circuler en toute sécurité, et que les Dumollard n’y ont jamais hasardé leurs ligures sinistres. — Aucune de ses œuvres ne se ressemble; il montre

une exécution facile, virginale et tendre dès qu’il rend un aspect printanier de la nature. Dans ce cas, l’accomplissement de son œuvre lui coûtera huit jours à peine; mais veut-il raconter l’histoire d’un arbre, sa vie, ses allures? l’exécution change : il le peint d’une main robuste, avec des pinceaux de fer; cela pourra lui coûter huit ans.

Les tableaux exposés par Rousseau au Salon de 1863, ne sont peut-être pas ceux que je choisirais dans son œuvre. On sent, dans le plus grand, une certaine monotonie d’exécution. Cependant, somme toute, après une revue minutieuse et attentive du Salon , c’est encore aux toiles de Rousseau qu’on revient, pour dire : Voilà celui qui est le maître, voici la race !

Il pourra se rencontrer des amateurs peu initiés qui ne comprendront point, au premier abord, une œuvre de Rousseau ; pourtant, jamais, jamais! ils n’y verront un tableau médiocre.

Tout arbre de Rousseau a bien poussé ses racines dans le sol au-dessus duquel il s’élève. On voit qu’il a remué les rochers

qui l’entourent. On devine que cet arbre cache des nids dans son feuillage , et que des vipères s’abritent sous les cailloux qui jonchent le terrain, sans qu’on les craigne cependant. 11 semble que Rousseau construise certains paysages comme Dieu lui-même. Ils ont l’air de suivre la marche de la création. Il a créé l’atmosphère d’abord, puis la terre; il y plante les arbres. Tout pousse; enfin, la nature s’anime, la végétation devient luxuriante, les oiseaux chantent, et Dieu sourit à son œuvre.

N’est-ce pas un chagrin véritable que d’aimer un artiste comme Rousseau, et de vivre néanmoins loin des rives du Pactole? Chaque tableau de cet artiste restant une œuvre, une sensation , une impression différentes , on voudrait les posséder tous! Hélas! il faut se borner à être reconnaissant envers celui qui vous livre les secrets de son âme, à qui vous devez des heures divines, et qui verse pour ainsi dire en vous les beautés sublimes de la nature!

Rousseau disait un jour à Diaz : «Personne n’a peint un dessous de bois comme toi. —

Laisse donc, répondit Diaz, je connais un chemin dans le paysage, niais toi, Rousseau, tu les connais tous ! »

Fromentin est un rêveur oriental que le hasard a fait naître en France. II vit en Europe par habitude d’enfance, mais c’est en Orient qu’il respire, qu’il pense, qu’il aime; — nature line, sensible, douce, sympathique, pardessus tout distinguée, mais qui me semble pourtant un peu inquiète.

Il ne fouille pas le cœur humain, il ne creuse pas les profondeurs de la nature; ce n’est point cela qui l’intéresse ou l’impressionne. Une note harmonieuse, un bruit plaintif, le vol d’un oiseau, le ravissent en extase; les vibrations, les sensations de la nature, ce que son œil fin lui permet de distinguer, le charment et le font poète : Fromentin est un peintre sensitif. Il ne doit rien à personne, et ce qu’il produit lui appartient bien. Lui aussi peut répéter avec Musset :

Je hais comme la mort l'état de plagiaire :

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

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La personnalité de Fromentin n’est point robuste, mais elle est essentiellement distinguée. Il peint, il exprime V épiderme des choses. Son talent offre une grande analogie avec celui de Daubigny, et je ne puis voir ses tableaux sans songer involontairement à Félicien David et à son Désert. Ce n’est pas le Weber de la peinture, c’en est plutôt le Chopin. Ses tableaux ont l’aspect des pierres fines ; ils sont faits pour les Salons, et ils répandent un vernis de distinction sur tout ce qui les entoure. La peinture de Fromentin est cependant fugitive. Elle manque de solidité, je veux dire qu’elle est fragile; il semble que le temps doive la détruire et non l’améliorer.

En Orient, ce qui séduit Fromentin, ce n’est pas le côté biblique et primitif de pasteurs guerriers, mais le calme et la somnolence du climat; une chose ne l’y frappe pojnt plus que l’autre, mais, si je puis m’exprimer ainsi, il aime le parfum des colorations. Il possède la vraie couleur orientale, celle des cachemires, avant l’invasion du faux goût •européen. Le grand art, il ne le cherche pas ; mais il a le nerf de V œil intelligent , lequel cor-

respond bien plus à son esprit qu’à son cœur.

Diins son art, Fromentin montre une naïveté et une habileté évidentes. On a de lui deux volumes sur l’Orient, dans lesquels les écrivains ont reconnu l’un des leurs, et en ce qui me concerne, j’estime chez lui le littérateur avant le peintre. Je n’ai cependant point lu Dominique, son dernier ouvrage ; un admirateur passionné d 'Un Été au Sahara et d'Une Année au Sahel, m’en a dit ceci : « C’est moins bien, parce que c’est déjà plus habile.»

Quand je contemple les tableaux de Fromentin, je me demande quels sont les dieux, parmi les anciens, qui font battre son cœur et réveillent pour ainsi dire la voix du sang chez cet artiste ; je ne les trouve pas. Je n’irais point assurément les chercher au Louvre; je m’arrêterais plutôt à la Bibliothèque impériale. Si les éditeurs lui faisaient un accueil aussi empressé que les amateurs, il troquerait bien vite son pinceau contre une plume.

Delacroix a vu en Orient les costumes et la couleur, il en a rapporté les pénétrantes senteurs; Decamps y a cherché le soleil et l’ombre; Marilhat, l’atmosphère, et Fromentin y

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a entendu une note douce, harmonieuse, distinguée, un chant plein de calme et de douceur.

Qu’est-ce queFromentin? un paysagiste? un peintre d’animaux, de figures? Il n’est rien de tout cela, ou plutôt il est à la fois tout cela. Aussi lui adresserai-je le reproche de ne point nous raconter l'Orient ën Asiatique, en homme transfiguré par le spectacle de ce berceau du genre humain, mais en touriste intelligent, fin, distingué, en Parisien du boulevard ou du noble faubourg.

Malgré les apparences, et au fond, Fromentin est un peintre habile , et sa peinture est remplie de ficelles . Il cherche l’exécution, il cherche l’expression intelligente des choses, et, ne pouvant y atteindre, il s’est créé un métier habile, où la science fait défaut, comme en tout ce qui est habile. Fini et exécution sont termes antithétiques, contradictoires. La facilité rend toutes choses de la même façon, elle n’a qu’une forme, qu’un style ; Y exécution, au contraire, imprime à chaque objet le cachet de vie et l’intelligence qui lui sont propres, et le rend chaque fois d’une manière difie-

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rente. Il est, en effet, bien plus aisé de rendre, sans P exécution, la tache dominante d’un tableau, que d’en tenir la couleur avec Y exécution.

Meissonnier, Willems, Alfred Stevens, possèdent la science de l’exécution.

Fromentin se sert avec adresse du couteau à palette, en ficeleur , comme dit l’argot de l’atelier, non en peintre de tempérament, dont la main robuste abandonne un moment les pinceaux pour saisir un instrument plus vigoureux. Dans. tous les tableaux de cet artiste, on découvre des traces de défaillance et d’impuissance. Il peindra un faucon d’une exécution rare à côté d’une main dépourvue d’expression dans la forme, dans le ton, dans le modelé. Qu’il y prenne garde ! une fois dans la voie des ficelles , l’artiste est bien près de la décadence.

Fromentin est moins coloriste que peintre de beaucoup de goût. Je lui reconnais le sentiment du mouvement. Il sait bien composer et arranger un tableau. Pourtant, sa nature me parait chancelante et nécessiter quelque raffermissement. Telle qu’elle est, inquiète et

indécise, elle peut conduire l’artiste à des contradictions, à des variations de goût, à des changements dans les données de la peintu re.

Ces restrictions faites, Fromentin reste l’un des peintres les plus distingués du Salon de cette année, et il y compte parmi les rares artistes qui ont leur physionomie propre, laquelle est chez lui tout orientale. Il expose trois tableaux : le Fauconnier arabe , Chasse au faucon en Algérie , la Curée , et un Bivouac arabe au lever du jour.

Je domine la préférence au premier de ces tableaux , de tous points réussi. Lancé au plein galop de son cheval, le bras tendu tenant un faucon, ce jeune fauconnier est d’une tournure et d’un mouvement remarquables. Le cheval, plein d’ardeur et de vigueur, effleure à peine le sol, d’une adorable coloration.

La Curée , tableau dans lequel je rencontre ces défaillances d’exécution dont je parlais tout à l’heure, est resplendissant de coloration. Il y a dans cette toile un cheval blanc, nerveux,fier, arabe dans toute la force du terme, sous la peau délicate et rosée duquel on sent

la circulation du sang. Il semble qu’en le touchant il doive bondir. Fromentin a harmonisé dans ce tableau des bleus et des verts d’un ton charmant, ravissant.

J’aime moins le Bivouac au lever du soleil. Les Arabes reposent encore, les femmes pansent les chevaux, les feux s’éteignent, le jour va paraître.

La couleur de ce tableau est d’un ton fin et soutenu, mais bien faible. On n’y entend ni les bruits de la nuit, ni les pétillements de la nature. Il semble qu’en enfonçant une pointe d’aiguille dans la toile, tout va s’échapper et disparaître, tellement cela manque de solidité.

Je ne puis m’empêcher d’articuler le même grief contre les artistes qui vont chercher en Afrique leurs impressions, leur nature, leur poésie, leur cœur, qui ne racontent point, le jour même, une impression ressentie, mais qui, après six mois de séjour en Algérie, vivent six ans sur le même souvenir. Si quelque événement ou quelque accident fortuit leur rendait tout voyage impossible, ils n’auraient plus rien à raconter, leur imagination et leur

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nature étant taries sans retour, puisqu’en dehors de l’Orient il n’est rien qui les puisse loucher. N’ont-ils donc jamais eu l’amour du clocher du village, du foyer paternel, des souvenirs de famille, des lieux où s’est écoulée leur enfance? et de lout ce qui nous émeut, rien ne peut-il les émouvoir? Ah ! qu’ils sont loin de ces grands artistes poursuivis sans cesse par les impressions, par les souvenirs de leur enfance et de leur jeunesse, les portant partout dans leur cœur et dans leur imagination! Qu’ils sont loin de Diderot retraçant avec bonheur, au milieu de sa gloire et de ses luîtes littéraires et philosophiques, les scènes les plus naïves de son adolescence :

« Un des moments les plus doux de ma vie, « ce fut il y a plus de trente ans, et je m’en « souviens comme d’hier, lorsque mon père « me vit arriver du collège, les bras chargés « des prix que j’avais remportés, et les épau- « les chargées des couronnes que l’on m’avait « données el qui, trop larges pour mon front, « avaient laisser passer ma lète. Du plus loin « qu’il m’aperçut, il laissa son ouvrage; il « s’avança sur sa porte et se mit à pleurer.

« C’est une belle chose qu’un homme de bien « et sévère, qui pleure ! »

Ils sont grands et poètes partout où ils se trouvent; — ils n’ont pas besoin de se déplacer; la patrie les inspire, et la création qu’ils aiment, e’est celle qu’ils ont contemplée à l’éveil de la vie.

11 semblerait que rien de la vie européenne ne puisse toucher ces orientalistes. Nos mœurs, nos souvenirs, nos idées, nos grandeurs, nos défaillances, rien de cela ne parle à leur àme, à leur cœur : il leur faut l’Orient ! Dieu vous a doués, et noblesse oblige. Laissez ces Arabes devenus Français, qui sont fiers de combattre aux côtés du Lion, comme ils disent dans leur pittoresque langage, en parlant de la France. Racontez nos joies et nos douleurs; consolez -nous de nous- mêmes!

Subissons l’influence de notre temps, vivons avec nos contemporains, soyons de notre siècle; retraçons, chantons ce qui nous impressionne autour de nous,soyons nous, soyons sincères, élevés. Il y a une idée moderne : traduisons-Ia de notre mieux, et racontons seulement ce qui intéresse nos contemporains.

Soyez fantaisiste, j’y consens; allez en Orient, je le veux bien; mais revenez-en.

II faut reconnaître à M. Alfred Stevens une conviction invincible dans la nécessité de faire de l’art moderne et de peindre son temps et ses contemporains. L’un des premiers — et peut-être bien le premier — il a déployé le drapeau de son siècle; il y est resté fidèle. Jamais il n’a reculé dans cette voie, même à l’heure néfaste où l’on repoussait systématiquement les tableaux représentant nos mœurs et notre époque. M. Alfred Stevens est un vrai peintre, un coloriste robuste, bien portant, plein de sève et de jeunesse, un talent mâle enfin. On comprend que la main qui lient un tel pinceau soit vigoureuse.

Ce n’est point dans les musées ni chez les écrivains qu’il va chercher la pensée, la forme, la couleur, l’exécution. Lui aussi a sa physionomie propre. Tout ce qu’il raconte lui appartient; c’est en lui-même qu’il puise ses forces, et c’est devant la nature qu’il les

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renouvelle. En effet, si au premier aspect vous reconnaissez d’abord l’une de ses œuvres, jamais vous n’y retrouvez la même coloration.

Ce peintre comprend que l’originalité ne réside pas dans une farce , une bizarrerie, ou un sujet de vingt figures, mais dans l’expression juste d’un sentiment humain et vrai; c’est un dessinateur robuste qui a le voulu, le caractère dans la forme et dans les silhouettes, qui sait que la forme doit exprimer les mouvements de l’âme, bien plus que les grimaces d’une figure.

Chez lui, le sujet est simple, sans grande prétention, et, il faut bien le dire, dans les arts, si le simple est l’un des buts les plus élevés que l’on puisse viser, c’est aussi l’un des plus difficiles à al teindre.

Ses tableaux sont d’une simplicité vraie qui touche, qui émeut. L’exécution n’y sent en aucune façon la facilité; elle ne se ressemble jamais ; ce n’est pas une écriture apprise ; elle exprime différemment , et intelligemment , chaque chose diverse.

C’est un genre bien ingrat que de raconter

le luxe et l’élégance. 11 faut de la distinction, un goût infini, pour exprimer la vie mondaine ; il faut devenir paysan pour raconter la vie des champs. Combien il est plus aisé de prendre l’attitude d’un penseur en peignant les classes inférieures ou les misères humaines! Quelle science, quel goût, quel caractère ne faut-il point prodiguer, pour peindre, avec ce même caractère, un pantalon neuf et élégant en regard d’une vieille culotte qui a pris la forme du corps et qui fait partie de l’individu luimême !

Un écueil à éviter, dans le genre de M. Alfred Stevens, c’est de faire joli avant de faire beau. Le joli estchose facile; les fabricants de gravures de modes y réussissent assez bien, quoiqu’ils ne soient point des hommes de génie; le joli est la première chose qu’un artiste a dans la main, mais le beau est plus difficile à atteindre.

Les tableaux envoyés cette année par M. Alfred Stevens sont ceux de la semaine, et non pas ceux du dimanche, si je puis m’exprimer ainsi. On les retrouvera dans l’atelier de l’artiste et dans les collections célèbres. On devine

qu’il ne s’est point proposé de faire, pour l’Exposition, un tableau blanc et clair, un tableau à effet.

M. Alfred Stevens me semble marqué pour la grande peinture, et je me sens tenté de lui reprocher de faire souvent de petits tableaux, traités en grande peinture, il eSt vrai, et dont l’exiguïté est en quelque sorte imposée par celle de nos habitations, ainsi que par nos mœurs, nos habitudes et les goùls des amateurs contemporains ; mais il semble que son tempérament doit l’exciter à traiter de grandes toiles.

Le plus important des tableaux de M. Stevens est intitulé : Une mère, bonheur. C’est une œuvre vivante, d’une couleur intense. Le sujet est très-simple, mais tendre, humain , bienfaisant. Une mère, de qui c’estévidemment la fête, quitte des yeux bouquets et écrins, pour sourire à son enfant qui galope sur un cheval de carton et cherche à repousser un petit chien qui lui barre le passage.

La composition et l’ensemble de ce tableau sont parfaits; tout le bonheur y est bien rassemblé. Les mains de la mère sont charman-

tes, el je n’hésite pas à dire qu’on ferait d’adorables sculptures d’après elles. La tête de l’enfant est remarquable de ton et de vie ; je crois cependant que le peintre n’a pas assez lié, n’a pas assez répandu la lumière qui rayonne sur l’enfant, .le lui reprocherai aussi un excès de réalité ; je n’aime point cette jambe de carton, appartenant au joujou, mais qui, de prime abord, fait l’effet de la jambe de l’enfant.

Les Rameaux représentent une jeune tille suspendant du buis bénit aux portraits de son père et de sa mère. Ce petit tableau est tout un poème intime : on sent la virginité d’âme, la nature honnête de cette jeune tille, qu’un intérieur propret raconte éloquemment. Le lit, le châle, le chapeau concourent à l’expression du sujet, et l’on ne pourrait rien ajouter à ces accessoires, ni rien en retrancher.

Elle a perdu les êtres qui ont veillé sur son enfance. Elle vit cependant avec eux, elle ne les oublie pas, et toute sa religion, toutes ses croyances, tout son bonheur se rattachent à ce coin de chambre où sont suspendues les deux images chéries.

En attachant le buis béni, cette jeune lille

ne cherche pas une pose gracieuse ; elle est gracieuse tout naturellement, et sa grâce réside clans sa seule nature. Ce petit tableau est d’un sentiment sans larmes.

Le troisième tableau de M. Stevens : Un temps incertain , représente une femme du monde sur le point de sortir et consultant le ciel. Le petit chien qui va l’accompagner ne demande qu’à courir, et ne paraît point se soucier du temps qu’il fait.

L’expression de ce petit tableau est rendue de façon à nous initier à la vie d’une femme du monde. Il est juste et saisissant d’effet. Comme couleur et comme exécution, je le préfère peut-être aux deux autres. Il est vigoureux et d’une exquise élégance.

Quelles que soient l’exposition et la collection où se trouvent placés les tableaux de M. Stevens, ils conservent partout leur force, leur valeur, leur relief. Que d’œuvres bizarres, que de tableaux à effet, que de peintures spirituelles et de sujets historiques seront oubliés ou démodés, alors que ceux de M. Alfred Stevens continueront à figurer avec honneur dans les galeries célèbres!

J’ajoute, d’ailleurs, que la réputation de eet artiste est assurée dans mon pays, où ses tableaux ont obtenu un succès considérable à la grande Exhibition de Londres.

M. Brion aime à retracer les mœurs des habitants de l’Alsace. 11 excelle à rendre les scènes de mœurs de ce pays, et il les raconte avec une honnêteté sincère. 11 sait composer, arranger un tableau, grouper les personnages avec une vérité naturelle qui ne présente rien de théâtral.

Je ne connais pas de meilleur tableau signé Brion que les Pèlerins de Sainte- Odile (Alsace). Au milieu d’une forêt alsacienne (il n’y a pas à s’y tromper), au bord d’un chemin creux, des paysans se sont arrêtés, pour entendre une lecture de la Bible, faite à haute voix par un vieillard.

Il serait difficile de rendre cette scène avec plus de simplicité, d’honnêteté et de vérité. Ce sont de véritables Alsaciens; ils ont vécu dans les costumes qu’ils portent ; ils ont bien les idées et les sentiments qu’ils doivent avoir.

M. Brion est un artiste de grand talent, qui doit prendre garde à cet excès de facilité dans la main, à cette adresse qui le caractérisent. En effet, dans les Pèlerins , l’habileté domine, et tout est peint de la même façon : arbres, étoffes, personnages. On serait tenté de dire à l’artiste : Lorsque vous peignez, ne vous laissez pas emporter par cette terrible facilité; méfiez-vous de la main droite, et prenez quelquefois le pinceau de la main gauche. L’aspect des Pèlerins est peut-être d’une coloration un peu commune, et les rouges uniformes y dominent trop.

Le talent très-complet de M. Brion ne soulève guère la critique, sans commander d’ailleurs l’enthousiasme.

Malgré les grands mérites que je reconnais à la toile intitulée : Jésus et Pierre sur les eaux , du même artiste, je la trouve de tous points manquée. Nulle grandeur. La mer n’a point celte imposante immensité qu’elle garde toujours, et Jésus est mesquinement petit. Ce tableau me rappelle involontairement ces jouets d’enfants où les bonshommes tournent et s’avancent au bruit grinçant d’un cure-dents

frotté contre un fil de fer que l’on fait tourner de la main.

Je le répète, on ne peut contester à M.Brion un talent réel, une originalité propre; mais il importe de le mettre en garde contre cette facilité dont je viens de parler.

Dans les tableaux des maîtres, vous découvrirez des doutes, des maladresses dans l’exétion de certaines parties, parce que, religieux devant la nature, leur main n’obéit qu’à la pensée et reste \m pur instrument. Jamais leur exécution ne se ressemble; mais chez les peintres de la décadence, cette exécution devient une écriture et domine tout; plus de doute nulle part : regardez le chevalier Van der WerfT!

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