EMILE PATUROT
Eh bien I mon cher directeur, cette lettre de mon oncle Emile m'a apporté un grand soulagement et m'a tiré, Gonune on dit vulgaîrement, une épine du pied.
J'avais, en efîet, une forte épine, et qui m'aurait rendu difficile de gravir les quatre paliers qui conduisent au premier étage du palais de Tlndustrie, où se trouvent les salons de l'expositien de peinture.
Vous le dirai- je ? je suis un peu fataliste et enclin à croire aux choses surnaturelles.
Eh bieni j'ai eu, depuis la publication du deuxième article sur le Salon dans le Nationaly une nuit remplie d'un affreux cauchemar, qui s'est reproduit le lendemain et le surlendemain, et franchement, je l'avoue, j'avais mérité cette punition.
Ayant eu l'idée, vous le savez, de donner, dès le premier jour de l'Exposition, aux lecteurs au National un aperçu de son ensemble, et l'indication de quelques-unes des
toiles contenues dans chacune des salles, j'ai accompli, tant bien cpie mal — plus mal que bien, 3'ai lieu de le craindre — cette tâche ardue.
Mais ridée n'était pas mauvaise, il faut le croire ; car, depuis lors, un grand nombre de nos confrères l'ont reprise en imitant le National^ et ont tracé de la môme façon que lui un itinéraire aux visiteurs.
reur
mise, en reconnaissant « qu'elle est imposée aujourd'hui par l'universel besoin d'informations rapides. •»
Mais qu'est-il arrivé de cette multiplicité d'indications, de ce grand nombre de vadê* mecum?
C'est que le Salon, ne contenant, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, que des œuvres qu'il faudrait, pour ainsi dire, toutes citer, chacun des nouveau-venants a trouvé des tableaux différents de ceux qui avaient été, jusqu'à ce moment, mis en avant.
En bien, sachez, mon cher directeur, que m'étant trouvé transporté en rêve dans les salles d'exposition, je me suis vu assailli par une foule de tableaux qui descendaient les uns après les autres de leurs places et dansaient d'une façon vertigineuse devant moi en même temps que les personnages qu'ils représentent me lançaient des regards furieux, me faisaient d'épouvantables menaces accompagnées d'affreuses grimaces, en me demandant pourquoi je ne les avais pas cités.
Et en me parlant ainsi, ils me montraient oui le GauloiSy qui le Figaro^ qui le Paris' Journal, qui le tîappel, qui emin le Siède^ où les noms des auteurs de œs tableaux omis par moi se dressaient devant mes yeux en lettres flamboyantes.
En un mot, c'était une sarabande de tableaux, de personnages, d'artistes, de journalistes, qui venaient, les uns après les aures, en pesant sur ma conscience et sur ma poitrine, me donner cet atroce cauchemar.
Je n'ai été tiré de l'horrible état dans lequel je me trouvais, que lorequ'après avoir été placé sur un bûcher qu'ils avaient préparé, j'ai commencé à sentir les premières atteintes de la flamme.
Du feu je suis passé dans l'eau, car, à mon réveil, je me suis trouvé littéralement dans un bain de sueur fix)ide.
Et dire que le lendemain, le même supplice a recommencé !
Aussi, me disais-je, après ces deux nuits :
Mon pauvre Nestor, dans quelle galère es-tu allé t embarquer ? et qu'ayais-tu besoin, à ton âae, de te lancer aussi imprudemment dans Te monde des arts I
Je n'osais plus remettre les pieds au Salon, dans la crainte de voir se réaliser ces affreux rêves, ou simplement de m'entendre décocher quelque apostrophe malsonnante.
^ Cependant mon crime, si crime il y a, était bien peu intentionnel. N'avais- je pas déclaré qu'il faudrait, pour être juste, citer tout le monde ? et, d ailleurs, ce n'était là qu'un travail préalisJDle, qu'un coup d'œil rapide.
— Wi —
dans lequel je n'avaîs pu tout embrasser, en attendant un travail plus sérieux, plus détaillé et plus complet, qui consistera dans l'examen, dans la pnotographie écrite, si l'on veut me permettre l'expression, de chacune des salles de l'exposition.
C'est ainsi que la lettre de mon oncle Emile m'a tiré une épine du pied, en me dispensant de remonter, dès aujourd'hui, dans les salles qui ont été le théâtre de mes omissions, et en me permettant de tenter d'obtenir mon pardon par ces excuses bien sincères.
Et voilà dans quelles dispositions d'esprit je me suis rendu à la convocation de mon oncle qui avait eu soin d'appeler aussi le cousin Joseph, et le trop inflammable Jules, M°** Paturot devant, à l'heure du déjeuner, notis retrouver au buffet de l'Exposition, et réviser le compte rendu de nos explorations.
Après avoir franchi l'entrée du jardin défenaue par deux sphinx en marbre de M.
Eugène Put , gui ne consentiront pas à me dire, je le crains bien, les mystères de la sculpture, je me suis avancé jusqu'à l'autre côté de la statue de BrennvSy au sujet duquel il n'y a plus rien à ajouter après ce qiie mon oncle en a dit dans sa lettre ; et j'ai trouvé mondit oncle, dont le cœur est, en effet, toujours jeune, en contemplation, non pas devant le Gloria viciisy mais devant une délicieuse et peu chaste statue en marbre, n'ayant pour tout vêtement que la Ceinture doréSy dont M. d'Epinay, son habile auteur, lui a donné le nom.
— Diable 1 diable! dis- je à mon oncle, voilà ce qui vous captive ! quand vous avez à côté do vous cette œuvre merveiDeuse ! La concupiscence Temporterait-elle encore chez vous sur le patriotisme ?
— Que veux-tu, mon cher Nestor? ce groupe deMERCTÉ, ce Gloria victist est tellement empoignant , tellement absorbant , que j'ai été obligé d'en détourner mes regards, afin de dominer l'émotion patriotique qui m'avait eagné, et qui aurait pu, je le sentais aux battements précipités de mon cœur et à la su£Pocation qui me prenait à la gorge, me causer quelque accident.
Je suis venu en contemplant cette autre statue — d'un caractère plus léger, j'en conviens — tirer mon esprit de la tension extrême qu'il éprouvait et qui réagissait sur mon physique,
— Oui, en vous plongeant dans les délices de Capoue.
^ Franchement, l'auteur de cette statue lascive s'est bien peu inspiré de l'idée morale enfermée dans le proverbe : « Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. »
Et s'il fallait qu'il complétât la pensée comprise dans cet adage, je me demande sous quels traits il pourrait représenter cette bonne renommée, pouvant faire pièce à ladite ceinture dorée r
— Monsieur mon neveu, c'est moi aui vais maintenant te rappeler à l'ordre, et te aeman • der où tu as pu aller puiser de telles idées : songer à comparer la beauté morale à la beauté physique ! une Phryné à une Cornélie !
— Mon cher onde, je m'incline ; j'étais dans le faux. Cette fois, honneur à vos cheveux blancs, à votre vertu et à votre expérience.
Mais avouez que votre contemplation devant ces formes séduisantes étsat bien de nature à me faire glisser du côté de la beauté physique.
Et d ailleurs, nous sommes ici dans le temple de la forme, et c'est surtout de cela que nous avons à nous occuper.
Nous devons, avant tout, rechercher si les |
artistes sont dans la voie de ce qui est réellement beau, et ne cherchent pas leurs mo- j dèles du côté de l'imperfection...
— Je t'arrête là I Oui, nous devons rechercher si les artistes s'inspirent du beau, mais { le beau n'est pas seulement dans la forme, j il est surtout dans la pensée, et la pensée se traduit par l'expression.
Cette expression se trouve au suprême degré dans le groupe dont nous avons eu le tort de ne pas nous occuper tout d'abord, dans le groupe du Gloria victisi qui m'a procuré, à mon arrivée, une très forte impression, et dans la contemplation duquel il est de notre devoir de nous absorber en commençant les travaux de cette journée. Ce sera notre Veni Creator,
— Vous avez raison. Voilà l'œuvre qui devra tout d'abord attirer notre attention et inspirer nos méditations. Il faut admirer, et malheureusement cette admiration ne peut se. traduire en paroles trop insuffisantes.
Aurons-Dous donné une idée de ce groupe ëlectrisant en disant que la Gloire, sou9 les traits d'une grande et noble femme» em-
Sorte fièrement et d'un bras vigoureux un lessë qu'elle a pris sous sa protection?
L'esprit de cette composition, l'effet qu'elle produit ne peuvent se rendre par des mots ; c'est une œuvre d'inspiration dont la pensée saisit ceux qui se trouvent en présence de ce groupe, en les plongeant dans de profondes et vivifiantes rêvenes.
— Mon cher Nestor, je me vois à mon tour obligé de te tirer à mon grand regret de ta contemplation et des hautes régions auxquels tu viens de t'élever, car le temps passe, et notre tâche est loin d'être terminée. Puisgue nous avons déjà examiné la statue qui se trouve à droite du Gloria victiSf regardons de suite celle qui est à gaudie et qui lui fait pendant.
C'est une Bethsabée sortant du bain ; elle n'est, ma foi ! pas mal : bien potelée et bien rondelette I
— Voyons, mon cher onde, ne laissez donc pas toujours votre jeune cœur déborder et habituez-vous à considérer toujours ces femmes nues au point de vue de l'esthétique ; celle-ci n'est pas mal, je le veux bien : elle a une très jolie pose, mais elle est d'un type moins relevé que œlui choisi par l'auteur de Ceinture dorée. Néanmoins , M.
Blanchard mérite des éloges, car c'est après tout une très belle étude, au point de vue du modelé et de la forme. Mais si vous m'en croyez, nous allons adopter une méthode
— tô —
dans la revue rapide que nous entendons passer aujourd'hui de cette partie de Texposition.
Le Gloria victist valait qu'on débutât par lui ; mais à présent, si nous nous pro* menons à droite et à gauche, nous nous exposerons à négliger certaines parties du jardin et à avoir des lacunes dans notre examen.
Or, je sais par expérience ce qu'il en coûte en pareil cas, et je veux éviter de retomber dans la même faute.
Reprenons notre examen à l'entrée en tournant de suite à droite.
Mais qu'avez-vous donc fait de nos compagnons?
— Je n'ai pu retenir Joseph. Il a trouvé aue tout était ici trop froid pour son ardeur belliqueuse, et il m'a dit en s'élançant dans le grand escalier : « Ça sent la poudre, là-haut, et ma place est là où l'on bataille. *>
— Bravo ! nous le chargerons de faire un feuilleton spécial sur la partie militaire de l'Exposition, et cela nous donnera le temps de continuer plus tranquillement la suite de nos examens, et de faire à tête reposée la description de chacune des salles que nous aurons parcourues.
— Et Jules? est- il donc, lui aussi, pour les batailles ?
. — Ah bien, oui ! 11 a bien d'autres chiens à fouetter ; — pardon de l'expression I — car c'est lui qui devrait l'être pour l'ardeur avec laquelle il s'élance dès qu'il entrevoit un pied mignon, un cothurne bien lacé.
une taille élégante , vêtue et même non vêtue.
Et il paraît que, lui aussi, est amateur de la coiileur, car il a de suite déserté toutes ces femmes de marbre, qui, paraît* il, ne l'inspirent pas suffisamment.
— IJ y a du vrai là-dedans, et franchement, il faut une bien forte dose d'amour de l'art, chez les jeunes gens qui accordent à ce mode rebelle et ingrat la préférence sur la peinture, qui présente comparativement tant de charme et de facilité.
Un peintre, devant son chevalet, dès ses premiers coups de brosse, produit une esquisse déjà attrayante, et qui le captive de plus en plus, à mesure que les couleurs passent de sa palette sur sa toiJe..
— Mais ne penses-tu pas que le sculpteur éprouve des jouissances pareilles, lorsque d une masse informe de terre glaise il tire, à l'aide de ses doigts et de ses éJDauchoirs, une maquette ayant forme humaine? Ne te souviens-tu pas d'avoir vu Mélingue dans Benvenuto Celliniy et du tour de main par lequel, en quelques minutes, il troussait une Psyché.
^ — ^^ Vous auriez raison si un sculpteur ne faisait, dans toute sa vie, qu'une seule statue, qu'un seul type, qu'une seule et même Psyché AoniW. connaîtrait la conformation.
Il finirait, par habitude, par en tirer autant d'épreuves qu'un imprimeur en taille douce en tire de planches en cuivre ou en acier.
Mais avant d'avoir trouvé ce type, que d'études, que d'ejïbrts I Combien de ibis il
&ut tout effacer, tout remanier; car, remar** quez-le, il ne s^agit pas ici, comme dans la peinture, d'un seul aspect. Lorsque Tartiste a modelé sa maquette de face,^ il se trouve que, de profil, elle est disgracieuse; que la
Kse, agréable d'un côté, est impossible de utre.
Songez par combien de remaniements, ^ il faut que son œuvre passe, avant de devenir, non pas par&ite, mais seulement acceptable sous tous les aspects et contemplaole de tous les côtés.
Voilà ce qui m'a toujours paru la grande difficulté de la statuaire.
Et puis, quelle différence de résultat I Quand, à côté du peintre, qui a à son service les couleurs si vivantes par elles-mêmes, il s'agit d'animer cette terre, ce plâtre ou ce marbre, et de donner la vie à cette image de la mort !
Car l'image de la mort, n'est-ce pas cette pâleur et cette apparence glaciale qui est la conséquence des matières employées.
Le sculpteur a-t-il du moins plus de facir* lité que le peintre pour l'écoulement de ses œuvres ?
Pas du tout f
Le plus souvent, il travaille pour la gloire.
Et combien, parmi toutes ces statues très acceptables que nous avons sous les yeux rentreront, pour ne plus en sortir, dans l'atelier où elles ont vu le jour I
Sauf quelques villes qui voudront avoir sur une de leurs places publiques l'imagd de kurs en&nts devenus illustres, sauf
quelques corporations ou quelques musées, désireux de posséder Quelques^ copies des grands maîtres ou bien les effigies de leurs membres, où le sculpteur peut-il penser à placer ses œuvres ?
De là cette manie de se maintenir dans les types de la mythologie, toujours de mise pour les musées vers lesquels le sculpteur tend toujours lesbr^s, ou bien de tomber dans les errements de cette imagerie religieuse dont le quartier général se trouve aux alentours de l'église Saint-Sulpîce et dont l'exposition actuelle renferme un trop grand nombre d'échantillons, oui ne dépassent pas la moyenne de ce qu on voit explosé aux vitrines des marchands de ce quartier.
On dirait que si l'on faisait mieux dans ce genre, on ne serait point compris, et que, pour ne pas être hérétique au point de vue clérical, il faut l'être au point de vue artistique.
Donc, retournons aux deux sphinx I
— As-tu donc envie de deviner l'énigme ?
— Moucher oncle, je vous laisserais ce soin... . ^ ^
— ^^Voudrais-tu donc être avun'îulicide et aurais-tu déjà des vues sur ma succession, car tu n'ignores pas que le sphinx précipite dans le goufifre tous ceux qui ne devinent pas l'énigme.
— Vous ne m'avez pas laissé achever ma phrase. Je vous laisserais ce soin s'il y avait encore comme jadis, pour le vainqueur du sphinx, une Jocaste à épouser, de façon à sa-
tîsfeîre la jeunesse toujours remontante de ■votre cœur.
Mais il n'y a pas plus de dangers pour moi que de Jocaste pour vous. Ces sphmx-là, ne peuvent distribuer
Ni cet ezcés d'honneur» ni cette indignité.
Tiens 1 mais voyez donc, mon oncle I voici une petite statuette en marl)re qui me semble ne pas manquer d'originalité ! c'est un Vigneron du Juray faisant des échalasy par Claudet.
— Tu as, ma foi, bien raison ! c'est une charmante chose que l'on rencontre trop peu dans les œuvres de la sculpture, et dont de plus nombreux échantillons la populariseraient, si elle consentait à descendre de l'Empiréo pour s'occuper un peu de ce qui se passe sur la terre. C'est ce que les peintres ont su faire, et je crois qu'ils ne se trouvent pas plus mal d'avoir abandonné les dieux et les demi-dieux pour prendre leurs modèles parmi les simples mortels de leur épogue.
— Oui, mais il jEaut, pour ce genre réaliste, plus de vérité, plus de bonhomie, et MM. les sculpteurs ont trop Thabitude de se renfermer dans un certain poncif qui leur rappelle leurs premières études et qui semble leur faire considérer comme méprisable la génération à laquelle ils appartiennent.
— Cependant, il est une école qui commence a se faire aux nécessités de l'époque, et c'est cette école à laquelle nous devons l'adorable groupe de Le Bouro et la Bour^
guignonney de FALœNNiER, que j'ai signalés dans ma lettre, ^ ainsi qu'une foule de statuettes proportionnées aux dimensions de nos habitations modernes et dans la plupart desquelles il y a autant d'art et souvent plus d'ingéniosité que dans les grands morœaux.
— Eh bien 1 moucher oncle, nous avons lout à fait la même idée ; et je me proposais de dire, à la première occasion, ce que vous venez de dire. C'est, en effet, vers ce genre plus modeste, mais non moins artistique de la statuette que doivent particulièrement tourner les efforts r'e nos sculpteurs modernes, qui ont, en outre, une vaste carrière dans ces jolis bustes d'enfants et do femmes dont on rencontre ici, à chaque pas, de charmants échantillons. Tenez, cette Petite fillette tenant sa poupée , de M. Mabille , n'est-elle cas adorable ?
— Je suis do ton avis, à la condition que le sexe masculin laisse la place au sexe féminin et aux enfants. Quant aux bustes d'hommes, je n'admets que ceux des savants et des célébrités ; encore faut- il que savants et célébrités soient arrivés à un certain âge qui leur ait apporté cet air vénérable et ces traits accentués, où l'artiste^ peut déployer son talent et montrer son intelligence.
Si j'étais du jury, je refuserais impitoyablement tous les bustes de gommeux ou de braves bourgeois, qui peuvent faire très bon effet dans Tappartement de ces messieurs, mais qui donnent au Salon une piteuse idée de l'art sculptural et de l'humanité.
- 5fc —
Bustes d'enfants, bustes de jeunes femmes et bustes d'hommes ayant conquis le droit de se montrer en marbre devant le public, voilà tout ce que le Salon devrait reniermerl
Quel meilleur exemple pourrions-nous trouver de tout ceci, que ce magnifique buste de Théophile Gautier^ par Emile Thomas?
— En effet, ce buste est, en même temps, d'une ressemblance frappanteet d'une grande distinction, en même temps que d'une élévation de pensée quij certes, appartenait bien au modèle; mais comme tout être humain a ses moments de prostration, le vrai talent de l'artiste consiste à savoir saisir l'instant oùTintelligence illumine le modèle dont il entreprend de rendre non-seulement les traits, mais la pensée.
— Mais, mon cher oncle, précipitons un peu nos pas si nous voulons parcourir tout Tespace qui s'étale encore devant nous.
— N'allons pas cependant plus lom sans nous arrêter devant ce beau groupe d'EMiLE Chattiousse : les Crimes de la guerre.
Triste 1 triste 1 triste I Quelle souffrance dans les traits amaigris de ce malheureux père de famille dont l'enfant gît mort à ses côtés, sur les décombres où lui-même est assis.
^ Quelle effrayante douleur aussi dans l'attitude désespérée de cette femme dont on ne voit pas la tête cachée entre ses bras, sur les genoux du chef de la famille 1 C'est navrant!
— Voilà un sujet plus gai. Que dites- vous de ce Jeune Semeur? Gomme il s'avance
bien à pas comptes, et comme il lance bien le ^rain au devant ae lui. M. Gravillon a su lui donner une^ excellente attitude et un mouvement plein de naturel.
— La travëe suivante mérite ësaiement d'attirer notre attention.
Que dis-tu de ce personnage dont la physionomie ainsi que la pose disent bien le titre que lui a donné M. Roubaud : V Attente ?
L'on sent dans ce personnage un mélange de résignation, de douleur et d'énergie comprimée, laquelle compte bien avoir son heure*
Le Prométhéey de M. Guilbbrt, qui est à côté de lui, mérite également de fixer l'attention, de même aussi le Marins sur les ruines de Carthagey de M. Ghambard
Ne quittons pas cet endroit sans prendre un peu de gatté et de fraîcheur en contemplant Betttna, joli buste de jeune femme, par ToppFER, dont la naissance, à Genève, me laisse supposer qu'il est fils ou parent du célèbre dessinateur — écrivain de ce nom.
— Eh 1 eh I mon cher oncle, que ditesvous de cette Jeune fellah du Caire ? Voilà un petit buste qui fait honneur à M"* Du- BRAY. Est-ce bien coupé I Remarquez-vous la netteté des traits et la pureté de la forme ?
— D'autant plus qu'elle a de jolies formes qui ne manquent pas de rondeur et de charmes.
'— Mon onde I mon oncle 1
— Que veux-tu ? Je ne puis me défaire de cette maudite jeimet se qui me remplit le cœur.
•— Allons I et pour vous rappeler aux idées
sérieuses, contemplez-moi ce Buste de Guillaume le Conquérant,
Le malheureux a Taîr bien mal à son aise dans cette armure, dont la cote do maille lui enveloppe la face comme un cache-nez de fer et avec la patte m<idiane de son casque qui lui couvre le nez et la moitié des yeux, en le contraignant à loucher. Quel affreux supplice, si la mode nous ramenait un har^ nachement pareil !
— Il est vrai qu'avec son casque à nasal et son haubert, il n'a pas l'air de s amuser.
Mais pressons le pas, d'autant plus que nous n'avons pas grand'chose à voir par ici.
Qu'est-ce que c'est que cette énorme figure, et à quoi peuvent servir des colosses pareils?
^ — Ma foi I je serais bien embarrassé de le dire; mais, malgré ses immenses proportions, ce personnage me paraît merveilleusement charpenté. Cela n'est pas étonnant; lo livret m'apprend qu'il est de mon ami. Le Bourg, et celui-ci, évidemment, a tenu, en modelant cette énorme statue> à répondre à ceux qui voudraient le considérer comme un simple fabricant de petites statuettes en faïence, car c'est de lui que sont les quatre gîiis lurons dont jo te parlais dans ma lettre, et qui, justement, sont à deux pas d'ici.
Allons les voir.
— Mais, mon oncle, il ne faut pas dire de mal des statuettes en faïence. Est-ce que le seizième, le dix-septième et le dix-huitième . siècle ne nous ont pas légué ces inimitables petits groupes, si recherchés aujourd'hui
Î^ar les collectionneurs? N'était-ce pas de 'art véritable?
— Tu as bien raison. Quand on a citô des noms comme ceux de Lucca délia Robbia, de Bernard Palissy et des maîtres de Meissen,on peut bien se regarder comme en pleine famille artistique.
— Mais avant d'aller contempler cette petite merveille dont je crains que vous ne m'ayez dît trop de bien, — ce gui pourrait me laisser froid devant elle, ainsi qu'il arrive souvent lorsqu'on se trouve en présence d'une œuvre vantée outre mesure — dites-moi donc un peu ce que représente cette grande figure ramassée sur elle-même de votre ami Le Bourg ?
— Ne vois-tu pas que cet homme ramassé sur lui-même tient à la main un disque qu'il se prépare à lancer devant lui à la plus grande distance possible? C'est, comme l'auteur a eu soin de le dire, un disœbole.
Le disque, ôtoxoç, était, chez les Grecs, un palet rond en fer, en cuivrd ou en bois, d'un diamètre d'environ trente centimètres.
Dans les jeux publics, des athlètes, nommés «tffxoêoXoi Ûiscoboles) , se disputaient le prix du disque. Celui qui savait mieux discoboler (ôiffxoêoXéiv), c'est-à-dire lancer le disque et lui faisait^ parcourir une plus grande distance, était proclamé vainqueur.
— Èh bien 1 mon cher oncle, je suis obligé de rendre les armes. J'arrivais, non sans une certaine crainte, comme je vous le laisserai entendre tout à l'heure, devant ces quatre joyeux lurons. Mais la réalité l'em-
porte encore sur vos éloges. Je ne^ puis que V0U3 dire une chose qui vous exprimera bien ma pensée, c'est que, jusquà cette heure, c'est l'œuvre de cette Exposition crue je préférerais posséder parmi toutes celles que nous avons vues.
— Sont-ils bien ? sont-ils parfaits ?
Voilà quelque chose de récréatif, que Ton
ne se lasserait jamais d'avoir devant les yeuxl
Quelle fidélité au point de vue archéologique dans les costumes, en même temps au pomt de vue artistique ; quelle variété dans les ajustements et quelle harmonie dans les couleurs 1
Et puis, comme la pose de chacun est bien individuelle et fait ressortir la pose toute difTérente du voisin, sans nuire le moins du monde à l'ensemble I
Enfin, ce groupe est adorable, mais il ne nous est pas permis de nous y attarder plus longtemps.
— Mais quelle est cette Victoire, destinée évidemment à surmonter un grand monument d'où elle doit distribuer ses palmes et ses couronnes ?
— Cette Statue est destinée au monument
versel que M. LÉONCuGNoxaété chargé de ce travail.
— Quel est cet immense monument dont nous n'apercevons d'ici que le soubassement en marbre, flanqué de quatre statues len
bronze. Pour étudier la statue en marbre couchée sur le sarcophage placé au sommet de l'édifice, il faudrait monter dans les galeries latérades qui encadrent l'Exposition.
— Le Livret nous apprend gue ce monument funéraire est celui de M™* ♦••, dû à M. GuÉRiNOT, comme' architecture, et à M.
Barryas, comme sculpture.
— Il semble que nous arrivons au pays des rêves. En tout cas, nous sommes dans l'empire de Morphée. Uort-il bien, ce Juvenis dormiensy ainsi que l'a surnommé M.
BuLiLiBR, son auteur.
— Et celui-ci, dû à Antoine Etex, et qu'il appelle V Enfant endormi^ en y ajoutant le commentaire que voici :
SynUmle de ^humanité. — L'enfant est étendu sur la croix recouverte d'une peau d'agneau. La plinthe est OTnée de sept animaux qui représentent les sept péchés capitaux guettant 1 enfant dés son entrée dans la vie.
— Mon oncle 1 mon oncle I Accourez donc, mon oncle ! Retournez-vous doncl Voici du curieux !
Dans quelle yxxsition est cet homme!
Est-il crispé I est-il contourné 1 Et quels cris il semble qu'on entend sortir de son gosier I Voyez donc : il a un chien cramponné après lui et qui le tient à la gorge I Est-il bien morduî Gomme tous ses muscles tressaillent sous la douleur ! comme les ongles du chien entrent profondément dans sa chair, et coDome les dents vont emporter le morceaul
— Qu'a-t-îl donc pu faire, le malheureux, pour s'être attiré pareil sort?
— Parbleu 1 c'est le Chien de Montargis.
Du reste, il n'y a qu'à lire le livret pour comprendre ce qui se passe :
Il se jf^ta d'un plein saut à la gorge de son enne* mi, et s'y attacha si bien, qu'il le renversa parmi le champ et le contraignit à avouer son crime.
(Bernard de Montfaucon.)
— Bravo à M, Debrie pour avoir si bien rendu cette scène émouvante I
Voilà, pour nous remettre d'une si forte émotion, une charmante ^tudé de M. Ernest TExiER sous ce titre: Jeune femme portant des fleurs et des fruits.
— Et aussi cette Angéliquey de Millet de Marcilly.
— Nous voici parvenus à un endroit intéressant; nous avons près de nous deux des morceaux comptés parmi les plus remarquables de l'Exposition.
C'est d'abord le buste de M. Vitety par Chapu.
J'en suis fâché pour M. Leenhoff qui a exposé aussi un buste du même académicien, destiné àl'Institut, buste bien fait, sur lequel il n'y a rien à dire, et qui ne peut soulever d'autre critique que celle qui résulte de sa comparaison avec le buste de M.
Chapu.
Tous les deux sont ressemblants ; mais il en est un qui a le feu sacré.
Retournons-nous et examinons cette statue en marbre qui porte le n° 2823. Nous la
voyons par derrière : est-ce un homme, est-ce une femme ?
— Je ne saurais le dire.
— Eh bien I vous venez de faîij la critique de cette statue, le Narcisse^ de M. Paul Dubois. 11 est vrai que le sculpteur a été conduit par son sujet à faire ce personnage e£Fërniné, dont les belles formes sont incomplètes, si on cherche la beauté féminine, et manquent tout à fait des qualités qui font la ÎDeaùté virile de l'homme.
— Mais alors M. Paul Dubois est bien arrivé au résultat gu'il voulait atteindre, en choisissant ce sujet ; et c'est probablement cela qui vaut à sa statue les éloges qu'on lui donne généralement.
— C'est possible ; mais à quoi bon chercher des dif ticultés de ce genre ? Et quand on fait de la sculpture, pourquoi chercher à immortaliser par le marnre des formes qui ne satisfont complètement ni d'une manière ni de l'autre ?
Le Narcisse de M. Paul Dubois est bien posé et admirablement sculpté ; mais il laisse le spectateur froid et entièrement indifférent. La tête elle-même se ressent du terme moyen dans lequel le sculpteur a dû se maintenir. Elle est insuffisante et insignifiante.
Nous voici en présence du fameux Figaro destiné à personnifier le journal qui porte co nom. Il me semble que l'œuvre faite en commun par MM. Amy et Boisseau produit un meilleur effet ici que dans la loggia qui lui a été réservée au centre de la fiaçade de
l'hôtel que oe journal vient de se &îre oon»* truire.
Qu'en pensez-vous?
— Effectivement, on la voit mieux ici. La figure ne manque pas de finesse, et l'attitude ^nérale est bonne.
— Que dites-vous aussi de ce Jeur^ flâtiste en bronze, de M. Fàràill? N'est-ce pas unjoli morceau?
Et de cehaste en marbre de M^^ N. C..., exposé par M. Courtet? N'est-cfe pas un gracieux spécimen en ce genre?
Mais nous voici arrivés au buffet juste à l'heure fixée pour le rendez- vous.
Voyez-vous là-bas nos deux jeunes gens qui tiennent déjà conseil avec M™*^ Paturot, et il me semble que celle-ci, ainsi que Joseph, cherchent à calmer le trop inflammable Jules, que vous avez eu le tort, mon cher oncle, de lâcher sans mentor au milieu d'une foule d'exhibitions qui lui donnent évidenament la fièvre, et qu'il aurait fallu lui servir à plus petite dose.
— Allons donc f n'entendez-vous pas qu'il est à discuter sur les mérites des portraits de MM. DuBUFE, Cabanel et GabolusDuran.
La chose est sans conséquence.
Ici repos, réfection bien naturelle, et compte-rendu à M™* Paturot des études de notre matinée, observations judicieuses de cellorci à intercaler dans nos notes, et gui vont tout particulièrement contribuer à l'intérêt, — SI tant est qu'il y ait intérêt, — de notre récit.
Mais nous n'avions accompli que la moitié
de notre tâche, et même moins que la moitié, car, en suivant la grande allée qui forme la ceinture de l'Exposition, ' nous n'étions pas entrés dans l'allée centrale, où se trouvent trois autres rangées d'œuvres exposées.
Malgré tout le désir gue nous avions de donner en une seule fois à nos lecteurs un aperçu aussi complet que possible de l'Ex- |X>sition de sculpture, nous n'avons pu réussir, tout en étant très sobre d'observations, à tout faire entrer dans un seul chapitre.
Donc, amis lecteurs, si vous n'avez pjas éprouvé trop d'ennui en notre compagnie, dans cette première promenade dans les allées du jardin du palais de l'mdustrie, nous vous convierons très prochainement à recommencer en attendant que nous reprenions nos pérégrinations à travers les vingtquatre salons du premier étage, car nous entendons bien revenir le plus tôt possible à nos premières amours, c'est-à-dire à la peinture.