‹ Le Salon de 1891Chapitre 4 sur 16 · L HEURE E · texte numérisé non relu

L HEURE E

avait été conçue à son orip^ine, c'est-à-dire une académie largement ouverte, réunissant tous les éléments d'instruction, pourvue des professeurs qui peuvent enseigner ce qui s'enseigne, et débarrassée des leçons qui ne sauraient être raisonnablement données. Tous ceux qui avaient gardé le souvenir des précieux avis qui étaient jadis prodigués à l'école, à l'aide du roulement constant des professeurs, partagèrent mon opinion, mais la majorité que je pus

' Sn/à/iAr-

réunir se transforma en majorité contraire, lorscpic le gouvernement eut passé en d'autres mains, et aujourd'hui on poursuit, à l'école des Beaux Arts, la chimère de faire de toutes pièces des peintres, des sculpteurs et des architectes, au lieu de s'attacher à faire revivre ce que la variété des conseils y donnait jadis de véritablement fortifiant.

Lorsque l'on parcourt les galeries du Salon des Champs-Elysées on se rend, plus que partout ailleurs, un compte exact de la regrettable influence que l'uniformité du système d'enseignement

3o SALON DE 1891

en honneur à l'Ecole des Beaux-Arts et dans ses prolongements, engendre d'œuvres banales et dépourvues d'intérêt. La plupart des exposants ont appris là ce que Ton pourrait appeler la facilité de parler, mais ils s'expriment dans un langage qui ne s'attache qu'à l'écorce des choses. Chez quelques-uns le désir de plaire enlève jusqu'à la faculté de penser. Il est assurément très bon de regarder, d'étudier ce qui a été fait avant nous, mais, pour recueillir le fruit de ces études, pour profiter de ce que Ton a vu, il faut y ajouter la méditation. C'est, comme on l'a dit très justement, le grand livre de la nature qui apprend l'usage que l'on peut faire des autres livres , et qui seul , transforme un homme savant en un homme réellement maître de sa science.

Il est toujours fort malaisé, malgré le dicton populaire, de se livrer à la critique. On s'expose à chagriner des vanités et à contrarier des espérances, mais il ne faut cependant jamais se lasser de dire à ceux qui sont assez bien doués pour aspirer à la véritable gloire qu'ils perdent leur temps à rechercher les succès éphémères. Quand on rencontre des artistes aussi bien armés pour la lutte que M. Axilette par exemple, pour citer l'un des exposants des Champs-Elysées qui sont le mieux en possession des ressources du métier, on est tenu de leur dire qu'ils nous doivent d'autres productions que ÏÉté. Je suis tout prêt à reconnaître que les Jeunes Bœufs, de M. Debat-Ponsan, sont une composition des plus recommandables ; que le Printemps fleuri^ de M. Franc Lamy, que les Huns, de M. Chcca, sont loin d'être choses indifférentes, mais on pouvait s'attendre, après le Salon de l'année dernière, à voir MM. Debat-Ponsan, Lamy et Checa pénétrer plus avant dans la forme d'art qu'ils avaient choisie, et ne pas rééditer leurs tableaux précédents en affaiblissant l'accent qui avait pu sctluirc. Le Grand- Père, de M. Le Blant, est, en dépit ilc toutes ses qualités, loin de grandir la renommée du peintre des chouans. En revanche, M. Laurent-Dcsrousseaux, avec la scène C/;c'{ les Sœurs, M. W. Gay, avec le Plain-cliant , M. Jean GefWlVoy, avec V Asile de Nuit, ont ren-

.^rf-«r"

lÉDAILLÉS. DE S'^ HÉLiiNE

Salon de 1891

TiON D'UN EDIT

;,E XV« SILCLE )

LA PEINTURE 3i

contré d'heureuses inspirations dans le même ordre d'idées qui a inspiré mademoiselle Heyermans. Je me reprocherais de ne pas insister sur le haut intérêt que présente la Jeanne d'Arc de M. Lagarde. M. Lagarde apporte, dans l'art contemporain, une note qui est très personnelle et qui lui a déjà fait une place des plus honorables dans l'école moderne. Il est très regrettable que M. Lagarde n'ait pas été chargé, dans l'un de nos monuments publics, d'une décoration d'ensemble qu'il conduirait à merveille. En parlant des paysagistes, je n'ai pas dit tout ce que l'on peut justement dire de l'œuvre de M. Petitjean. Cette œuvre est déjà considérable. Dans chacune de nos expositions, M. Petitjean apporte des études qui témoignent d'un vrai respect de la chose vue. J^erdun, le soir, met cette année M. Petitjean hors de pair et les Dunes de Rosaudaël, montrent combien est grande la variété de son talent. Au nombre des heureux de ce temps, il faut mettre en première ligne M. Jules Breton. M. Breton est peintre, il est poète. Il est, de plus, dans sa propre famille, le chef d'une tribu de peintres et de poètes. Le succès vient à lui et aux siens comme un habitué de la maison. .M. Jules Breton veut-il bien me permettre de dire que l'on doit à ses hôtes d'autant plus d'égards qu'ils se font un plaisir de vous visiter, et que le Pardon de Kergoat , où le type du même personnage se rencontre trop fréquemment, eût gagné à être d'une observation plus creusée: Si, d'autre part, les Marguerites, de M. Demont. étaient dans une atmosphère moins alourdie, elles tleuriraient mieux, et madame Demont- Breton perd trop de vue la naïveté de facture qui donnait à ses premières œuvres un charme particulier. AL François Flameng est, lui aussi, au nombre des favorisés de la fortune. Il aborde tous les sujets avec un égal succès. La personnalité très réelle de son talent souffre visiblement de cette dispersion de ses travaux. 11 est de mode de reprocher à des artistes comme M. Henner de faire constamment la même chose, et ce reproche est d'autant plus injuste que l'on ne parvient à posséder en art la maestria qu'à la condition de n'en-

treprendre que ce qui correspond exactement nu caractère du talent que Ion possède. Si Ton veut bien examiner l'œuvre des plus grands, des Velasquez et des Rembrandt, on constate que si grande que soit la variété des sujets traités, l'œuvre entière émane d'une conception particulière , d'une manière de voir , d'interpréter et de rendre. Vouloir être tout à la lois mène le plus souvent, en dépit des plus admirables qualités, à diminuer sa marque personnelle. M. François Flameng peut utilement méditer ce précepte d'Horace qu'il faut s'attacher à la manière particulière que Ton a de s'exprimer, et qu'il vaut mieux perfectionner constamment cette manière que de chercher à emprunter des tours de langage qui nous sont étrangers et qui, par suite, ne sauraient convenir à notre talent. M. Jules Lefèvre, qui est un persistant, connaît bien la valeur de ce précepte. On peut discuter les mérites de sa Nymphe chasseresse Mais, ce que l'on ne saurait contester, c'est qu'il y a, dans toutes les œuvres de M. Jules Lefèvre, une recherche de la forme qui lui vaut la sympathie de tous ceux qui ont le respect des belles ambitions. Ce n'est pas que M. Benjamin-C>onstant n'ait, à un égal degré, le culte ardent de son art. Il en a donné des preuves et des preuves éclatantes, mais il a cédé au désir de multiplier les expressions de son talent et, bien que ses portraits de cette année aient gardé beaucoup des qualités de ses précédentes peintures, ils ne donnent pas l'impression de l'exposition que M. Benjamin-Constant avait faite de ses œuvres au Champ de Mars, en 1889, impression de profondeur et de clarté que révélait ])articulièrement son très remarquable tableau (.lu i't7j-.v de la Soif. Ai- je |iarlé du Lciiiiiiioi)'^ tic M. P)or(.!es ; Si je n'en ai point parlé, je répare l'omission. Le tableau est d'une belle tenue. II est une petite tuile qui possède un véritable charme, c est le Soir d'Eté, de M. \ an der Weyden. Je voudrais aussi noter en jiassant la très terme étude de mademniselle Porgès, Une J'oloiité, et puis les envois de M. Léenhardl, de M. Thévenot. i\L (.le Nuillehov |)i)ursuit le cours de ses succès. M. Pasini est charmant. Le Mariage

de Bedrcddiii Hassan, de M. Cormon, est une amusante fantaisie, la Mort de Vaneaii, de M. Moreau de Tours, nous représente un drame bien ordonné empreint de l'empoignante réalité du sujet. Les Mendiants de Cordoiie, de M. Weeks , sont de belle allure. Au moment où j'achevais cette partie de l'examen du Salon des Champs-Elysées, on a distribué les médailles. La médaille d'hon-

neur n'a pas été attribuée dans la peinture. Dans la sculpture, AL Boucher Ta obtenue avec son groupe A la Terre.

L'œuvre de M. Boucher est remarquable comme étude de nu. M. Boucher s'était déjà mis au premier rang avec son groupe des coureurs. Ses confrères l'ont honoré, et ils ont bien fait.

Je dis qu'ils ont bien fait dès que le système des récompenses est admis. Et malgré toutes les tentatives de suppression il est probable que ce système persistera longtemps, aussi longtemps que la vanité aura sa place dans les choses humaines.

C'est un spectacle quelque peu ridicule, cependant, que celui d'hommes qui ont souvent dépassé l'âge moyen et qui viennent

34 SALONDEi8oi

recevoir, sur une estrade, le dipiùme qui consacre leur mérite; mais nos mœurs sont ainsi réglées que ce spectacle semble naturel et que les plus indépendants, à part de très rares exceptions, ne consentent pas aisément à s'en désintéresser.

Au nombre des médailles qui ont été décernées par le Jury des Champs-Elysées, il en est une que je veux signaler, parce qu'elle m'a donné, le système admis, une véritable satisfaction : c'est la médaille de première classe donnée à mon jeune compatriote et ami M. Barbaud, architecte. M. Barbaud a exposé une reconstruction du château de Bressuire. Castnim qiiod vocatur Ber^on'aciim. M. Barbaud est un des serviteurs de ce mouvement salutaire qui s'est produit à la fin du dernier siècle et qui a conduit les plus grands esprits à étudier les chefs-d'œuvre de l'architecture française et à leur rendre l'hommage qu'ils méritent. Pendant longtemps on a, dans notre pays, par un excès de modestie et par un engouement exclusif pour tout ce qui nous vient du dehors, dédaigné ce que la clarté, la mesure et la familiarité de l'esprit français ont enfanté de prodiges. Il a fallu que la Révolution, en remuant toutes choses, vint se heurter aux monuments de notre civilisation antérieure pour les admirer. Il s'est rencontré, à ce moment, des patriotes qui ont édicté la première loi de protection qui a sauvé les richesses de notre art national, et il s'est trouvé un homme, Alexandre Lenoir, qui avec leur appui a su grouper la plupart de ces richesses menacées de destruction pour les soustraire aux risques de nos luttes. Pour la première fois on vit l'inscription d'un musée mentionner les monuments français. La tendance que l'on avait cependant, à cette époque, à vouloir copier les républiques de l'antiquité dans l'expression de leur art, fit longtemps obstacle à l'attention que l'on devait à notre propre patrimoine, et il s'établit immédiatement une rivalité entre ceux qui voulaient ne puiser l'enseignement des arts que hors de nos frontières et ceux qui pensaient au contraire qu'on le devait rattacher à nos traditions nationales. La lutte est aujourd'hui non moins vive, non moins ardente que dans ces premiers jours de bataille; mais

le culte de Tart français s'est développé, et l'on commence à reconnaître qu"il n'est point de siècle qui ait été plus calomnié tout en méritant plus d'admiration que ce merveilleux treizième siècle dans son extraordinaire épanouissement. Les architectes diplomates de la vieille école greco-romaine peuvent y mettre toutes les formes de l'habileté pour dissimuler leur défaite, et d'autre part les des-

servants de la pensée française peuvent faire toutes les concessions apparentes dans un but de conciliation, le fait n'en est pas moins là. Si nous voulons trouver la forme moderne, et j'entends par là la disposition pratique de nos habitations, c'est dans notre passé qu'il en faut chercher l'appareil et non point dans la reconstruction hypothétique de constructions qui ne conviennent ni à nos mœurs ni à notre climat. Nous traversons à cet égard une époque de transition qui trouble les cerveaux prompts à se laisser troubler.

En cette matière comme en toute autre il faudra bien finir par prendre parti. Il faudra se décider à créer un enseignement de toutes pièces et renoncer à greffer sur l'éducation donnée à l'Ecole des Beaux-Arts des doctrines que celle-ci n'accepte pas. Un jour que l'on demandait à un homme d'Etat, à un moment où la magistrature française était pénétrée d'idées monarchiques, d'aider à la nomination d'un magistrat républicain, celui-ci répondit : « A quoi cela servira-t-il ? Tous les matins ma cuisinière verse une bouteille d'excellent vin de Bordeaux dans la barrique qui sert à faire le vinaigre. On tourne le robinet , et il sort toujours du vinaigre. Reformez la magistrature, vous ferez œuvre utile ; mais ne comptez pas que l'adjonction d'un magistrat républicain à une magistrature monarchique modifiera le caractère de l'institution ».

Lorsque nous avons créé le musée des moulages au Trocadéro, nous n'avons pas seulement voulu faire connaître la série admirable et ininterrompue des chefs-d'œuvre de l'art français, nous avons eu le ferme projet de créer là un centre d'enseignement, qui servirait de point de départ à une éducation nouvelle et nécessaire. Et quand nous voyons des jeunes gens comme M. Raymond Barbaud déserter le portique et la colonnade pour étudier l'art qui est l'honneur et la gloire de notre race, nous applaudissons à cette tendance qui nous éloigne. Dieu merci! des banalités insupportables qui constituent le fond de l'enseignement officiel.

Ainsi que je l'ai dit plus haut, ce qu'il faut d'ailleurs se décider à entreprendre, c'est l'exposition vraie des travaux d'architecture en montrant au public non pas seulement des plans, coupes, relevés ou aquarelles séduisantes à l'œil, mais des morceaux exécutés. Il est temps que l'architecte montre qu'il veut reprendre son rôle de maître d'ceuvres et que, s'assurant la collaboration de toutes les manifestations d'art qui contribuent à donner à l'ensemble de sa composition sa véritable physionomie, il expose des conceptions qui donnent la notion de l'effet général qu'il a voulu obtenir.

Ce n'est qu'à la condition de prouver qu'ils sont capables de

diriger, qu'ils ressaisiront la direction qui doit leur appartenir.

Quelle étonnante exhibition Ton eût pu faire en 1889, si l'on avait tout simplement, à l'aide de moulages, reconstitué ces édifices du moyen âge et de la Renaissance où tout est conçu, mesuré, exécuté dans un équilibre si parfait !

Quelques jours après l'attribution des médailles par le jury du Salon des Champs-Elysées , le conseil supérieur des Beaux-Arts s'est réuni sous la présidence du ministre et a donné les encouragements que l'État a institués sous forme de prix du Salon et de bourses de voyage. C'est M. Gervais qui a obtenu le prix du Salon, en concurrence avec M. Chigot et M. Henri Martin. J'ai déjà dit tout le bien que je pense de M. Henri Martin et de son tableau Chacun sa chimère. L'avenir dira si l'artiste tient ses promesses. M. Chigot, qui est de la colonie d'Etaples, a exposé sous ce titre : Perdus au large, une toile de grande dimension, d'un effet dramatique voulu et d'une exécution serrée, bien qu'un peu lourde. Depuis 1886 M. Chigot a obtenu de nombreuses récompenses. Il possède aujourd'hui un talent dont on peut aimer ou ne pas aimer la forme, mais qui ne se modifiera certainement pas. A ce point de vue le conseil supérieur des Beaux-Arts a bien fait de lui préférer, au troisième tour de scrutin, M. Gervais, qui peut mieux que M. Chigot profiter des avantages que donne la première des bourses de voyage, appelée prix du Salon. Le tableau de M. Gervais a pour titre les Saintes Maries. Le livret ajoute ; « Jetées presque nues dans une barque désemparée, elles abordèrent miraculeusement dans les marais de Provence. « Trois femmes placées dans une barque qui échoue sur le sable, offrent en effet à M. Gervais des variations fines et délicates sur cet éternel et admirable thème du nu. Peut-être voudrait-on ces trois jeunes femmes moins promptes à prendre des attitudes élégantes, mais ce que l'on ne saurait contester, c'est qu'elles ont donné prétexte à une étude des plus remarquables. On trouverait, en parcourant le Salon des Champs-Elysées, peu de morceaux aussi bien peints

que les Saintes Maries de M. Gervais. M. Laurent-Desrousseaux concourait pour le prix du Salon. Il n'a point réuni de suffrages et il ne faut point que cet échec l'étonné. Chei les sœurs, avec toutes les brillantes qualités qui en font l'un des plus intéressants tableaux du Salon, n'est pas à la hauteur de l'envoi que M. Laurent-Desrousseaux avait fait l'année dernière. Le conseil supérieur des Beaux-Arts est sans aucun doute demeuré sous cette impression de l'an passé, et c'est ce qui l'a empêché de donner ses suffrages à M. Laurent-Desrousseaux.

Les trois bourses de voyage attribuées à la peinture ont été données à MM. Le Sidaner, Orange, Abel Boyé. M. Le Sidaner .a envoyé au Salon la Bénédiction de la mer, d'une jolie invention et d'une grande simplicité dans l'arrangement. M. Orange est un peintre fin, délicat, qui se plaît aux scènes intimes. M. Albert Boyé a montré de grandes et sérieuses qualités dans sa belle étude de femme vue de dos, qu'il intitule Crépuscule. M. Louis de Schryver, avec la Fin d'un rêve, méritait un encouragement, et il est regrettable que l'on n'ait pu encourager de même M. P>anzini d'Issoncourt, dont j'ai signalé le beau portrait de femme ; M. Bellet, qui est plein d'avenir; M. Chalon, qui marche sur les traces de M. Rochegrosse ; M. Charles Bitte, pour sa Dalila ; M. Léandre, dont le tableau est simple et émouvant; M. Darien , qui est un peintre de portraits; M. Denlhy avec sa Vénus blessée; M. Weiss, qui a deux très bons tableaux, et M. Chartier, l'auteur de la Dernière pensée. Dans la sculpture, M. Hohveck a obtenu une bourse de voyage au premier tour de scrutin. M. Hohveck est représenté aux Champs- l'^lysées par deux groupes : un groupe en plâtre, Vestale allant au supplice, et un groupe en bronze, le J^in. L'une et l'autre de ces compositions marquent un grand effort, et un cllort heureux, lùicouragement oblige. M. Holwcck a été, de la part du conseil supérieur des Beaux-Arts, l'objet d'une distinction des plus flatteuses. Il nous doit pour le Salon iirochain une œuvre personnelle. J'aurais voulu voir M. Saulo arriver dans les mêmes

conditions. Je sais bien que sa figure présente des incorrections nombreuses et parfois une insouciance trop grande du modelé, mais elle est d'allure très française, et à ce titre elle se recommandait particulièrement au choix du conseil des Beaux-Arts. Mademoiselle Itasse la emporté pour la troisième bourse sur M. Bloch qui a une vigoureuse figure en bois; sur M. Anglade, très imprégné

:h. moreau z^ ^«4<«^ rJ:.

de l'enseignement de Falguière; sur M. d'Houdain, dont le Faune et le Repos de Diane sont de mérite exceptionnel ; sur M. Theunissen, avec son groupe Pendant la grèi'e. Mademoiselle- Itasse semble avoir, dans sa Harpiste égyytienne, aussi bien que dans la Jeune danseuse, pris possession d'une méthode qui n'est pas sans charme, mais qui, si elle devait être définitive, couperait court à toutes les espérances que ses très réelles qualités ont fait conce-

voir. J'entendais dire ces jours-ci que l'exposition de sculpture du Salon des Champs-Elysées est inférieure à celle des années précédentes. Oui et non. On y rencontre moins d'œuvres qui arrêtent l'attention, mais le « bien fait « s'y est généralisé. On voudrait y voir des choses franchement mauvaises , mais aussi franchement originales, laissant entrevoir, sous les audaces inséparables des erreurs, la préoccupation de la recherche. Que l'école de sculpture française y prenne garde. Canova la guette.

J'ai eu, je le confesse, une véritable déception quand j'ai vu échouer, pour l'une des bourses attribuées à l'architecture, M. Raymond Barbaud dont je viens de parler il y a un instant. Ce qui me console, c'est que je sais que cet échec ne le refroidira en aucune façon , c]ue son ardeur et sa foi n'en demeureront pas moins vives, et que nous aurons, au Salon prochain, une nouvelle et belle étude d'après un de nos monuments français.

Ah ! c'est une terrible tâche et vraiment fort effrayante que celle qui consiste à vouloir tracer des sentiers nouveaux à côté des routes classées. Il est un autre de mes jeunes compatriotes qui , dans un autre ordre d'idées, dans la composition musicale, est en train de collectionner nombre d'adversaires en échange de ses amis très enthousiastes. Je veux parler de Bruneau, l'auteur de la musique du Rêve. On se montre vraiment sévère en notre temps. Dès qu'un homme jeune apparaît, on lui oppose les plus illustres, et on lui fait reproche de ne les avoir pas dépassés du premier coup.

A ce propos, le Salon des Champs-Elysées avait eu de tout temps comme programme d'ouvrir largement la porte à la jeunesse et d'admettre les tentatives nouvelles au risque de recevoir un très grand nombre de toiles et parmi ces toiles, beaucoup d'œuvres incomplètes.

Cette année, le Salon des Champs-I'^lysées a rompu avec ces traditions. Il s'est montré plus rigoureux et pour peu qu'il persiste dans cette voie de la restriction du nombre des admis, nous aurons

là, comme au Champ de Mars, une exposition choisie et non plus l'ancien Salon annuel. Récemment, la fréquence des expositions à Paris a été mise en cause. On Ta vivement déplorée et cela à propos d'une vénérable institution très éloignée de Paris. Voici comment ce fait extraordinaire s'est produit.

L'année dernière, au cours du rapport que j'ai présenté sur le budget des Beaux-Arts pour l'année i8gi, j'avais signalé la forme vieillie du règlement de l'Ecole de Rome. M. le ministre de 1 Instruction publique et des Reaux-Arts, reprenant les critiques que j'avais formulées, avait fait de ces critit^ues l'objet d'une lettre à l'Académie des Beaux-Arts. L'Académie des Beau.x-Arts s'était empressée de répondre qu'elle ne voyait rien à modifier dans le règlement de la \'illa Médicis. Il s était écoulé une année. Au bout de cette année, le Ministre ayant convoqué le conseil supérieur des Beaux-Arts pour lui soumettre diverses questions et entre autres questions celle qui se rapporte aux modifications possibles dans les usages de l'Académie de F'rance, une sous-commission recrutée en grande majorité parmi les membres de Tlnstitut, fut chargée d'étudier la question. Cette sous-commission vient de présenter son rapport et ce n'est pas sans quelc]ue surprise que l'on lit dans ce rapport que si les pensionnaires de la Villa Médicis sont troublés, inquiets, distraits et peu susceptibles de se recueillir dans la contemplation des chefs-d'œuvre qui les entourent, c'est à cause de la fréquence des expositions à Paris.

Pour ma part, lorsque j'avais eu l'honneur d'être appelé devant cette sous-commission, j'avais présenté les observations c]ui frappent 1 esprit de tout le monde, .l'avais dit que, au moment de la création de l'Ecole de Rome, l'Italie était le seul pays qui offrit des centres d'art, que depuis il s'était créé de nombreux musées sur beaucoup d'autres points de l'Europe, que les missions et- les études archéologiques avaient étendu considérablement le cercle des connaissances, cjne si l'on pouvait exprimer un vœu, c'était de voir se multiplier le nombre des stations artistiques semblables

42 SALONDE1891

à la Villa Médicis et que, en attendant, il était indispensable d'autoriser, sous la responsabilité du directeur de l'Académie de France, les pensionnaires peintres et sculpteurs à sortir d'Italie pour parcourir les musées, les pensionnaires architectes à dépasser la Sicile et à étudier dans la Turquie d'Europe, par exemple, l'architecture byzantine, ou bien à parcourir la France et à s'y rendre compte de nos traditions nationales.

J'étais loin de m'attendre à voir incriminer la fréquence des expositions à Paris. J'étais si éloigné d'une pareille conclusion qu'il me paraissait assez facile de démontrer que plus on voit et plus l'éducation de l'œil se fortifie, et que, si la vue des pensionnaires de Rome n'est pas assez armée pour affronter la variété des spectacles, on ne peut en réalité s'en prendre qu'à l'enseignement qui la fait aussi fragile.

Aussi je passe sans me plaindre de la fréquence des expositions à celle qu'a organisée la Société nationale des Beaux-Arts au palais du Champ de Mars.

Avant cependant d'aller au Champ de Mars, je me ferais un scrupule de ne pas parler des récompenses qui ont été données par le Jury des Champs-Elysées sous forme de médailles et de mentions honorables aux exposants de cette année. Le Jury des Champs- Elysées a attribué des médailles de deuxième classe dans la peinture, à M. Gervais qui a obtenu le prix du Salon quelques jours après, à M. Axilette pour son tableau de VEté, dont j'ai parlé plus haut, à M. Marins Roy, qui est un de nos meilleurs peintres militaires, à M. Bourgonnier, l'auteur de la Tcntaiiov, à M. Chevallier- Taylor, qui s'est fait remarquer avec la Dcniicrc coiuimiiiion, à M. Duffaud, pour la Alort d'Oitrrias. La mort d'Ourrias est une des plus vigoureuses peintures du Salon des Champs-Elysées. Il y a là des morceaux exécutés avec une véritable maîtrise et le peintre s'est profondément inspiré du beau poème de Mistral, dans un de ses épisodes les plus tragiques. M. i^milc Iscmbart est un paysagiste de grand avenir. M. Léamlrc a décrit une scène cmou-

vante dans les meilleurs termes. MM. Thcvenot et Quignon sont des artistes de race. M. Ernest Baillet suit heureusement son maître, M. Pelouze. Ces onze médailles de deuxième classe constituent la plus haute récompense donnée par le Jury des Champs- Elysées, la médaille d"honneur de la peinture n'ayant pas été attribuée. Le Jury a ajouté à ces onze dernières médailles trentequatre médailles de troisième classe et quarante et une mentions honorables. Dans les médaillés de troisième classe figurent MM. Le Sidaner et Orange qui ont obtenu des bourses de voyage, M. Abel Boyé qui. avait été médaillé en 1888; puis quelques-uns des artistes les plus remarqués au Salon de 1891, MM. James Guthrie, Dessar, Brangwyn , Van der Weyden , Kowalsky, Franzini d'Issoncourt, Fouace, Salgado, Schultzberg. Ce sont là des noms à retenir. Parmi les mentionnés, il faut citer Mademoiselle Heyermans, Mademoiselle Camille Langlois, dont le portrait de petite fille est d'un sentiment exquis, M. Charles Duvent, M. Paul-.Albert l.aurens, M. Henry Tenré , M. Longsatff, Madame Wentworth , M. de Burggraft".

La section de sculpture a donné deux médailles de première classe à M. Antoine-Joseph Gardet et à M. Edouard Pépin. Le premier est lauteur du Sonvncil de rEnfanl Jésus, le second a exposé Le Joug, groupe allégorique. MM. Lami, Boutellier, Mac- Monnies, André d'Houdain, Hercule et Boutry ont eu des médailles de deuxième classe et dans la gravure en médailles et sur pierres fines des récompenses de même ordre sont attribuées à Mademoiselle Lancelot qui avait antérieurement obtenu une bourse de voyage et à M. Gaulard qui a exposé deux médaillons en bronze. Mademoiselle Marcelle Lancelot est une artiste d'avenir. Elle fait chaque année des progrès sensibles. Pourquoi M. Saulo n"a-t-il pas été honoré d'une médaille de deuxième classe? C'est ce qu'il est inutile de rechercher, beaucoup de choix étant aussi inexplicables que ce regrettable oubli.

J'ai déjà dit combien il y avait lieu de féliciter le Jury des

Champs-Elysées davoir donné une première médaille d'architecture à M. Barbaud.

Le fait est d'autant plus digne de remarque que notre temps a une visible tendance à se désintéresser de l'architecture. On en fait bon marché, ce qui ne veut pas dire que l'on en fait à bon marché : c'est tout le contraire. Lorsque Ton voyage dans

notre admirable pays de F'rance, on est, à chaque pas, émerveillé de la variété des constructions, de l'originalité, pour ainsi dire, de chacune d'elles. Ce n'est que depuis que le gouvernement centralise jusqu'à l'excès la direction des choses qui aj^ipcllcnt le plus la diversité, que l'on est affligé de cette uniformité désolante qui va jusqu'à dominer l'esprit des particuliers. Ce sont ces derniers qui auraient pu réagir utilement contre l'ennui que suc la bâtisse

moderne. Mais ils s'en gardent. Quand ils édifient à la ville ou aux champs, le plus grand eflFort qu'ils font est de se pouiller d'un style déjà connu. En Poitou, au temps de la Renaissance, un d'Estissac a créé un mode de construction. Aujourd'hui les d'Estissac vont chez les princes de l'architecture; ils commandent sur une feuille d'échantillons leur demeure. Les marchands de bric-à-hrac font le reste et quand la matière manque pour mouler et décorer à l'instar du temps de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI , les truqueurs accommodent le moderne au goût ancien, de telle sorte que la France est devenue pour ses édifices officiels ou privés ce musée des copies que rêvait M. Thiers pour la peinture et la sculpture. Il n'y a que les ingénieurs qui , en nous ramenant à l'âge de fer, ont apporté quelque élément nouveau dans l'aspect des choses et malgré la brutalité de leurs conceptions simples , on en vient à se demander si elles ne sont pas préférables à ces soi-disant tentatives d'art dont nous sommes chaque jour les témoins attristés.

Il ne faut d'ailleurs pas s'émouvoir outre mesure de cet envahissement de l'architecture officielle. Nous avons déjà les « architectes du gouvernement ». Ces architectes ont demandé récemment que certains travaux leur fussent exclusivement réservés et que l'on hiérarchisât la profession. A quand « les peintres et les sculpteurs du gouvernement ? « Le temps n'est peut-être pas éloigné.

Dans la section de gravure, les récompenses ont été décernées avec une grande libéralité. Le Jury a donné trois médailles de première classe, trois de deuxième classe, sept de troisième classe et seize mentions honorables.

J'ai dit plus haut qu'il s'était produit depuis quelque temps un mouvement parmi les graveurs pour remettre en honneur la gravure au burin. Les défenseurs de la gravure au burin ont trouvé de nombreux adhérents à leur cause et ils ont sollicité du gouvernement des encouragements spéciaux qui pourraient se traduire

SALON DE i8gi

par exemple par des commandes faites en vue d'accroître le fonds de la chalcographie du Louvre.

La gravure au burin est des plus intéressantes. Il faut Tencourager. Et ce ne sont pas les pouvoirs publics qui lui marchanderont les encouragements. Mais ce sur quoi j'appelle l'attention de la Société des graveurs au burin, c'est sur la nécessité de faire cette gravure sans aucun alliage. C'est en second lieu sur l'urgence qu'il y a à se préoccuper de la qualité des papiers sur lesquels on tire les gravures quelles qu'elles soient, gravures au burin ou eaux- fortes.

RCUPE MARBRE

^ 0^ il

OCIETE NATIONALE

Page 1