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V Y -» E Salon du Champ de Mars est moins nombreux que celui des ,^ I Champs-Elysées. Les toiles y sont disposées dans les quatre
J— ^ galeries qui forment le premier étage du Palais des Beaux- Arts et dont la longue perspective a été heureusement atténuée par des accouplements de colonnes qui brisent la raideur de la Hgne droite. Sur le pourtour du grand escalier qui forme le centre de l'édifice, quelques tableaux de grande dimension ont été placés sur les parois, et les deux salons qui avaient réuni en 1889 le plus grand nombre des œuvres de l'Exposition Centennale, ont été attribués à l'Exposition d'objets d'art décoratif. Dans les pièces qui font retour
5o SALON DE 1891
sur le côté du Palais qui regarde la Tour Eiffel, les gravures, dessins, pastels et aquarelles. Au rez-de-chaussée, à la place débarrassée des cloisons où étaient installées, en 1889, les sections étrangères, un jardin d'hiver encadre la sculpture qui est représentée par un petit nombre d'exposants.
La Société Nationale des Beaux- Arts, qui a organisé l'Exposition du Champ de iMars, a été fondée en 1890 sous la présidence de Meissonier. A la suite d'un dissentiment qui s'était produit au sein de la Société des Artistes français et qui portait sur la reconnaissance des médailles attribuées par le Jury de l'Exposition de 1889, plusieurs membres de la Société des Artistes français se retirèrent après une discussion violente, dans laquelle Meissonier avait été, en sa qualité d'ancien président du Jury de 1889, très vivement attaqué, et après un vote qui donnait une énorme majorité à l'opinion de ceux qui se refusaient à admettre l'exemption pour les récompensés de l'Exposition universelle.
Dès ce moment le Conseil supérieur des Beaux-Arts, qui avait en 1881 proposé le Salon libre et la constitution de la Société des Artistes français, aurait utilement ])u ramener l'accord. Le Conseil des Beaux-Arts ne fut pas réuni et du côté de l'administration qui avait cependant le devoir de ne pas laisser contester la validité des récompenses qui avaient été attribuées l'année précédente sous sa responsabilité, on se berça de cet espoir que les dissidents n'aboutiraient pas, que la société nouvelle projetée ne pourrait se former, qu'elle trouverait d'ailleurs difficilement un local pour installer ses expositions et que enfin elle ne rencontrerait aucun crédit auprès des artistes, puisqu'elle serait privée des encouragements de l'Etat et que clle-mcmc renonçait au système des médailles. I /administration prit donc ouvertement parti pour la Société des Artistes français, oubliant que cette Société n'avait été constituée en 1880 que sous cette condition qu'elle rc|)icscntcrait l'universalité des artistes.
J'ai été, pour ma part, très vivement accusé d"avt)ii- participé
à cette scission et de l'avoir encouragée. Cela est inexact. Mais, ce qui est parfaitement exact, c"est que l'un de mes actes a été la cause première du dissentiment, et voici comment :
En 1889, après avoir disposé les expositions des Beaux-Arts
sur le plan que j'avais soumis au ministre et que le ministre avait approuvé, je proposai la nomination d'un Jury formé avec la plus complète impartialité .
Meissonier dirigea les opérations de ce Jury avec un zèle, un tact et en même temps avec une résolution à laquelle tout le monde rendit hommage, à l'exception de ceux qui eurent à se plaindre des décisions prises On n'a pas encore trouvé le moyen de iv^uz>,u^ ^g jamais faire de mé-
contents. La majorité de la Société des Artistes français prit pour prétexte de son désir de ne pas reconnaître aux artistes récompensés le privilège de l'exemption du Jury dans les Salons annuels , l'abondance des récompenses et par suite la difficulté pour les jeunes de pénétrer dans des Salons déjà encombrés par les œuvres des exempts. Ce n'était, à bien examiner les choses, qu'une querelle sous laquelle se dissimulait la contrariété de n'avoir pas été en 1889 absolument en possession de la direction des expositions des Beaux-Arts.
C'était un blâme adressé au ministre des Beaux-Arts, d'avoir accepté que ces expositions fussent faites dans les conditions où elles avaient été faites. On ne pouvait contester ni l'éclat ni le succès de ces expositions. On s'en prenait aux soi-disant conséquences quelles avaient pour la jeunesse dont aucun des droits n'était méconnu mais dont la majorité de la Société des Artistes français estimait qu'il était habile de se faire le défenseur.
J'ai entendu dire depuis, dans de fréquentes conversations que j'ai eues, particulièrement avec l'honorable M. Bailly, que, après que le dissentiment s'était produit, les dissidents avaient refusé de reconnaître l'autorité du Conseil des Beaux-Arts et de se soumettre à sa décision. Il n'y avait cependant là aucune raison sérieuse pour ne pas convoquer ce Conseil qui eût émis son opinion et eût ainsi couvert, après une complète discussion des faits, la responsabilité du ministre.
A l'heure actuelle, la division s'est accentuée par suite des succès qu'a obtenu l'an dernier la Société Nationale des Beaux- Arts et il devient beaucoup plus difficile de ramener l'accord entre des hommes qui, chacun de leur côté, ont fait des sacrifices pour assurer l'avenir de leurs expositions. On aura beau dire que le Salon des Champs-F^lysées est le seul Salon authentique, reconnu, consacré. Il n'en demeure pas moins certain que le public prend le chemin des différentes expositions, qu'il se félicite même des progrès que la concurrence a amenés dans leur aménagement et qu'il a complètement oublié les griefs invoqués de part et d'autre, griefs qui, du reste, n'ont jamais réussi à le passionnel .
Cette courte explication donnée, on vouilra bien me permettre de dire, sans être soupçonné de parti pris, mais en constatant l'évidence des faits, (|ue l'impression que l'on ressent en parcourant l'exposition du C>ham|) de Mars, c'est que le mouvement est là bien plus qu'au Salon des C^hamps-I'^lysées et j'entends par le nH)Uvement, l'esprit de recherche.
M. l'uvis de Chavannes est le président de la Société nationale
des artistes. M. Puvis de Chavannes est Tun des artistes qui laisseront une marque profonde dans ce siècle qui est sur le point de finir. Si les jugements des hommes n'étaient pas troublés par des considérations absolument étrangères à ce qu'ils ont à juger, il n'y aurait qu'une voix pour reconnaître que M. Puvis de Chavannes a eu le grand mérite de rendre à l'art français ce caractère décoratif qu'il a possédé en d'autres temps à un degré des plus élevés. Cette préoccupation s'est fait jour chez M. Puvis de Chavannes dès les premières tentatives de l'artiste. Je me souviens dune exposition que le peintre de la Légende de sainte Geneviève avait organisée au premier étage du bazar Bonne-Nouvelle. C'était, si je ne me trompe, vers 1854. Le public y vint peu, mais les quelques visiteurs qui se risquèrent dans cette exposition raillaient très joyeusement les tableaux de M. Puvis de Chavannes. La presse fut mauvaise. Je pourrais citer un critique d'art autorisé qui, depuis, vint grossir le petit nombre des admirateurs de la première heure, et qui. en ce temps, se montra impitoyable, h Eté, que M. Puvis de Chavannes expose cette année au Champ de Mars, et qui est destiné à l'Hôtel de Ville, est une des plus belles compositions du maître. La conception du tableau, la sobriété dans le détail, la simplicité de l'ordonnance en font une œuvre saisissante. Que l'on soit éloigné ou rapproché de cette toile, l'impression vous saisit. Il vous semble que vous avez rencontré vingt fois ce coin de parc. Vous vous demandez où il est. Il n'est nulle part, mais il résume ce que l'on voit partout, dans les jours chauds de l'été. On peut assurément chicaner sur des fautes dans l'anatomie des personnages, mais les quelques incorrections de détail disparaissent devant la majesté de l'ensemble.
A côté de M. Puvis de Chavannes, ALVL RoU, Duez, Gervex ont été les principaux promoteurs de la Société nationale des Beaux- Arts. M. Roll, absorbé par la commande qui lui a été faite de la célébration du centenaire de l'ouverture des Etats Généraux, a envoyé au Champ de Mars une série d'études. Le portrait de
l'amiral Krantz est d'un bel art. La note en est curieuse et personnelle. Le portrait de M. et de madame Thaulow fait suite aux très beaux portraits que notre temps doit déjà à M. Roll, et ses études de nu sont de coloration éblouissante. M. Duez expose le portrait de l'archevêque de Lyon, où. il a abordé avec une hardiesse des plus heureuses les rouges cardinalesques du vêtement sacerdotal.
M. Gervex a donné à l'exposition de 1891 le plafond qu'il destine à l'Hôtel de Ville, dans lequel il a marié une impression de la vie moderne à une évocation du dernier siècle. Cette opposition du passé et du présent, du rêve et de la réalité, est d'une rare délicatesse d'expression.
Dans cette galerie, dont le plafond de M. Gervex forme le fond, on rencontre, si l'on suit le panneau de droite, deux portraits de M. Gandara, qui a d'ailleurs dans la salle des pastels une étude d'un goût exquis. M. Gandara est visiblement impressionné par M. "Wisthler, dont le portrait de femme et sa Vue du port de Valparaiso, exposés plus loin sur le même panneau, sont de purs chefs-d'œuvre. Mais M. Gandara demeure personnel par certaines finesses de coloration. M. Errazuriz peut passer pour un chronomètre irréprochable. 11 marque l'heure de chacune de ses études de plein air avec une exactitude parfaite. On ne s'y peut pas tromper, et c'est grande joie d'aller, du plein midi de ses falaises, à la minute tardive qui répand une égale lumière sur les pâturages , en laissant un reste de soleil s'attarder aux cimes des arbres. Les ombres portées par chacun des jambages d'une barrière sont- elles aussi violentes que paraît le croire M. Osterlind ? On peut en douter. 11 y a fort longtemps que nous savons que M. Edelfclt est homme à se laisser aller aux séductions les plus variées. Mais jamais il n'avait donné , dans une même exposition, autant de notes différentes. Dirai-je que sa toute petite étude de paysage, avec le fond de montagne qui mord sur le ciel a toutes mes préférences? Oui, et la raison en est que c'est là
une impression vierge où l'artiste est dégagé de toute intention de faire un tableau. A ce compte, dira-t-on, il est inutile de se mettre martel en tète II suffit d'envoyer dans les expositions le croquis encore tout imprégné de la sensation directe. Sans vouloir formuler à cet égard une doctrine absolue, il est certain que lorsqu'on
E BURNAND
Its^ n.aj^/:^: fa^iura
arrive à e.xprimer une pensée juste, il faut se garder d'atténuer cette expression par des recherches de langage inutiles et superflues. C'est pour ce motif que le petit portrait de madame Lazare Weiller, par M. .larraud, est demeuré, dans sa na'iveté, une vision adorable, et que M. Lerolle, dont j'ai toujours beaucoup aimé le très grand talent, a trop ajouté à sa Fuite de la Vierge, en y recherchant trop la perfection de la composition. Quelle difl'érence également entre la petite étude de mer de M. Moore et sa grande toile. La première est prise sur le vif. La seconde a perdu de vue la note
originelle. Il est très malaisé, j'en conviens, d'augmenter, en recherchant une intensité de vie plus grande, la puissance d'une première étude venue à l'état d'esquisse dans toute la plénitude des oppositions, et avec le respect de toutes les valeurs. Plus d'un y échoue. M. Dannat est de ceux qui y réussissent. Son Frimeur est très fait, tout en gardant l'aspect d'une improvisation hâtive, et il ne manque rien à la scène des femmes espagnoles qui lisent à la lueur d'une lanterne. Je me trompe. Il y manque peut-être la patine qu y donnera le temps, en atténuant certaines rudesses et en affermissant des effets qui paraissent, à l'heure actuelle, un peu suspects de mollesse.
M. James possède toutes les ressources d'une facture aimable mise au service d'un œil très sûr. M. Goeneutte, lui, est de la race des grands dessinateurs, et celui qui, depuis sa première eaufoite, lui a prédit qu'il serait un maître, et un vrai maître, n'a pas fait acte de prophète. Il lui a suffi de constater l'évidence. La Dame au piano, de M. Grivot, donne-t-elle l'impression d'une peinture excentrique, comme on s'est, paraît-il, plu à le dire? En aucune façon. Elle a l'accent d'une peinture ferme, savante, et que ceux-là même qui la critiquent ne tarderont peut-être pas à trouver très remarquable. 11 faut toujours se défier du premier mouvement devant les œuvres d'art. Que de choses l'on a admirées hier et qui paraissent aujourd'hui absolument négligeables, et que d'œuvres conspuées qui tiennent le premier rang? Ici je fais une excursion dans une autre galerie pour parler des tableaux de -M. Dagnanliouveret. M. Dagnan-Bouveret a travaillé depuis plusieurs années à un tableau de grande dimension, les Conscrits. Des jeunes gens de la campagne viennent de tirer au sort, lis parcourent les rues du village, précédés d'un vieux soldat retraité qui bat le tambour, et d'un gamin de quinze ans qui porte le drapeau tricolore. Une femme tenant un enfant sur les bras est sur le seuil de sa porte. Elle les regarde passer. (Chacun des types de conscrits est scrupuleusement étudié. L'ordonnance du tableau est ramenée à une
formule simple. Placer au centre de la composition une valeur claire en opposition avec la tonalité sourde des autres parties, sans que cependant lintérèt se concentre exclusivement sur cette note claire. .\ mes yeux, le tableau des Conscrits est un chef-d'œuvre, parce c]ue la pensée qui l'a sugqéré s'en dégage nettement. Le procédé m'importe peu. ('c que je demande à une œuvre d'art, c'est une sensation d'art et pas autre chose. L'Etat n'a point acheté le tableau de M. Dagnan-Bouveret qui pouvait devenir sa propriété il y a quelques mois. Le tableau de M. Dagnan-Bouveret ira en Amérique.
Dans quelcpe vingt ans, un ministre se présentera devant les Chambres, demandant un gros crédit pour acquérir cette toile que les circonstances auront amenée dans une vente publique.
Les Chambres hésiteront, refuseront peut-être. Dans ce dernier cas, on les qualifiera de béotiennes. Les bureaux continueront à acquérir, par les soins d'une commission administrative, la production artistique, courante et banale. Les conservateurs conserveront ces précieux achats, et les visiteurs de nos musées s'étonneront, comme aujourd'hui , de n'y rencontrer la représentation de l'art français que dans des leuvres dues à de rares accidents d'acquisition ou aux libéralités et legs de collectionneurs avisés.
L'autre jour on discutait cette grave question devant la commission du budget, et l'on se demandait comment il serait possible d'obtenir 1 utile emploi des sommes que les contribuables consentent chaque année pour l'acquisition des œuvres d'art.
La commission du budget s'est arrêtée à la résolution de suspendre l'octroi du crédit jusqu à ce que le ministre ait présenté un système de garanties meilleur.
Pour ma part je n'en connais qu un. C est que le gouvernement ait recours aux conseils des hommes dont la compétence est reconnue.
En Angleterre et dans d'autres pays, on a confié l'administration des Musées à des comités de patronage qui leur rendent
chaque jour les plus grands services en apportant à l'Etat le concours de leurs lumières et l'appoint de leur générosité.
Sans rechercher comment ces comités pourraient être actuellement composés en France, il n'est pas douteux que si MM. Lacaze, Walferdin, Mareille, Piot, His de la Salle, Timbal, Chennevières
et tant d'autres avaient été appelés à participer à l'administration de nos Musées, il y a beau temps que les P)olonais auraient repris le chemin des greniers pour faire place à îles chets-d"(euvre dont on regrette l'absence ou dont on clé|")l(irc la mauvaise exposition, .l'espère que M. le ministre de l'Instruction publique et des Heaux-Arts se ralliera à cette opinion et que nous verrons enfin l'administration se montrer plus prévoyante dans ses achats.
CAROl'J" DURAT