PORTRAIT DE M" RENÉ BILLOTTE
LA PEINTURE Sg
Pour revenir au tableau des Conscrits, on pourra peut-être reprocher à ce tableau la recherche dune facture qui rappelle la très admirable note des primitifs français, mais l'œuvre n'en demeure pas moins personnelle, saisissante, longuement méditée et éloquemment rendue.
A côté de ce tableau des Conscrits, M. Dagnan-Rouveret expose une étude d'un sentiment fin et délicat et qui a été faite sous la préoccupation du mouvement de l'atmosphère. On a dit souvent en parlant de lintluence qu'a eue Manet sur la peinture contemporaine, qu'il avait éclairci la palette des peintres ; il a fait plus : il a donné le sentiment de la mobilité de toutes choses. Dans la nature rien n'est fixé par un contour rigide. Il y a toujours une hésitation entre le relief si accusé qu'il soit et l'air ambiant, et vouloir déterminer chaque objet par un trait qui l'isole de son milieu naturel est une erreur qui ne peut être admise que dans le parti pris d'une décoration archa'iquc.
C'est cette opinion absolument juste que les choses émergeant de l'atmosphère sont baignées par elle et en entraînent une partie qui fait le grand talent de AI. Carrière. Aux yeux de .M. Carrière, tout s'estompe, rien ne se détache, de sorte que, en exagérant quelque peu cette manière de voir, on obtient, en mettant en valeur ce sur quoi on veut attirer l'attention du spectateur, des effets surprenants de vérité et des accents d'une puissance extraordinaire.
M. Picard, dont j'aime au plus haut point le talent, ne procède pas comme M. Carrière, mais il apporte comme lui. dans sa peinture, l'esprit de sacrifice, cherchant à donner l'intensité de la vie au plus haut degré possible sur le point précis qu'il réserve. M. Carrière n'a pas un tableau dans nos collections publiques. M. Picard n'est, pas plus que lui. honoré des faveurs de l'administration. A propos de nos collections publiques, il vient d'être présenté au conseil supérieur des Beaux-Arts un "rapport rédigé par M. Louis Gonse, au nom de la sous-commission chargée d'étudier la grave question des musées. Je dis la grave question parce
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qu'il n'en est point qui appelle des considérations plus élevées et des solutions plus radicales.
A la fin du dernier siècle, lorsque la Révolution transforma les institutions politiques et sociales de la France , on pourrait dire du monde entier, un sentiment se fit jour qui honore au plus haut point la pensée française. Les hommes qui avaient la conception d'un ordre de choses nouveau ne voulurent pas donner le spectacle odieux dont l'humanité avait été souvent témoin avant eux. Ils se mirent en garde contre la destruction qui est presque toujours inséparable de la secousse. Ils prirent la résolution de protéger, de conserver tout ce qui témoignait de la puissance artistique des civilisations antérieures. Ils créèrent le musée. Et c'est sous la République, au mois d'août 1793, que s'ouvrit au Louvre le musée central des Arts. Le rédacteur du rapport présenté au conseil des Beaux-Arts a cependant écrit, au sujet du Louvre : « L ancien musée de la liste civile est devenu le musée de la République. » C'est le contraire qui est vrai, si l'on fait allusion à la liste civile de Bonaparte... Mais je ne sache pas que la liste civile ait jamais été un régime qui puisse être opposé à un autre régime. La vérité est que, depuis 1793, le musée du Louvre a toujours appartenu à la nation française, et que si la nation française a été à plusieurs reprises, depuis cette époque, aux mains du gouvernement personnel, elle n"a jamais appartenu à une personne appelée « Liste civile ».
Quelques jours après que cette sous-commission du conseil supérieur avait été constituée, la presse avait dit — la presse est souvent indiscrète — que ladite sous-commission serait lente en son travail, parce qu'elle voulait s'entourer de tous les documents de nature à l'éclairer. Or il semble résulter du rapport quelle a présenté quelle n'a même pas consulté les manuels ijui sont à la disposition de tout le monde et qui auraient pu la renseigner comme tout le monde.
Le rapporteur a môme pris soin d'amonceler des erreurs fan
tastiques. Il nous apprend tout d'abord que les budgets réunis du Briiis/i miisciun et de la Xational gallery sont pour le seul chapitre des acquisitions , plus de trois fois supérieurs à celui du Louvre, où se groupent en un même établissement les diverses sections des deux musées anglais. Si le rapporteur avait ouvert le premier guide venu, il aurait su que le Louvre ne groupe pas les diverses sections du Bvitish muséum qui a un musée, une bibliothèque, le dépôt des cartes, des manuscrits, des imprimés, les journaux, les documents parlementaires, les collections d'histoire naturelle, etc. Le budget du British muséum est de 155,970 livres sterling (2,799,250 francs.) Or si Ton additionne les sommes allouées chaque année sur le budget français à la Bibliothèque nationale, sans parler des autres bibliothèques, aux dépôts des cartes, aux archives nationales et au muséum, on obtient une somme plus considérable.
Quant à la Xational gallery, son budget pour acquisition est tellement pauvre que Tannée dernière lord Rotschild, sir Edward Guiness et M. Charles Cotes ont fait chacun une souscription de 2 5 0,000 francs pour lui venir en aide. Et que Ton ne vienne pas dire avec M. le rapporteur que les chambres anglaises n'ont jamais hésité à voter des sommes considérables — cette belle conduite des parlementaires anglais étant, dans sa pensée, mise en oppo-
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sition avec la conduite moins belle des parlementaires français — puisque c'est à la suite du rejet de la somme demandée que les trois personnes que je viens de citer ont fait l'acte de générosité que je suis heureux de rappeler. M. le rapporteur a vu dans le rapport très remarquable que M. Rayet m'adressait en i88i que certains départements, tels que celui des antiquités grecques, des antiquités égyptiennes, étaient moins bien dotés en France qu'en Angleterre, et il a conclu du particulier au général, tout comme cet anglais qui, débarquant à Calais et rencontrant une femme rousse en avait déduit que toutes les femmes de Calais étaient rousses.
Le rapporteur a fait d'ailleurs en Anglerre des découvertes curieuses. Il a trouvé une définition des trustées du British muséum qui a le mérite d'être originale : « L'organisation du British muséum^ nous dit-il, est digne d'être rapportée. Un comité de cinquante fidéicommissaires ou trustées administre le musée britannique. Les deux tiers de ce comité sont nommés par l'H^tat, et le dernier tiers par les membres officiels. C'est quelque chose d'assez analogue à la constitution de notre commission des monuments historiques qui, depuis plus d'un demi-siècle qu'elle existe, a fourni les preuves de sa solide constitution. On peut remarquer cependant qu'un comité aussi nombreux que celui des trustées aurait, si on le prenait à la lettre, un pouvoir plus passif qu'actif, et qu'il offrirait le sérieux inconvénient de disséminer les responsabilités et de les rendre par suite illusoires. Dans la pratique, les membres du comité d'administration du British muséum nommes ad pompam se désintéressent de leurs fonctions, ou tout au moins n'apparaissent qu'aux réunions solennelles, pour l'examen des comptes, la fixation du budget de l'exercice et les questions d'ordre général. Le reste du temps, ils délèguent leurs pouvoirs à une commission permauente de dix-huit membres, qualifiés par leurs connaissances spéciales, qui se réunit tous les quinze jours et vote les acquisitions. »
Je me serais fait un scrupule de ne pas citer iii extenso ce passage du rapport de M. Gonse, qui est une véritable perle.
Il n'y a ni de près ni de loin la moindre analogie entre les trustées du British niiiseiiiu et les membres de la commission des monuments historiques.
La commission des monument? historiques a été à plusieurs reprises entièrement nommée par l'État, et ce n'est que depuis quelques années que toutes les fois qu'il se produit une vacance, il est pourvu à cette vacance au moyen d'une liste de présentation dressée par la commission et sur laquelle choisit le ministre. Les membres de la commission des monuments historiques délibèrent et statuent sur les questions de classement et de restaurations prévus par la loi de 1887, qui est la dernière en date. Au British miiseiiiu rien de semblable. Les familles Sloane, Cotton Harley, Tormeley, Elgin et Knight ont neuf représentants. Un seul membre est nommé par l'Etat. Vingt-cinq autres ont été désignés au fur et à mesure de l'organisation des bibliothèques et collections, au même titre que les neuf dont il vient d'être parlé, et les vingt autres sont désignés par les trente qui constituent le premier ensemble. Jamais le conseil des ti'iistees n'a voté une acquisition. Il vote pour ou contre les acquisitions présentées. Il ne fait pas le budget. 11 surveille l'emploi du budget existant.
M. Gonse ajoute que « les conservateurs du British museiiin ne font pas partie du conseil des trustées et que ces conservateurs n'ont jamais eu à se plaindre des trustées. « Il y a une bonne raison pour qu'il en soit ainsi. C'est que les conservateurs, comme tous les employés du British luuseuiu sont nommés par le conseil des trustées., qui les révoque quand ils font mal leur besogne.
C'est vraiment chose extraordinaire que cette méconnaissance des faits qui sont connus de tous, de la part du. rédacteur d'un rapport en quelque sorte officiel.
Les institutions artistiques de l'Angleterre sont toutes dues à l'initiative privée; dans quelques-unes d'entre elles, l'initiative privée
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a, comme au British nnisemn , conservé sa prépondérance; dans les autres, c'est toujours elle qui agit avec le plus d'efticacité. En un mot, les institutions artistiques de l'Angleterre sont gérées par des personnes qui donnent. En France elles sont exclusivement dirigées par des personnes qui reçoivent. D'un côté des Mécènes ; de l'autre des fonctionnaires. Et du premier jour où l'on a eu la pensée de créer une caisse des musées, on a voulu créer cette caisse non point pour augmenter les sommes dont disposent les fonctionnaires, mais bien pour transformer les conditions d'administration de nos musées et attirer, par un large don de l'Etat, les dons et les legs de ceux que Ton intéresserait à la fortune de nos collections publiques.
Contrairement en' effet à ce que dit M. Gonse, ce n'est pas en 1880 que Ton a eu l'idée de la première caisse des musées, c'est en 1878, dans une commission où j'ai eu l'honneur de siéger à côté de M. Edouard Charton et de M. Lambert-Sainte-Croix. C'est nous qui avons donné à M. Bardoux le premier projet de création d'une caisse des musées, après avoir consulté son collègue des finances, à cette époque, l'honorable M. Léon Say, qui formula la proposition de réversibilité d'une année sur l'autre des sommes non employées, afin de créer un fonds permanent. M. Bardoux fit étudier .la question par le Conseil d'Etat et formula un projet. Son successeur, M. Ferry, déposa un projet différent en 1S80. En 1882 il déposa sur le bureau de la Chambre celui que le ministre des arts avait rédigé en collaboration avec MM. Tetreau et Paul Mantz, et c'est pour ce motif que dans le second projet de M. Ferry on rencontre l'expression de Musée d'Etat. En 1890 j'ai eu l'honneur d'en formuler un dernier qui a été signé par un grand nombre de mes collègues de la Chambre et qui visait encore l'ensemble des musées et non pas les musées dits nationaux puisqu'ils étaient les musées royaux ou impériaux et que l'on s'est borné à changer leur titre.
Le dernier projet du Conseil supérieur des P)caux-Arts nous
A EDELFEi/i
ramène à l'ancienne ornière et il ne faut point s'en étonner dans un temps où l'on semble n"avoir rien trouvé de mieux pour améliorer la direction des Beaux-Arts que de la supprimer.
J'entends proférer à ce sujet quelques lamentations et je me demande si plusieurs de ceux qui déplorent l'amoindrissement des services des arts ne devraient point faire leur mea ciilpa.
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