‹ Le Salon de 1891Chapitre 7 sur 16 · RANGER · texte numérisé non relu

RANGER

Lorsque le ministère des arts a été créé, il répondait à une nécessité sociale incontestable. Personne ne peut de bonne foi nier que le cadre de l'ancienne surintendance des Beaux-Arts ne répond plus aux besoins de notre temps. Pourquoi dès lors l'avoir maintenu dans sa forme surannée et ne lui avoir pas substitué l'organisation plus moderne et plus efficace qui avait été conçue en 1881 ? On a vu à ce moment les plus radicaux faire alliance avec ceux qui l'étaient le moins pour réclamer le statu qiio ante et ils me permettront bien de leur dire qu'ils sont aujourd'hui mal venus à

prodiguer des Jérémiades inutiles. Mais c'est là une question que je reprendrai tout à l'heure.

Parmi les toiles que M. Muenier expose et qui toutes annoncent une volonté de servir fidèlement la nature, en apportant devant elle une personnalité très marquée, La Route, à M. Coquelin Cadet, me plaît particulièrement. L'Etat a fait Tacquisition du Catéchisme. Il faut l'en féliciter; la scène est bien ordonnée et toutes choses y ont la valeur qui convient. Le Jeteur d'épervier^ à M. Claretie, est un véritable tour de force, tant Tair se meut aisément au travers de tons dont aucun n'a recours à la violence. Sous les pins de saint Jean donne le sentiment juste de ces paysages exquis des Alpes- Maritimes, et si vous allez aux pastels vous y rencontrez le Pré Guilleniin , qui est une étude très poussée, d'une intensité de lumière extraordinaire. Il semble que l'on voit se déplacer les ombres qui courent sur la prairie.

M. Besnard est dans cette même galerie. M. Besnard est un artiste très intéressant à suivre dans ses transformations successives. M. Besnard a au Champ de Mars des études, des portraits, des vitraux. Dans les études, celle qui a pour titre Nuées du Soir, est empreinte d'un charme indéfinissable. Le portrait de mesdemoiselles Dreyfus est d'un délicieux arrangement. Les Anglais n'ont jamais fait mieux et M. Besnard a dessiné ses deux très charmants modèles en fixant avec une irréprochable sincérité la finesse de leurs attaches et l'éclat de leurs très beaux yeux. Le portrait de M. et madame Chausson procède de la préoccupation des tonalités fines qui y sont glissées sur un modelé en grisaille d'un très heureux effet. J'éprouve une grande joie à voir un artiste comme M. Besnard aborder le vitrail et le renouveler avec la maestria qu'il apporte en toutes ses œuvres. Quand donc tous les grands artistes comprendront-ils qu'ils doivent aide et assistance à cette inépuisable manifestation d'art qui consiste à décorer tout ce qui nous entoure, depuis le plus petit des objets usuels jusqu'au grand carton que l'on peut traduire de manières si différentes. Le vitrail

se prête à des audaces de coloration qui devraient tenter et qui ont heureusement sollicité le talent de M. Besnard.

M. Alfred Stevens a consenti à faire au Champ de Mars une exposition très complète qui donne la physionomie exacte de l'œuvre considérable de l'artiste. La Dame jaune a eu un très o-rand succès parce que le public a toujours plaisir à revoir ce qu'il a admiré. Les autres toiles affirment toutes sans exception la haute et juste renommée de M. Alfred Stevens. Je me garde de louer M. Raffaelli de peur de répéter ce que j'ai dit maintes fois, qu'il y a peu d'hommes aussi doués, aussi franchement personnels. .\L Raffaelli est plus que jamais en possession de lui-même et le portrait de AL Dannat est une des plus belles toiles de l'exposition du Champ de Mars.

M. Jean Béraud est de son côté très en progrès. Jamais il n'a poussé plus loin le fini de l'observation. La foule s'est écrasée autour de la Madeleine chei le Pharisien, qui a des qualités de premier ordre. .4z< Café-concert, me séduit davantage.

M. Agache apporte toujours la même correction dans ses belles compositions peut-être un peu froides, mais d'une grande élévation de pensée.

M. Aublet a une nombreuse et heureuse exposition. Madame Annie Ayrton n'a point de rivale dans les natures mortes. AL Emile Barau expose une très belle série de paysages qui auraient dû lui valoir d'être distingué par l'Etat. AL Bastien-Lepage qui s'est fait peintre sans pour cela abandonner ses travaux d'architecte, a été bien inspiré par le Village de Lorraine. La Baie Saint-Jean, de M. Gaston Béthune, est une page qui lui fait honneur. AL René Billotte poursuit le cours de ses succès avec une sûreté d'impression que l'on ne saurait trop louer.

M. Binet expose une composition décorative, la Sortie, siège de Paris 18-0, destinée à l'Hôtel de \'ille et une Gare de chemin de fer. L'arrangement de ces deux compositions est des plus ingénieux. La première nous ramène à ces jours tristes et bru-

meux d"une époque où nous n'avons pas cessé de garder Tespérance. J'ai rencontré récemment en voyage un officier qui était comme moi dans Paris pendant le siège. Nous ne nous étions pas revus depuis ce moment. Les événements nous apparaissaient avec plus de clarté après vingt ans. Il n'était plus douteux pour nous que si l'on eût mis à profit la véritable poussée de patriotisme qu'il y avait en 1870 dans cette vaillante population de Paris, les choses eussent pu tourner autrement. Mais chacun se défiait de soi-même et l'on se défiait les uns des autres. Je me souviens que, à mon retour de Sedan, quand j'entrai au ministère de l'Intérieur à côté de Gambetta, nous avions cette conviction que si beaucoup d'entre nous étaient nécessairement condamnés à ne point sortir de Paris, la France se tirerait de l'efiFroyable aventure dans laquelle l'Empire l'avait entraînée en rejetant l'ennemi hors de nos frontières. Chaque jour nous allions avec Gambetta visiter les forts de l'enceinte de Paris, et nous revenions de ces visites rassurés dans nos convictions. La malheureuse affaire de Châtillon qui vint nous révéler la lassitude et le découragement de quelques-uns des soldats qui avaient mené la première partie de la campagne, nous affligea profondément. En lui-même l'incident n'avait pas la portée que le commandement militaire lui donna pendant toute la durée du siège, pour se refuser à risquer des sorties avancées. Mais ce fut toujours le prétexte invoqué. Nous étions, disait-on, désemparés, hors d'état d'affronter la ligne victorieuse des allemands. L'affaire de Chevilly prouva bien que si l'on avait voulu y mettre plus d'opiniâtreté et de résolution, le vainqueur eût lâché pied. L'effroi qui se produisit ce jour-là à Versailles et qui nous a été révélé depuis par des confidences authentiques, ne permet pas de s'y tromper. Aussi est-ce avec un véritable serrement de cœur que j'ai vu au Champ de Mars la Sortie de i<S~o. J'aurais voulu y voir le pendant, la Rentrée heureuse. Hélas ! qui n'a conservé le souvenir des grandes douleurs du lendemain de Champigny et du soir de l^uzenval !

M. \'ictor Binet est un paysagiste de grand talent qui a comme M. Adolphe Binet le sentiment décoratif. La Fontaine du Chàtelet est un très remarquable panneau qui tiendra bien sa place à l'Hôtel de Ville.

M. Jacques-Emile Blanche s'est prodigué. Qui songerait à s'en plaindre: Ce n'est assurément pas M. iMaurice Barrés, ou madame Abel Hermant. qui ont d'admirables portraits.

M. Boldini voit les choses de haut et leur donne ainsi des effets de perspective qui exagèrent le mouvement. Notre fin de siècle se plaît à ces fantaisies et le fait est qu'elles sont au suprême degré séduisantes.

Il y a vraiment injustice à n'avoir pas donné à M. Eugène Boudin la distinction de la Légion d'honneur. M. Boudin dépense depuis longtemps, chaque année, une somme énorme de talent qui lui a fait, dans le monde des artistes, une grande et légitime notoriété. M. Boutet de Monvel n'a qu'un portrait de jeune fille. Mademoiselle Marie Breslau a en revanche une exposition très complète.

J'ai vu dans les derniers jours de la vie de ce pauvre grand Meissonier , M . Bretegnier travailler dans l'atelier de la place Malesherbe. M. Bretegnier a fait une très fidèle reproduction de l'atelier de Meissonier qu'il faudrait placer dans l'un de nos musées. On a plaisir à revoir les jolis pâturages oîx se plaît M. Burnand et qui ont produit une grande impression sur les visiteurs de l'Exposition de 1889.

M. Gabrit , de Bordeaux, a envoyé au Champ de Mars des paysages d'une distinction charmante par la finesse des colorations. La foule s'est pressée pendant tout le cours de l'exposition du Champ de Mars devant l'éblouissant panneau sur lequel sont disposés les neuf portraits de M. Garolus-Duran et son tableau de la Danaé. Jamais M. Carolus-Duran n'a été plus maître qu'à l'heure présente de la manière qu'il a adoptée.

J'aime beauH:oup Sur la Butte, de M. Casas, et j'applaudis au

grand succès de M. Cazin qui poursuit triomphalement sa belle carrière d'artiste.

Quel consciencieux et vigoureux peintre que mon vieux camarade Gustave Colin ; son portrait de mademoiselle Ménar-Dorian est d'un sentiment exquis. Le jour où madame Gautreau a demandé à M. Gustave Courtois de faire sa médaille, elle a eu l'inspiration heureuse. Son profil d'une si extraordinaire pureté de lignes a été ce jour-là fixé avec une précision irréprochable. M. Damoye se plaît aux grands horizons et il en pénètre à merveille les profondeurs. Quant à M. Eugène Dauphin, la mer n'a plus de secret pour lui et il nous rend puissamment toutes ses impressions.

Il y a quelques années, je rencontrai chez un de mes amis un jeune peintre qui était arrivé la veille de Londres et qui parlait des questions d'art avec une simplicité de langage et une sûreté de vues très surprenantes. Il était Suédois et s'appelait Anders Zorn. Je me sentis subitement attiré vers ce jeune homme qui personnifiait au plus haut degré la sympathie que l'on professe à l'étranger pour l'art français, le culte que l'on a pour ses chefsd'œuvre et le désir que l'on éprouve de s'inspirer de ses utiles enseignements. Anders Zorn est doué dans la plus large expression du mot. Il voit, analyse et exprime avec un accent très personnel. Le seul défaut que l'on puisse lui reprocher est de vouloir exprimer parfois en dehors de la volonté qui lui est propre. Il a exposé cette année chez Durand Ruel des eaux-fortes qui sont de premier ordre parce qu'il est demeuré dans le degré d'exécution qui rend exactement sa pensée. Il nous montre au Champ de Mars trois portraits ; celui de M. Faure est hors de pair. Sa brasserie à Stockolm est un tableau aussi complet que celui que l'État lui a acheté pour le Musée du Luxembourg il y a trois ans. .Mais la Valse et le Portrait de Spuller sont d'une expression désassortie. Il y a altéré sa manière en cherchant à côté du caractère essentiel de la chose vue. Anders Zorn est un artiste de haute valeur et du plus grand avenir. Qu'il se laisse reprocher l'abus des noirs

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