PORTRAIT DE M=^ RENOUARD
sans s'émouvoir du reproche. Il importe peu que la matière employée plaise ou déplaise pourvu que le résultat soit atteint, mais qu'il se tienne bien en garde contre l'ambition de rendre ce qu'il ne sent pas.
Si Ton voulait d'ailleurs nommer tous les artistes de talent et de grand talent qui nous viennent de létranger, la liste serait longue. Quelques-uns s'en affligent : pour moi je m'en félicite parce que tous apportent le reflet de l'influence française. Je défie bien toutes les monarchies de l'Europe de faire l'alliance triple ou quadruple contre nous dans le domaine des arts. Sur ce terrain , nous demeurons dans la grande tradition de la politique française. Nous avons
avec nous tous les petits. La Belgique avec Verstraëte et Wytsman, et bien d'autres, sans parler de Stevens. La Suède avec Zorn, Thegerstrôm, Hagborg ; la Norwège avec Thaulow, 'Werenskiold, Skredsvig ; la Hollande avec Mesdag ; la Turquie avec Zakarian ; la Finlande avec Edelfelt. Nous avons aussi les grands, c'est-à-dire la colonie américaine, la colonie espagnole.
Pour en revenir à mes compatriotes , M. Louis Deschamps expose une série d'études qui ne serrent point de près la nature. M. Dinet a de belles qualités de coloriste. Le Jeu de la Poudre a du mouvement. Les Bais^neuses sont baignées d'une lumière hardie.
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La Caravane, le Sahara, le Coucher de Soleil constituent autant de témoignages d'un progrès très réel sur l'exposition que M. Dinet avait l'année dernière.
M. Guillaume Dubufe se plaît aux conceptions mignardes. Il y réussit et apporte en tout ce qu'il fait un goût très français. C'est à M. Guillaume Dubufe que la Société nationale des Arts doit la décoration de ses salles, des galeries et du jardin. Et cette décoration est des plus heureuses.
M. Louis Dumoulin a rapporté de Rome un grand nombre d'études très amusantes, d'un faire facile et agréable à l'œil.
M. Durst avait eu des débuts très brillants avec des poules sur un fumier, autant que mes souvenirs me servent bien. Ses paysages sont très remarquables et les Oies au bain d'un ordre supérieur à ses paysages. M. José Engel est de ceux que l'on retrouvera plus tard. Son nom est à retenir. M. F'irmin Girard a un grand succès auprès des marchands de tableaux qui sont les esclaves de tous les goûts. Que de talent dépensé pour obtenir des résultats aussi incomplets et qui ont cependant l'ambition d'être le dernier mot du complet. M. Albert Fourié a été aussi bien inspiré par le Soleil que par VOinbre. L'exposition de M. Priant est hors ligne. Le portrait de M. Coquelin dans le rôle de Destournelles est un pur chef-d'œuvre.
Dans le salon bleu, les panneaux décoratifs de M. Galland produisent grand effet. Il est impossible de mieux peindre que M. René Gilbert et cependant l'émotion fait absolument défaut dans ce tour de force d'exécution qui est intitulé Gare des marchandises de la Compagnie de FOuesi, et qui est destiné à la salle d'audience du Tribunal de Commerce. M. Girardot avait l'année dernière des envois meilleurs, ce qui ne veut pas dire que ceux de cette année ne soient pas dignes de l'attention des artistes. Mademoiselle Jeanne Gonzalès est de famille d'artistes et de vrais artistes. Le Fouillis de fleurs est de délicieux aspect. Son mari M. Henri Guérard, le maître graveur, est aussi un maître peintre.
M. Gaston Guignard est tout à fait en progrès. On n'en saurait dire autant de M. Harrison, bien que ses marins soient des études attachantes au suprême degré.
Il y a une véritable puissance dans les Préparatifs pour le dîner, de M. Jozef Israels, bien que la facture n"en soit pas plaisante. Je connais nombre de gens que les fantaisies de M. hvill séduisent beaucoup. Je confesse que je ne partage pas leur avis.
-Mais j'aime les toiles humouristiques de .M. Charles James. En Souvenir de... est une trouvaille. M. Jeanniot a déjà derrière lui une carrière d'artiste qui le conduira rapidement au premier rang. Il possède une sincérité absolument intransigeante et c'est cet attachement à ses fermes convictions qui lui donnera, dans l'art français, le rang qu'il est en train de conquérir.
M. Roger Jourdain demeure dans les sujets aimables et il les traite avec une grande bonne humeur. Notre ami Kroyer s'est trompé cette année, mais il est de taille à faire oublier cette erreur. Les Tristes nouvelles, la Clarté du soleil et l'Intérieur
d'une église de Munich sont au contraire trois affirmations du talent grandissant de M. Kuehl. M. Lambert et ses chats sont toujours très choyés et M. La Touche a impressionné le public avec la Nursery. M. Albert Lebourg est un vigoureux paysagiste. Le Bas-Meudon nous offre un fier morceau de peinture. Madame Madeleine Lemaire est très brillamment représentée par les Groseilles, Framboises et Fraises et par les Pèches et Raisins. M. Lepère, qui est à la tête de notre école de gravure sur bois, e.xpose une longue et belle série d'études de paysages.
Pourquoi TEtat n'a-t-il pas acheté la Barricade de Meissonier ?
M. Lhermitte est passé maître en ses rurales observations. M. Maurice Lobre n'est point en progrès. M. Marchai possède un très haut et très juste sentiment de la décoration, h' Adam et Ère, de M. Ménard, est d'une inspiration exquise. Encore un nom à retenir. M. Montenard fixe le soleil sur sa palette et en fait jaillir des études éblouissantes. M. Moutte préfère les matinées de décembre pour nous peindre l'entrée du port de Marseille.
Les Saintes Filles, de M. Perrandeau, forment un tableau d'une grande simplicité et d'une grande harmonie. M. Georges Picard, qui a eu récemment un si beau succès dans un concours ouvert à l'Hôfel de Ville, nous donne une des coupoles de sa décoration, et la vue d'un Port de mer, destinée au Ministère des Travaux publics. Coin de salon, de M. Prinet, est une amusante composition. La pianiste est d'un joli mouvement. Quelles délicieuses toiles que les Basses eaux et le Trou de la fièvre., en Algérie, que nous présente M. Ary Renan.
Le maître Ribot n'a pas moins de huit toiles au Champ de Mars, toutes d'ordre supérieur. Le Feu, de M. Rixens, est un panneau décoratif des mieux compris. La Société Nationale des Beaux-Arts a attribué une bourse de voyage à M. Rosset-Granger, qui a des notes excellentes et le Ministère de l'Instruction publique a décoré M. Henri Saintin, un paysagiste fin et délicat. Ce sont là des actes louables. Je crains bien que M. Sargent, qui nous
envoie cette année, d'Amérique, un Portrait de jeune garçon, ne soit tenté d'abuser de la facilité qu'a toujours eue son grand talent. Quand j'aurai nommé MM. Sisley et Skredsvig, j'aurai à peu près signalé tous les noms groupés dans le catalogue de l'exposition du Champ de Mars et qui ont assuré le succès de la seconde exposition de la Société Nationale dans les galeries de peinture.
Aux dessins, aquarelles, pastels, miniatures, on retrouve à peu près les mêmes noms que dans les galeries de peinture. Je dois signaler cependant, parmi les artistes qui n'ont exposé que dans cette section, mademoiselle Jeanne Bosc, madame Marie Cazin, M. Renouard, M. Urrabieta-Vierge, mademoiselle Ruth Mercier.
A la gravure, nous rencontrons M. Bracquemond, M. Michel Cazin, M. Desboutin (encore un oublié dans les distributions de distinctions honorifiques), Henri Guérard, Lepère, Auguste Morse, Waltner, Anders Zorn.
La Société Nationale a inauguré une section des objets d'art. C'est une heureuse innovation, mais il faudrait donner à l'avenir à cette section plus de développement. M. Aube y expose un baguier, M. Carabin des meubles dont l'excentricité n'est pas parfois sans quelque agrément, M. Cazin deux colliers, M. Ernest Chaplet des grès de toute beauté et deux statuettes de Dalou exquises dans leur patine blanche. M. Dampt, une bague en or et argent. xM. Delaherche, des vases de grès flambé. MM. Dammouse et Chéret, des vases et des assiettes. M. Gauguin, des compositions remarquables. M. Emile Galle, une demi-douzaine de chefs-d'œuvre. M. Guérard, un vase et des assiettes. Jouneau, de Parthenay, un vide-poches dune rare finesse d'exécution. Voici Lachenal, voici Raffaelli. Et enfin un nouveau venu dans les expositions, André Thesmar, avec onze émaux transparents cloisonnés d'or et quatre broches.
La sculpture, ainsi que je l'ai dit au début, n'est pas nombreuse. M. Aube a son Boucher en marbre et la statue de Borda, récemment érigée à Dax. M. Baffier n'a qu'un plâtre la Jeannette. M. Bartho-
lomé a envoyé une vaste et belle composition avec des impressions de nature saisissantes. L'exposition de M. Dalou est tout à fait brillante. Sa fontaine, qui vient d'être acquise par la Ville de Paris, mettra dans un de nos squares une véritable note d'art. Ses bustes d'Albert Wolff et de Liouville sont parfaits. Rodin a profilé à merveille sous tous ses aspects le président de la Société Nationale, M. Puvis de Chavannes. Quand l'art atteint ce degré d'expression, on se sent émerveillé de la puissance de l'artiste et M. Rodin est peut-être le pétrisseur de terre le plus puissant de notre temps.
En i88g, lorsque j'eus l'honneur de proposer pour la croi.\ M. Meunier, la proposition ne fut pas des mieu.v accueillies dans le monde académique de Bruxelles. Là, comme dans tous les milieux semblables, on a le culte de la mort et l'on professe la sainte horreur de la vie. L'exposition de M. Constantin Meunier au Champ de Mars est de tous points extraordinaire. La simplicité de la ligne, la recherche forte du modelé qui ne détruit en rien, qui fortifie au contraire la modestie de la conception, font de M. Meunier un artiste hors de pair. La fontaine de M. Injalbert a été acquise par l'Etat. Elle est charmante, quoique imprégnée d'italianisme. La Léda, de M. Desbois, n'a pas l'importance de son grand groupe de l'année dernière, mais elle appelle M. Desbois à quelque décoration que le gouvernement ferait bien de lui confier.
Je m'en voudrais de ne pas mettre en première ligne les œuvres de M. Lenoir, le Portrait de son père, d'une si complète ressemblance, la Mendiante, qui est d'un si beau caractère et le monument de la princesse de Salerne, qui est dans la vraie tradition française. J'aime beaucoup le talent de M. Cordonnier, mais pourquoi M. Cordonnier a-t-il cédé un jour au désir de compléter la Victoire de Samothrace. C'est là un acte regrettable de la part d'un artiste qui a la valeur de M. Cordonnier. Qu'il laisse donc ce genre de distraction à M. Ravuisson, restaurateur de la \'énus de Milo.
UN m:
M. CoLitan expose le buste de M. Alphand très juste d'attitude. M. Dampt a une bacchante et deux portraits puis une statuette en bois.
Madame Besnard a mis toute la saveur de son talent primesautier dans une tête de jeune fille. M. Bourdelle fait de jolis bustes avec un sentiment très net du caractère de ses modèles. M. Charpentier est un artiste des plus intéressants et professant
une aversion pour le banal, dont je le félicite grandement. Le buste du maestro Reyer, par M. Hugues, est bien. La Psyché de M. Granet lui vaudra très certainement une commande que je souhaite également à ce vigoureux artiste qui a nom Ringel d'Illzach. Je dois citer encore le buste de M. Levraud, président du Conseil municipal de Paris, par M. Vital-Cornu; l'Orphée, de M. Tony Noël; MM. Jean Escoula, Béer, Bargas , Borglum,
Homerville, Jouant, Le Duc, Mulot, Niederhausern-Rodo, Orléans, Peter, Prouvé, Streit, Valgren, Vaucanu, Vernier et le maître Raffaelli, qui apporte dans la section de sculpture son Rémouleur et le Buste de vieux.
Et maintenant il me sera permis, après avoir parcouru l'exposition du Palais de l'Industrie et celle du Champ de Mars, de dire quelques mots de la question qui domine tout ce qui intéresse les arts dans notre pays. Je veux parler du maintien, de la suppression ou de la transformation de l'administration des arts.
Pour prendre les choses par le commencement, je ne voudrais pas laisser échapper la nouvelle occasion qui m'est offerte de protester contre une locution vicieuse, celle de Beaux-Arts. Je voudrais répéter ici ce que je n'ai jamais cessé d'affirmer, c'est que l'art est un, et qu'il ne convient de différencier ceux qui le cultivent que par le degré d'élévation qu'ils atteignent.
C'est la haine des maîtrises, c'est le dédain que celui qui se qualifiait d'artiste professait pour l'artisan qui a donné naissance, il n'y a pas plus de deux cents ans, à cette distinction de l'Art et des Beaux-Arts. 11 fut admis un beau jour, par des statuts rédigés en bonne et due forme par-devant les notaires et garde-notes du Roy que, désormais, la musique, la peinture, la sculpture et l'architecture constitueraient un domaine spécial appelé le domaine des Beaux-Arts, que l'on y ajouterait la gravure, la mosaïque, la tapisserie, autant que ces procédés à la fois artistiques et mécaniques auraient l'insigne honneur de conserver les produits des Beaux-Arts. Celui qu'on appelait dédaigneusement l'artisan garda de son mieux ses traditions d'enseignement; il eut la bonne fortune de rencontrer, parmi les artistes, des hommes qui, au risque de se faire excommunier, consentirent à lui prêter assistance; mais notre siècle a accentué la division. Et c'est à notre siècle qu'il appartient de la faire disparaître et de confondre dans une même famille tous ceux qui servent l'art avec un égal degré de conviction.