‹ Le Salon de 1891Chapitre 9 sur 16 · LE MARI · texte numérisé non relu

LE MARI

Cette réforme, nous l'avons tentée en iS8i, Gambetta et moi, quand nous avons constitué le Ministère des Arts. Pensant qu'il ne suffit pas de développer le goût et la culture des Beaux- Arts, mais que l'assistance que l'art peut donner à l'industrie a une importance considérable au point de vue du développement des forces productives d'une nation, nous donnions à l'administration nouvelle, indépendamment des services des Beaux-Arts, la direction de l'enseignement technique et l'inspection et la surveillance de l'enseignement du dessin dans les écoles de tout ordre. Nous formions ainsi un véritable Ministère du Travail, et cet organisme nouveau devait fonctionner sans créer de dépenses nouvelles. En effet, nous estimions que le Ministère des Arts n'avait pas besoin de multiplier les établissements d'Etat toujours coûteux et souvent stériles, mais qu'il devait s'attacher à associer l'action du pouvoir central à celle des corps déjà constitués, des départements, des communes, des chambres de commerce, des syndicats, enfin aux efforts de cette initiative privée que nous avons le très grand tort en France de toujours considérer comme mineure.

J'ai été frappé, toutes les fois que je suis allé en Angleterre, de voir quelles grandes choses l'initiative privée a pu accomplir dans un pays où, loin d'entraver son action, les pouvoirs publics la sollicitent. Pénétrés de l'importance de l'enseignement technique qui, suivant l'expression d'un des gendres de la reine Victoria, le marquis de Lorne, est la grande question de ce temps, les Anglais n'ont rien négligé pour vulgariser l'enseignement des arts. Des écoles et des musées existent, ou sont en voie de création, dans tous les centres industriels.

Et les effets dune telle sollicitude n'ont pas tardé à se faire sentir. Au congrès international de l'enseignement technique qui s'est tenu à Bordeaux en 1886, nous avons entendu sir Philip Magnus, délégué du Royaume-Uni, déclarer que, grâce à l'enseignement technique, les Anglais peuvent se passer maintenant, dans une très large mesure, de l'aide d'artistes parisiens. Il est certain

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que les articles de luxe sont produits maintenant en Angleterre par des fabricants indigènes avec une adresse et une élégance qu'on aurait vainement cherchées, il y a douze ou quinze ans.

D'autre part, c'est à l'initiative privée qu'il faut faire remonter l'origine d'institutions comme le British Muséum, la National Gallery et la plupart des établissements qui sont venus se grouper autour du musée de South Kensington.

Mais je reviens au Ministère des Arts ; cette tentative de fusion entre les artistes de tout ordre, qui pouvait exercer une influence des plus heureuses sur les conditions du travail national , n'eut qu'une existence éphémère. Constitué le 14 novembre 1881, le Ministère des Arts disparut avec le cabinet Gambetta, le 26 janvier suivant. On rendit aux différentes administrations les services qui en avaient été distraits et l'on revint au cadre étroit de l'administration des Beaux-Arts, telle qu'elle fonctionnait précédemment.

Le Ministère des Arts avait tenté de constituer avec le service des bâtiments civils, le service des édifices diocésains et celui de's fêtes publiques, une direction générale de la construction et de la décoration, qui aurait embrassé tous les travaux d'architecture de l'Etat, qui aurait apporté la règle et l'économie dans des services coûteux et dont le très grand tort est de ne tenir aucun compte de l'affectation des constructions qu'ils ordonnent. Après le 26 janvier 1882, on a rétabli la direction distincte des Bâtiments civils. J'ai dit ailleurs les erreurs très graves, très onéreuses pour le budget de l'Etat que cette administration a commises. Il n'en est pas qui soit plus opposée au progrès, qui comprenne moins la très belle mission que lui a imposée le hasard des répartitions administratives.

N'est-il pas , pour ne prendre qu'un exemple , profondément regrettable de voir les services de constructions se refuser à admettre un autre système pour la décoration des édifices publics? Comment ne se préoccupe-t-on pas d'établir entre les architectes et les autres artistes, peintres et sculpteurs, ces fortes collabora-

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tions auxquelles nous devons des monuments complets comme tant de ceux qui se dressent sur notre sol français ? Visitez nos édifices les plus récents, parcourez nos jardins publics, et vous vous apercevrez que la décoration jure avec le cadre. 11 y a dans cet ordre d'idées des erreurs réparables, mais il en est aussi qui ne le sont pas et lorsque Ion voit que dans certaines constructions récentes il eut été facile, à l'aide d'un peu de prévoyance, de donner l'idée de l'unité de conception, on ne peut que déplorer l'insouciance de l'Etat qui pouvait aisément ramener l'harmonie entre des services antagoniques.

Lorsque la Révolution se trouva en présence des débris des surintendances royales, elle fit un effort, qui est au reste assez mal connu, pour constituer une administration des arts établie sur des bases solides et conformes aux besoins du nouvel état de choses qu'elle instituait. Le ministre Roland constitua à l'Intérieur une division qui réunissait tout l'ancien domaine de la liste civile : les bibliothèques, le garde-meuble, les manufactures d'art et la construction des édifices publics, en même temps que la conservation des monuments anciens. En l'an II les comités conventionnels poursuivirent cette même organisation. Mais dès l'an \ III on revient aux errements anciens. L'article i5 du sénatus-consulte du 28 floréal (18 mai 1S04), dont la disposition initiale est que le gouvernement de la République est confié à un empereur, confirma les dispositions de l'an \'III. et rétablit purement et simplement la liste civile de l'ancien régime avec la reconstitution des Surintendances des Beaux-Arts et des Bâtiments, telles qu'elles existaient sous les rois. Depuis, c'est vainement que l'on a tenté de rendre aux services des arts l'homogénéité qui leur est indispensable. Je ne veux pas rappeler ici comme je l'ai fait souvent au cours des rapports sur le budget des Beaux- Arts, les détails de l'organisation tentée par l'Assemblée législative et par la Convention, mais ce que je tiens à dire, c'est que le Ministère des Arts, en 1881, a mis à exécution les projets de cette époque qui avaient d'ailleurs

été très étudiés et par la commission de l'Assemblée de Versailles et par la commission constituée en 1878 par M. Bardoux.

En 1875, en effet, l'Assemblée de Versailles avait entrepris une enquête générale sur les services administratifs. Une grande com-

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mission avait été formée dont M. Kdouard Charton était le rapporteur pour la section des Beaux-Arts. Dans son rapport déposé sur le bureau de TAsscmblée nationale à la date du 8 septembre, M. Charton n'avait renoncé qu'à regret à la constitution d'un ministère spécial des arts ou à l'institution d'une direction générale

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indépendante et il s"était borné à demander le rattachement de tout ce qui intéresse les arts au département de l'Instruction publique.

« A quel ministère, disait son rapport, l'administration des arts doit-elle être annexée ? 11 n')- a en réalité que trois grandes classes de services :

« 1° Les services qui doivent pourvoir à la sûreté intérieure et extérieure du pays et qui sont dans les attributions des ministres de rintérieur, de la Justice, de la Guerre et de la Marine ;

« 2° Les services qui intéressent la vie physique ou matérielle du pays, les subsistances, le commerce, l'industrie et qui sont dans les attributions des ministres des Finances , de l'Agriculture , du Commerce et des Travaux publics ;

« 3" Enfin les services qui ont pour objet les intérêts de l'éducation générale du pays, de la culture de ses forces intellectuelles et morales et qui sont dans les attributions du ministre de l'Instruction publique et des Cultes.

K D'après cette division générale admise dans les traités les plus autorisés sur notre droit administratif et d'ailleurs conformes aux faits, on ne saurait hésiter à reconnaître que les beaux-arts intéressent moins la sécurité intérieure ou extérieure de la France et moins aussi les nécessités de sa vie matérielle que la culture du goût qui est une partie de l'éducation générale.

« Cette vérité si évidente semble cependant avoir été jusqu'ici méconnue.

« Alors qu'ils ont été attachés à la maison du chef de l'État, les Beaux- Arts ont apparu moins comme un service public que comme une partie du luxe royal ou impérial, un élément de munificence, un rayonnement du trône, ou ainsi qu'on l'a dit, une mise en scène de la puissance souveraine.

« Dans leur passage au Ministère de l'Intérieur, les Beaux-Arts, ou se sont trop confondus avec les intérêts matériels des départements et des communes, ou ont été exposés au soupçon plus ou

moins fonde de servir trop souvent de moyens de libéralités arbitraires ou de complaisances politiques.

« Au Ministère du Commerce enfin , ils ne pouvaient guère être appréciés qu'au point de vue trop restreint de la part dans laquelle ils contribuent, du reste très réellement, à la prospérité matérielle du pays.

« En les annexant au Ministère de l'Instruction publique, en les rapprochant de l'administration qui a pour attributions l'enseignement et l'encouragement des lettres, on assigne aux Beaux-Arts proprement dits leur place légitime ; on reconnaît leur droit à la sollicitude de l'Etat, non pas seulement parce qu'ils sont pour quelques esprits délicats une source de jouissances exquises et rares, mais parce qu'ils répondent réellement à un besoin général en tendant à développer dans le pays entier le sentiment et l'amour du beau, dont une nation ne saurait se désintéresser impunément, soit pour le progrès de sa civilisation, soit pour sa gloire.

« S'il est vrai qu'il se rencontre des personnes insensibles à l'action si puissante et si féconde des arts, on peut dire que ce sont des exceptions, de même que celles qui n'auraient que de l'indifférence pour la poésie, la haute littérature ou l'éloquence. Tout homme éclairé, cultivé et en pleine possession de la faculté de sentir, de comprendre, de juger et d'admirer le beau sous ses diverses expressions, ne peut hésiter à reconnaître que la peinture, la sculpture, l'architecture, la musique, ne sont pas des arts inférieurs aux autres, et que les oeuvres d'un Phidias ou d'un Raphaël sont des éléments de culture intérieure aussi élevés et aussi salutaires que celles d'un Sophocle ou d'un Kacine.

« C'est donc notre conviction qu'il ne peut être qu'avantageux à l'administration des Beaux-Arts de voir se consolider ses rapports avec le Ministère ilc l'instiniction pulilique, et, nous arrêtant à ce point de vue, nous avons à examiner si son organisation actuelle répond bien entièrement à ce que sont ou doivent être ses attriiiulions. »

M. Charton, en terminant son rapport, insistait sur la nécessité pour le Gouvernement de participer plus directement à l'enseignement public du dessin et au mouvement des arts industriels.

Sautorisant de ce rapport, M. Bardoux, lorsqu'il devint ministre de l'Instruction publique, constitua, le 2 janvier 1878, une commission chargée de préparer un projet de réorganisation des services administratifs des arts.

M. Lambert de Sainte-Croix fut chargé de rédiger le rapport que cette commission devait présenter au ministre. Les conclusions de ce rapport, sans demander un ministère spécial, manifestaient une telle tendance à distinguer de l'Instruction publique les services des Beaux-Arts, que l'institution d'un sous-secrétariat d'Etat succéda à la direction générale.

Les travaux de la commission de 1878 ont, ainsi que je viens de le dire il y a un instant, grandement aidé à la création du ministère spécial institué le 14 novembre 1881. Dans son rapport au Président de la République, Gambetta le déclarait d'ailleurs en termes formels ;

« L'institution d'un sous-secrétariat, ayant dans ses attributions spéciales le service des Beaux-Arts, permit en 1879 de réaliser quelques-unes des réformes qu'avait proposées la commission de 1878, mais la réunion des services qui intéressent l'enseignement de l'art à tous les degrés et dans toutes ses applications, n'a pas été opérée.

K Cependant, poursuivait Gambetta, les nations étrangères ont depuis bientôt trente ans multiplié les institutions destinées à favoriser cet enseignement, et nous avons pu constater, à l'Exposition Universelle de 1878, combien ont été rapides, grâce à la prévoyance de leurs gouvernements , les progrès accomplis dans les industries d'art par des peuples qui n'étaient encore naguère que nos imitateurs et qui sont devenus nos rivaux.

'( La constatation de cet état de choses a donné lieu en France à un véritable "mouvement d'opinion en faveur d'institutions qui ont

donné partout de si prompts et de si précieux résultats. Après avoir rappelé que c'est la France qui a la première ouvert les conservatoires et les écoles d'arts et métiers, que c'est à l'initiative des hommes de la Révolution que sont dus les musées et les cours spéciaux qui assurent l'alliance de l'art et de l'industrie, on a justement fait remarquer que, dans nos sociétés modernes, il ne suffit pas de développer le goût et la culture des beaux-arts, mais que l'assistance que l'art peut donner à l'industrie a une importance considérable au point de vue économique et social, puisqu'elle transforme les conditions du travail et exerce une influence décisive sur les forces productives d'une nation.

« Pour développer ce large enseignement des principes généraux de l'art que réclament nos grandes industries, pour fortifier l'enseignement technique qui ne leur est pas moins nécessaire, j'ai l'honneur, monsieur le Président, de vous proposer la création d'un Ministère des Arts.

« Ce ministère aurait dans ses attributions l'administration actuelle des Beaux- Arts, la direction des Bâtiments civils et la construction des édifices diocésains et cathédrales, services qui, par leur caractère, se rattachent naturellement au ser\^ce des Beaux- Arts.

« Il aurait en outre la direction de l'enseignement technique (Conservatoire et écoles d'arts et métiers) qui est actuellement dans les attributions du Ministère du Commerce, et enfin l'inspection et la surveillance de l'enseignement du dessin dans les écoles normales d'instituteurs et d'institutrices, dans les écoles primaires, dans les collèges et lycées.

I' Je m'empresse d'ajouter, monsieur le Président, que la création que j'ai l'honneur de vous proposer ne me paraît pas devoir amener au budget de l'Etat l'accroissement de dépenses que justifierait d'ailleurs le grand intérêt qui s'y attache.

" J'estime en effet que pour faire œuvre utile vraiment féconde et réellement conforme à nos traditions, à nos aptitudes, à nos

tendances, le Ministère des Arts n"a pas besoin de multiplier les établissements d'Etat toujours coûteux et souvent stériles. Mon sentiment est qu'il doit s'attacher à associer l'action du pouvoir central, dans la mesure où celle-ci a le devoir de se produire, à

1 action des corps ou associations déjà constitués, qu'il lui faut faire appel aux départements , aux communes, aux chambres de commerce, aux comités consultatifs des Arts et Manufactures, aux syndicats professionnels qui attendent tous du gouvernement de la République le concours que ce q-ouvernement est tenu, plus que tout autre, de prêter aux efforts de notre démocratie laborieuse. »> On ne saurait contester que le rapport de Gambetta au Président de la République définit avec une précision absolue le rôle de l'action publique et de l'action privée dans le développement normal des institutions artistiques d'un pays.

On peut même ajouter que le programme exposé dans ce rapport répond à des nécessités reconnues.

Dès 1875 M. Charton pouvait en effet faire cette déclaration : » Il ne faudrait pas, écrivait-il, qu'on puisse dire qu'en France on discute, on hésite, on ajourne, tandis que, ailleurs, on agit. L'expé-

-.N /arlmù, li^ M /i^kiLrui'

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rience nous a démontré combien trop de confiance, en nous seuls, pouvait nous devenir funeste ; la pensée des réformes que nous conseillons est née parmi nous depuis bien des années •, en les appliquant à notre tour nous ne ferons que reprendre notre bien, et les autres nations qui savent bien que nous les avons devancées dans la théorie n'auront eu que l'avantage de nous précéder de peu d'années dans la pratique. «

Ces paroles si vraies du rapporteur de iSyS n'ont trouvé que peu d'écho. Les réformes proposées en 1875, conseillées en 1878, réalisées en 1881 ont été complètement abandonnées en 1882. Partout à l'étranger on a continué à agir. Nous, nous avons repris les vieilles formules, les anciens usages. Nous persistons depuis onze ans à fermer les yeux à l'évidence.

Dira t-on que la France n'en a pas sensiblement souffert ?

Pour ma part, je n'ai jamais hésité à signaler les inconvénients que produisent l'incohérence et la dislocation des services qui intéressent les arts et si ces inconvénients ne frappent pas encore la majorité des esprits aujourd'hui, il ne s'écoulera pas un long temps avant que tout le monde s'en émeuve.

Il nous suffit, en effet, d'aller à l'étranger pour y constater, comme le disait M. Charton, combien on a su y mettre à profit les théories que nous avons formulées et pour reconnaître que nous serons vraisemblablement les derniers à appliquer nos propres idées.

Si l'on visite les musées, la National Gallery de Londres, pour ne citer que celte collection publique, on voit que là comme au Kensingion c'est la méthode française qui a prévalu. Si nous entrons dans une école, l'enseignement pratique conseillé par le major Lamartinicre à Lyon, a été adopté pour toutes les études.

Lt quand nous revenons en France, nous trouvons notre Musée ilu Louvre, si merveilleusement riche, persister clans des habitudes de désordre et d'encombrement qui font le désespoir de quiconque a le goût des arts. Quand nous parcourons les salles de telle ou

telle école largement subventionnée, nous y retrouvons les vestiges d'un enseignement depuis longtemps condamné.

Il semble que nous prenions à tâche de nous donner des démentis à nous-mêmes.

Questionnez sur tous ces points ceux qui ont la responsabilité des arts, demandez-leur pourquoi nos musées ne sont pas remaniés dans leur ordonnance , pourquoi Ton persiste dans certaines de nos écoles à enseigner des principes que l'on n'hésite pas à déclarer funestes et vous obtiendrez invariablement la même réponse : « Nous n'avons pas assez d'argent ». Or, nulle part, les chambres si calomniées ne se montrent plus généreuses. Nulle part on ne rencontre un pays plus prompt à consentir des sacrifices.

Non, la vérité c'est que nous en sommes toujours aux mœurs du passé et que le jour où l'on voudra faire réellement œuvre utile, il en faudra revenir à la conception de 1881.

Ceux qui ont, au reste, examiné la question sans parti pris, ont reconnu que les nombreuses évolutions qu'a subi l'administration des Arts ne lui ont pas été profitables.

Les pérégrinations constantes de telle ou telle partie de cette administration, l'indépendance proclamée en 1848 des musées, le rattachement de ces mêmes musées à la direction de la rue de Valois, l'autonomie des bâtiments civils, leur réunion à l'administration centrale constituée en 1870; la scission opérée entre les monuments historiques , les cathédrales et les édifices diocésains ; l'éparpillement de tout ce qui intéresse l'enseignement technique, allant des travaux publics au commerce, revenant au commerce après avoir touché au ministère de l'intérieur, tous ces accidents ont été sans profit pour personne.

Aussi les auteurs du traité de l'administration des Beaux-Arts, après avoir minutieusement décrit tous ces changements , ont-ils pu dire que le ministère des Arts avait réalisé, en l'agrandissant, l'autonomie complète de l'administration des Arts. « Aux services

formant le sous-secrétariat de Tinstruction publique, disent-ils, viennent se rallier celui des bâtiments civils et celui des édifices diocésains et cathédrales, c'est-à-dire les différents services d'architecture; le service de l'enseignement technique, c'est-à-dire celui des écoles d'arts et métiers ; enfin l'enseignement du dessin dans les établissements d'enseignement primaire et secondaire. Les départements des travaux publics, des cultes, de l'instruction publique et du commerce apportent chacun une pierre à l'édifice nouveau, où, à côté de la protection des Beaux-Arts proprement dits, vient prendre place la protection des arts industriels. La pensée créatrice du ministère des Arts s'explique d'elle-même, et bien qu'elle n'ait eu qu'une réalisation éphémère, nous n'hésitons pas à dire qu'elle est juste en soi.

tt Pendant sa courte existence cette création s'est traduite par une organisation méthodique reposant sur des classifications étudiées. C'est ainsi qu'un secrétariat général et trois directions, l'enseignement, la conservation, la construction avec la décoration, donnaient une division logique et ordonnée. »

Je sais bon nombre de gens qui ne manqueront point de dire, en lisant les lignes qui précèdent, que j'ai profité du compte rendu des Salons du Palais de l'Industrie et du Champ de Mars pour faire un plaidoyer pro domo. La critique pourra paraître juste, mais je l'accepte très volontiers, ayant toujours considéré, au risque de me faire soupçonner d'une ambition personnelle que je n'ai jamais eue, que j'avais le devoir de défendre, en matière d'art, des idées que je crois vraies et utiles à l'intérêt général.

Si l'on voulait d'ailleurs considérer les choses avec quelque tranquillité desprit, on ne tarderait pas à reconnaître que ces idées ne me sont point propres, qu'elles ont toujours été défendues ainsi que je viens de le rappeler, avec plus ou moins de force dans notre pays depuis un fort long temps, pour ne pas dire de tout temps depuis un siècle.

C'est particulièrement au lendemain de la Révolution qu'elles

se sont fait jour, et il est certain que si la France n'avait pas été, à ce moment, entraînée hors de sa voie, si elle n'avait pas, à la suite de Napoléon, tout sacrifié à l'esprit militaire, elle eût donné au travail une liberté dont il eût fait grand profit , pour centupler la puissance qu'il avait acquise dans les siècles précédents, en dépit des obstacles de toutes sortes semés sur sa route.

On en trouve la preuve dans cette grande et admirable poussée intellectuelle qui se produisit après les guerres de l'Empire et qui, malgré l'épuisement que ces guerres avaient amené, provoqua le mouvement des dernières années de la Restauration.

Il a fallu plus de cinquante ans pour faire reconnaître que ce mouvement honorait au plus haut point la pensée française, et que, particulièrement dans le domaine de l'art, cette pensée s'était montrée tellement supérieure aux autres, qu'il est permis de rattacher les œuvres des artistes de notre siècle à celles des plus belles époques.

On s'est enfin accoutumé à dire : « l'art français », et à ne plus nous mettre sous la dépendance des arts étrangers. On a bien voulu reconnaître que nos sculpteurs, nos architectes, nos peintres ont été, à toutes les époques, plus personnels que ceux qu'on voulait leur opposer, et en vérité, quand on considère que leur génie s'est appliqué à tout, on se demande pourquoi on persisterait à les cantonner dans un cercle étroit et à ne pas élargir le cadre où peuvent se développer les aptitudes propres à notre race.

Je défie qui que ce soit de donner une raison, même valable en apparence, pour ne pas admettre que la communauté qui donne à tous les citoyens français l'enseignement nécessaire pour écrire les signes du langage, n'a pas par cela même l'obligation d enseigner également à tous l'écriture de la forme. Quelle serait en outre la raison qui engagerait à persister presque exclusivement dans la distribution aux frais de l'État, d'un enseignement artistique soi-disant supérieur, sans s'inquiéter de l'encourager au degré primaire et au degré secondaire ?

Il n'y en a évidemment aucune qui supporte 1 examen.

Croit-on sérieusement que les procédés dont on donne les formules à l'Ecole des Beaux-Arts puissent avoir un autre résultat que de perpétuer dans Tesprit des médiocres la tendance à recommencer ce qui a été déjà fait, et de mettre dans l'esprit de ceux qui sont doués des empêchements au libre exercice de leurs facultés ? j'ai été très frappé dune confession que me fit à ce sujet Rastien-Lepage. 11 était à l'Ecole des Beaux-Arts. Il avait concouru

en loge pour le Prix de Rome. Son tableau avait été jugé comme le meilleur par le jury luimême. Bastien-Lepage se promenait sur le quai en attendant avec émotion le résultat du jugement définitif. Son maître Cabanel sortit et lui dit : « Vous n'avez pas le prix. Le jury vous a rendu justice.

Mais vous aviez un concurrent qui arrivait, par la limite d'âge, à sa dernière année de concours. L'Institut lui a attribué le prix. » Bastien- Lepagc demeura abasourdi par cette ^ ' '■'■ communication. Il erra

dans la ville comme un fou. Une exposition était ouverte sur le boulevard des Italiens, organisée par Martinet. Il y entra. Dans cette exposition se trouvait un tableau ilc Manet. Ce tableau était les Demoiselles au balcon. Il en fut vivement impressionné. Il alla

LA PEINTURE qS

à Damvillers. et là il se mit à faire des études sur la nature, en plein air. Mais toujours l'enseignement qu'il avait reçu à l'École des Beaux-Arts gênait sa liberté. Invinciblement il composait devant la nature. Il improvisait d'après les règles. Il ne pouvait se résigner à rendre les choses telles qu'il les voyait, et il lui fallut des années et des années pour se débarrasser de ces souvenirs de l'Ecole. Et encore, ajoutait-il, son inquiétude demeurait incessante, parce qu'il se demandait si réellement il n'avait pas tort d'avoir raison.

Eh bien prenez un cerveau moins fortement trempé. Supposez que celui qui le possède a été entraîné par les circonstances qui ne lui ont pas ouvert l'horizon du côté de l'Industrie, à s'adonner au culte de l'art. Il entre à l'Ecole. Il en sort, muni de tous les procédés, armé de tous les systèmes. Il a beau tourner et retourner son fourniment, il n'en peut rien tirer. Bien plus, étant incapable de dessiner une chaise et impuissant à faire un tableau, il n"a pas d'autre ressource que de tendre la main à l'Etat qui l'a fourvoyé, qui est responsable et qui lui doit une compensation.

Quand vous parcourez les galeries d'une exposition , que de malheureux vous notez ainsi au passage ? Est-ce le nombre que vous en alignez ainsi tous les ans qui constitue la force de lart français ? En est-il là comme sur les champs de bataille ? Non, c'est la valeur seule qui compte. Le nombre ne compte pas.

Visitez en revanche une exposition d'industrie. Prenez par exemple les sections industrielles de l'Exposition universelle de 1889. La première chose qui vous frappe est l'absence de notion des styles des différentes époques. Jamais il n'y a eu plus d'habileté de main de la part de l'ouvrier, jamais il n'y a eu moins de connaissances de la part du dessinateur. Il est par suite évident que si dès l'enfance chaque citoyen français recevait l'éducation initiale qui prépare à la connaissance et à la pratique de l'art, vous n'auriez pas du côté des expositions d'artistes un amas aussi banal de formules toujours semblables et que vous auriez du côté de 1 in-

dustrie une science plus complète des éléments indispensables à la construction logique de n'importe quel objet.

On peut donc affirmer que renseignement des arts n'est pas donné à la base comme il devrait lètre, et qu'il est donné au sommet comme il doit ne létre pas.

En veut-on une autre preuve ? Je demandais un jour à un grand fabricant de ferronnerie où il prenait ses dessinateurs. « Je suis fort embarrassé, me dit-il. Quand je les prends au sortir de l'Ecole Centrale des arts et manufactures, ils ont une éducation incomplète, parce qu'ils n'ont pas un assez grand souci de la recherche d'art. Quand je les prends au sortir de l'Ecole des Beaux-Arts, ils n'ont qu'une notion très imparfaite des conditions de la construction et une tendance à faire de l'art, en dehors de toute connaissance de la construction. Le sentiment de la mesure, du pondéré qui est la marque de toute œuvre française du passé, on le puisait jadis dans l'enseignement donné par les corporations, et cet enseignement s'inquiétait de la variété. Aujourd'hui la grande corporation de l'Etat ne s'inquiète pas de ces choses. Elle ne varie pas son enseignement. Tout au contraire. Elle rêve pour lui l'uniformité, mère de l'ennui. »

Ces observations sont absolument justes. L'Etat va même plus loin. Il tend à fonctionnariser les artistes, si bien que tous ceu.x qui vivent en dehors des cadres sont considérés comme des réprouvés.

On a soutenu, non sans raison, que la bourgeoisie triomphante de 1789 s'était taillée, dans la Révolution, des institutions et aussi des habitudes particulièrement propres à favoriser ses intérêts.

Dans le domaine de l'art, rien n'est plus vrai. On vous dit que le mérite est assuré de sa récompense, parce que l'on a institué le concours; mais que malheureusement le concours ne produit pas souvent de bons résultats, parce que les plus méritants n'y prennent point part. Et pourquoi n'y prennent-ils point part, ceux que l'on appelle les plus méritants et qui ont quelquefois la vraie supériorité ? Parce que, à C(')té des concours, on a réservé la commande directe, donnée selon le bon plaisir.

A, STEWENS

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