‹ Le salon de 1896Chapitre 11 sur 64 · LA DÉFENSE DE RAMBERVILLERS · texte numérisé non relu

LA DÉFENSE DE RAMBERVILLERS

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LA PEINTURE

d hommes, disposés avec un ordre parfait comme dans un muséum, alignes avec une symétrie admirable, comme s'il n'y avait eu aucune lutte, lisses et propres comme si ce vaste charnier n'avait tenté ni les loups ni la dent vorace des ours. La peinture rappelle, par le ton, les décalcomanies dont notre enfance a fait son bonheur. On dirait non pas d un tableau, mais d un gigantesque morceau de papier peint. Il est fabuleux que le jury ait récompensé d'une médaille une composition aussi plate.

La Vierge traverse le lit caillouteux d'un torrent réduit par les chaleurs de l'été à une nappe légère d'eau courante. Elle tient avec précaution, dans ses bras, son cher enfantelet. Tandis que d'une pierre à l'autre elle s'élance, pour éviter tout contact avec l'eau, une vision, dans le clair miroir du ruisseau, l'a frappée. En traits de feu, une croix s'y dessine et, sur cette croix, qui voit-elle cloué ? L'enfant qu'elle étreint sur son cœur, mais un enfant devenu homme. Une angoisse effrayante s'empare d'elle. Voilà le motif que M. Salgado s’est avisé de traiter dans une toile qui compte bien deux ou trois mètres en hauteur, quatre ou cinq en largeur, et ce tableau, quoique traité avec une certaine légèreté, peint dans une gamme assez agréable de tons clairs, est un tableau parfaitement ridicule. Eût-il tiré de l'Evangile, le motif serait mince pour un cadre aussi étendu. Or, cette légende, si elle n'a pas été inventée de toutes pièces par le peintre, ne repose sur aucun texte sacré ; tout au plus peut-elle figurer dans les évangiles apocryphes. Le tableau n’est donc plus un tableau religieux, c'est une toile de genre. Admissible, intéressant même dans un cadre restreint, il nous choque avec des proportions démesurées ; il nous paraît d'autant plus prétentieux et plus vide.

Combien je préfère, parmi les sujets religieux, le Martyre de saint Léon , tel que M. Bergès l'a retracé. L'évêque de Bayonne, disent les biographes du saint, prêchait à courte distance des murailles de la ville. Des pirates, en quête d'un mauvais coup, l’aperçurent : comme ils débarquaient à la hâte, le petit auditoire s’enfuit ;

Léon et son frère Gervais restèrent seuls. Tous deux eurent le col tranché par le glaive. Mais, tandis que Gervais roulait à terre, le corps du saint prélat, ramassant sa tête, la prit et la porta en lace d'une des portes. Les pirates, frappés d’épouvante, se précipitèrent vers leurs barques et s’enfuirent.

C’est le moment qu’a choisi M. Bergès pour mettre la scène en action. Revêtu de ses vêtements sacerdotaux, le martyr, à pas lents, s'éloigne et se dirige vers la ville, dont les murailles étalent dans le fond du tableau leurs briques rouges. Ce coin de paysage est charmant. La nature, sous le chaud soleil, est en fête, et la lumière se joue, en fines et spirituelles lumières, sur le ciel éclatant du Midi, sur le sol desséché qui poudroie, sur les tons puissants et harmonieux de la brique. Les personnages accessoires, les pirates, sont traités avec la même justesse de mouvements, le même souci de conscience que le prélat. Un air limpide les caresse, une lumière vive et franche les baigne. Quoique destiné, sans doute, à une église, le tableau ne serait déplacé nulle part. C'est un charme.

Les sujets antiques, sans être nombreux, attirent l'œil. Quelques efforts que je constate et quelques heureux effets que je trouve dans le Cortùge païen de M. Foréau, je n'y vois guère qu’une esquisse assez grande et agréablement composée ; je ne saurais y voir un tableau. Dans ce paysage du soir, où Dionysos, languissamment étendu sur son char, se fait traîner par un attelage de fauves que la douceur de l’amour apprivoise, les souvenirs de Corot abondent, et ces souvenirs ont toujours prise sur nous, mais l'artiste n'a pas su se décider à les faire dominer dans sa toile, en donnant à la nature, prise pour thème, un rôle prépondérant. 11 n'a pas opté davantage pour la mythologie : c'est le défaut capital de sa toile. Elle n'est ni tout à fait paysage, ni tout à fait composition à sujet. C'est un de ces compromis qui accusent un manque de maturation dans l'idée et qui, laissant la conception dans le vague, la dénaturent et la gâtent.

M. Abel Boyé, qui nous avait présenté l'an passé un Homère où

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