LA CORVEE DU FOURRAGE
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LA PEINTURE
il s’était inspiré de la belle pièce de Chénier, L’ Aveugle, nous offre une Nausicaa cette année. Il y montre une troupe de jeunes filles se livrant, sur le déclin du jour, dans un creux de prairie, à tous les jeux du plein air. Il y a encadré, dans un coin verdoyant de paysage qui ne manque pas de style, quoique la notation directe s’y trahisse, de jolies figures féminines aux souples attitudes, aux mouvements légers et gracieux. Son exécution, qui nous avait paru, l'an dernier, un peu molle, a pris de l’ampleur et du corps. La couleur a gagné en franchise et en force. Il y a de réelles promesses pour l’avenir.
Le meilleur des sujets antiques est assurément la Procession , de M. Paul Buffet. Inspiré de la frise célèbre de Phidias, ce long cortège qui se déroule, entre des rangs serrés de badauds, sur les pentes d’une Acropole couronnée par un temple dorique, est une reconstitution ingénieuse, claire et gaie, de la vie publique et religieuse des Grecs. Elle est traitée dans une note ambrée pleine de charme, et nous la louerions sans réserve si les masses populaires, au lieu de s’appliquer, comme des tapisseries, sur le roc, donnaient l’illusion du mouvement et paraissaient vivantes.
Ce n’est pas le seul morceau de peinture d'histoire à citer. On trouve dans le salon d'honneur une grande toile, signée de M. Rouffet, qui donne une impression saisissante. C’est la campagne de Russie. L'état-major impérial, sous le ciel gris, défile avec lenteur sur la neige, et les aigles, déchiquetées par les balles, mordues plus encore par le froid, suivent en cortège attristé leur empereur. La composition n’est pas sans grandeur, et un souffle épique l'anime.
Je ne parlerai que pour mémoire d’un Ismaël, où Madame Demont-Breton s’est inspirée, sans grand intérêt, de la Bible, et d'une scène d’amphithéâtre romain, les Arènes, où M. de Laubadère a mis quelques bons morceaux de nu, mais trop peu d'émotion. La composition, mal agencée, reste froide.
Tous ces tableaux, encore une fois, sont très grands. C’est de l’anecdote agrandie. Combien nous apprécions davantage la façon
dont un peintre belge, M. de Vriendt, nous présente ses évocations historiques. La Création- de l’ordre de la Toison d’or et la Translation des reliques de je ne sais quelle sainte lui ont fourni le sujet de deux tableaux où son culte pour les vieux maîtres s'affirme avec une entière bonne foi. Le goût de vérité n’y est pas moindre que dans les miniatures dont l'école de Memling a enrichi tant de précieux manuscrits, et les dimensions très modestes de ses toiles lui ont permis d'en serrer l'exécution, dans le détail, avec une minutie spirituelle.
L’école belge moderne, avec son naturalisme hardi, ses dons de vie, a produit, dans un épisode de grève envoyé par M. Luyten, une de ses œuvres les plus fortes. Une salle de cabaret, une multitude d'ouvriers en cote bleue, un drapeau rouge arboré sur une table, des bousculades, des bras tendus, des faces exaspérées, des colères, un blessé qu'on vient d'apporter dans un coin, voilà le sujet du tableau. Une frénésie de mouvement y éclate; la foule y est parlante, hurlante, agissante; on dirait l’élan d’une meute. Quant à l'exécution, elle est de la même qualité que le reste, étourdissante de couleur et d'un emportement dont la fougue est unique. Au point de vue strictement pictural, l’œuvre est la plus belle peut-être du Salon. M. Luyten ira loin.