‹ Le salon de 1896Chapitre 15 sur 64 · LA VISITE AU SCULPTEUR · texte numérisé non relu

LA VISITE AU SCULPTEUR

Tbe Ubf«fJ

af tha

Untirertlty d

LA PEINTURE

tas de foin, il a déshabillé un modèle d'atelier; il a souligné sa nudité par une pose dont l’abandon lascif a je ne sais quoi d'ignoble et de bestial. S’il vend jamais sa toile, ce sera chez les marchandes de sourires. Elle ne serait pas déplacée dans un bar. Dans un salon comme dans un musée, elle choquerait.

La beauté qui, dans le tableau de M. Franc Lamy, Sous les saules , expose au soleil, amorti par le voile léger des feuillages, son corps nu, est d'une allure plus chaste. On pourrait, il est vrai, lui reprocher un soupçon de maniérisme, et sa grâce n’est pas exempte de fadeur. L’artiste avait fait mieux l’an dernier. 11 saura, l'an prochain, se rattraper avec une figure plus ferme et d’une exécution plus vaillante.

Nous avons déjà vu, à l'Ecole des Beaux-Arts, parmi les envois de Rome, la fine étude de plein air que M. Lavalley expose sous le nom de Flore. Sous les ombrages de la Villa Médicis, où l'ex-prix de Rome, tout en copiant parfois les vieux maîtres, s'essaye à des recherches toutes modernes, il a planté, dans un sentier en pente, une figure de femme d’une fraîcheur juvénile. Sur le ton rosé de sa peau, sur les blancheurs nacrées de sa chair, il a fait jouer, non sans grâce, d'éclatantes lumières qui ont révolté, par leur impressionnisme un peu vif, le formaliste et traditionnel Institut. Nous avons de bonnes raisons pour être moins sévère. Il y a l'indice, dans ce morceau, d'un tempérament personnel, et ses vivacités de tons, après tout, n’ont rien que de légitime. Un œil subtil y préside, et la hardiesse en est atténuée par la légèreté spirituelle de la touche.

Le Dernier rayon , de M. Paul Chabas, est conçu dans la même note moderne et empreint de la même grâce spirituelle et légère. C'est un coin de rivière où viennent de se baigner trois jeunes femmes. Sur le fond de verdure qui garnit la rive opposée du cours d'eau, le soleil sur son déclin jette des feux qui tiédissent et des clartés qui se meurent. Au premier plan, dans une barque, deux des baigneuses se reposent, et des ombres légères accentuent le modelé savoureux et fin de leurs épaules nues. Enveloppée de draperies mauves, une troisième rejoint ses compagnes en piétinant avec délices

SALON DE 1 8 q 6

dans l'eau claire. C'est une scène exquise et très simple, dont le naturalisme discret, teinté de poésie, est délicieusement idyllique, et dont l'exécution, ingénieusement raffinée, témoigne d'autant d'acquis que de souplesse.

Les Filles d'Atlas sont en chasse. Dans les plaines dénudées de l’Afrique, bornées à l'horizon par des collines de granit d’un rose doux, elles ont poursuivi, dans la fraîcheur du matin, le gibier rare, et les voilà, prises de lassitude, qui s'arrêtent au sommet d’un rocher d'où elles dominent la plaine. Tout en goûtant un repos bien gagné, elles interrogent du regard l’étendue, elles surveillent, de leur observatoire, les mouvements des rapides et craintives gazelles. Sans doute on en signale l’approche, car on voit une, déjà, des chasseresses qui s'apprête à bander son arc. Dans ce tableau, étudié avec beaucoup de soin, il y a des parties excellentes : le paysage est d'un orientaliste sincère, qui connaît la nature algérienne et qui l'aime. Il est exécuté dans une note harmonieuse et douce, et les nus s'y relient à merveille par leurs carnations fraîches et roses. Mais l’exécution des figures est molle, leur éparpillement est fâcheux, et la composition manque d’intérêt par elle-même. M. Leroy nous doit une revanche ; il est de taille à la prendre éclatante.

Le nu académique a toujours des partisans acharnés. M. Bouguereau est à la fois le pontife et le virtuose du genre. Il le traite avec une maîtrise consommée dans son allégorie de la Vague. Sur le sable fin de la plage, une nymphe jolie au possible et de formes irréprochables quoique pleines, s’est agenouillée dans une pose qui rappelle les Vénus accroupies de l'antique, pour recevoir la caresse du flot qui se recourbe derrière elle en volute. L’exécution, comme toujours, est parfaite, mais la peinture a ce ton lustré de l’émail qui peut plaire dans la porcelaine, qu'on a peine à supporter en peinture. Blaireautée à l'excès, elle repousse, comme un panneau de laque, la lumière ; elle donne la sensation, qui choque l’œil, d’une matière lisse et dure. Après tout, c'est affaire de goût. Nous avouons que le nôtre y répugne.

Page 1