LES INTÉRIEURS
Dans la peinture d'intérieurs comme dans les grands tableaux, les sujets pénibles abondent, mais ils ne sont point gâtés par l'emphase, et ils sont présentés dans des toiles de dimensions modestes : double et sérieux avantage.
Dans le sujet que M. Bourgonnier a traité sous le titre, assez trouvé, de Mater dolorosa , il s’agit des tortures physiques dans lesquelles le travail de l’enfantement s'élabore. Etendue sur un lit de fer, une jeune femme, raidie dans un spasme, crispe ses mains,
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LA PEINTURE
d'un côté sur les bras tendus de son mari, de l'autre sur ceux de sa mère. Au pied du lit, avec une sollicitude apeurée, trois jeunes femmes, proches parentes ou sœurs, considèrent le pénible spectacle. Sur le groupe principal, deux d'entre elles projettent les clartés de deux lampes munies d'abat-jour de dentelles. Dans la pénombre du fond, une note blanche : un berceau garni de mousseline attend l’hôte que les lianes de la jeune mère emprisonnent, et dont le premier cri ramènera sur ses lèvres un sourire.
La scène est de l’arrangement le plus habile. Disposés autour du lit de douleur, les personnages sont justes d’expression et parfaits de naturel. Leurs visages reflètent à merveille la souffrance mêlée d'espoir qu'ils ressentent, et l'effet de lumière dans lequel ils se meuvent est noté avec des délicatesses infinies. La couleur est une harmonie délicate de tons clairs. Les blancs, les violets légers, les mauves, les roses tendres, les jaunes clairs y voisinent dans un discret assemblage, sans papillotements inutiles, sans heurt.
Un peintre belge, M. Struys, dont on avait remarqué l'an dernier les fortes qualités de métier dans une Visite au malade , nous est revenu avec un Viatique où l'on retrouve la même richesse de couleur, la même pâte abondante et grasse, le même don du relief, la même facture énergique, un peu lourde. Précédé du sacristain en surplis, le prêtre en chape, avant d’entrer dans la pièce où le moribond auquel il porte les saintes huiles agonise, traverse une salle basse. Tandis que la mère est allée préparer le malade à recevoir les consolations de la foi , le père s'est effondré sur une chaise, et la femme ou la sœur, agenouillée contre un fauteuil de paille, cache désespérément dans ses mains sa face convulsée. Cette page, d'un naturalisme brutal, est poignante.
Belge comme M. Struys, M. Dierckx a des dons de peintre analogues. Il les gâte en partie, cette année, par une recherche de légèreté, de liberté dans l'exécution, de souplesse qui ne convient pas à son tempérament. Son Coin de table à l'Œuvre de la bouchée de pain ne vaut pas, à beaucoup près, le Fumoir dans un Hospice
de vieillards , qu'il avait antérieurement exposé. Ses groupes de femmes et d’enfants, assis en désordre sur des bancs, sont reliés assez maladroitement, et la bizarrerie du cadre, dont la partie inférieure forme une espèce de damier qui prolonge le carrelage de la salle, n’ajoute pas peu à l’impression d’incohérence que donne le tableau.
On s’était vivement intéressé, l’an passé, à un Ouvroir de Sœurs grises où M. Boquet avait représenté dans une salle basse, éclairée par une lumière grise, une demi-douzaine d'orphelines occupées à des travaux de couture. Le motif lui ayant réussi, l’artiste l’a repris à nouveau, en se contentant de le modifier quelque peu. C’est jour de fête, et l'on va processionner dans la ville. Pour former l’avant-garde du cortège et semer des fleurs sur le sol devant le Saint- Sacrement, le curé de la paroisse a réquisitionné les plus sages d'entre les fillettes. Dans le parloir de la communauté, une bonne Sœur à longue cornette blanche met la dernière main à leur ajustement. D’une pelote qu’une de ses orphelines lui présente elle tire des épingles qu’elle pique çà et là, dont elle attache sur la robe blanche le voile blanc, dont elle fixe autour du cou la ruche blanche. Une haute fenêtre, qui donne sur une cour intérieure, éclaire cette jolie scène d’un jour froid, dont le jeune peintre a rendu toutes les délicatesses avec une précision légère, qui est un charme. Il n’a pas mis moins de justesse dans ses études de types : les mouvements de la Sœur, des fillettes, sont harmonieux à force d’aisance ; ils ont cette grâce instinctive que donnent tout naturellement à leurs gestes les êtres jeunes et simples. Pas un des personnages ne pose, et l’extase de l’enfant toute menue qui, dans un transport d'admiration, joint les mains, est d’autant plus expressive qu'elle a été saisie sur nature.
M. Buland s’était renfermé jusqu’ici dans une spécialité de types rustiques observés avec une mordante mais sèche âpreté. On se rappelle ses intérieurs de forge, d’église, de cabaret, son Tir à l'arc , ses Plaideurs devant le juge de paix. Rarement l’état d’âme du
LA PEINTURE
rustique s'est marqué, dans des tableaux de genre, en physionomies si fouillées, en caractères si précis et si nets. Si l'artiste, à ses dons de relief, avait joint quelques qualités d’enveloppe et quelque souci de l’atmosphère, ses tableaux auraient été de premier ordre. M. Buland s’en est-il rendu compte ? S'est-il rangé de lui-même aux
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conseils que ne lui ménageait pas, malgré ses sympathies pour lui, la critique ? Peu importe. Le fait est qu'il a renoncé à nous présenter dans ses toiles une humanité de bois sculpté. Son Berceau vide accuse dans sa manière de peindre une transformation radicale. 11 y montre affaissé, au retour de l'enterrement, sur des chaises, en face du « dodo » de l’absent, un jeune couple de paysans endeuillés. Leur allure hébétée, leur face morne, leur gaucherie que l'endimanchement accentue, sont transcrits avec la justesse qui caractérise tous les ouvrages de l’artiste. Du noir des vêtements, de son contraste avec les rideaux blancs du berceau, il a tiré des
effets de couleur dont nous l'aurions cru jadis incapable. On ne trouvera guère à regretter, dans le tableau, que le fond sur lequel les figures se détachent, un manteau de cheminée dont le lambrequin de drap bleu , agrémenté de galons , garni de tresses, détonne dans une maison de paysans. Il suffit d'une invraisemblance comme celle-là, d'un détail maladroitement présenté, inutile, pour faire taxer d'insincérité un artiste et compromettre irrémédiablement son succès.
Ni la simplicité ni la bonhomie ne font défaut à la Lecture du testament , de M. Baugnies. Autour du tabellion et de son clerc, assis dans l'embrasure de la fenêtre, au grand jour, les héritiers, dans des postures attentives, sont plantés. L’effort qu'ils font pour saisir sous les formules légales le sens précis des articles se traduit par la lourdeur avec laquelle ils s'appuient sur le panier que supportent leurs genoux réunis, par le mouvement machinal dont ils tourmentent l'étoffe de leur pantalon de gala. Et l'on sent que la vieille mère ellemême, dans le coin 011 elle s'est retirée solitaire, sous l'attitude désolée qu’elle affecte, partage les préoccupations de ses enfants et suit avec inquiétude la lecture. L’exécution, dans les personnages, est peut-être un peu appuyée, mais l’effet de lumière est heureux, et le morceau est d'une belle tenue dans l'ensemble.
Dans la note gaie, l'intérieur de Barbier breton, de M. Joseph Bulfield, vaut le précédent comme étude de types. Il le dépasse en animation et en finesse narquoise ; il le dépasse aussi, dans l'exécution, en variété, en légèreté, en souplesse.
Le Cabaret breton, de M. Mennesson, vaut surtout par les dons de la couleur; ce n'est guère, à proprement parler, qu’une exquisse, mais une exquisse vigoureuse, enlevée avec autant de décision que de franchise.
Un Relieur, de M. Debaene ; un Intérieur, de M. Jules Petit; un Graveur en pierres fines, de M. Burdy; une Maréchalerie, de M. Delahaye, sont des morceaux plus poussés, mais dénotent des préoccupations identiques. C'est le caractère commun à tous les jeunes, quel