DANS L’ANTICHAMBRE
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LA PEINTURE
De M. T ito Lessi à M. Alberti, qui s'est inspiré de l'actualité en nous montrant Yvette Guilbert dans sa loge, il y a quelque distance. Le dessin n’est pas d'une sûreté absolue, il y a quelque indécision dans les gestes ; mais l'effet de lumière n’est pas désagréable, et l'artiste, qui d'ailleurs est un jeune, y atteste un progrès très réel sur ses essais précédents.
Les qualités sérieuses ne manquent pas dans une intéressante petite toile de M. Lambert,
Five o clock. Le geste de la jeune mère donnant le sein, près du fourneau de fonte où mijote la soupe, à un bébé de quelques mois , est d'une vérité exacte, amusante. Les deux fillettes, groupées autour du feu et grignotant avec tranquillité leur pain sec, sont aussi justes d'allures qu’expressives, et la scène, dans son intimité, serait touchante si l'auteur s'était résigné à mettre un peu moins d’esprit dans son titre. Appliquer le mot
prétentieux de five o clock , par lequel le snob désigne à l'anglaise le petit goûter de cinq heures, à la tetée d’un enfant au maillot, me paraît le comble du ridicule. C’est un genre d'esprit dont les commisvoyageurs sont friands, mais eux seuls.
Un des personnages les plus difficiles à transporter du roman dans les arts est celui de Manon Lescaut. L'héroïne galante mise au monde par l'aventureux abbé qui porta le nom de Prévost et qui déshonora quelque peu la soutane dans les scandaleuses folies de
sa jeunesse, est une nature bien complexe pour que le pinceau essaye, avec quelque chance de succès, de la traduire. Aussi M. Lynch, pour nous intéresser à son sort, a-t-il choisi le moment où la condamnation prononcée contre la courtisane produit sur elle l’effet d’un coup de massue et simplifie du coup ses sentiments. Le bâtiment royal qui va la transporter, par delà l'Océan, dans la Louisiane, se balance majestueusement sur ses ancres, dans les lointains de la rade, et la chaloupe qui renferme les filles fait force de rames pour le rejoindre. Entassé dans la barque, le troupeau s'en donne à cœur joie. Des mégères à face ignoble engagent avec les rameurs une conversation qui doit être salée, car elles rient à gorge déployée. D'autres, plus jeunes, moins effrontées, sourient paisiblement à l'avenir. Des Grieux, assis à l’avant, près de Manon enveloppée dans sa mante et plongée dans une morne stupeur, la soutient d'un bras affectueux. Nous ne nous représentons pas autrement l’épisode du départ et l’attitude des amants éplorés. Le naturel et la grâce fine de la scène, la sûreté du dessin, l'habileté de l’exécution font de ce tableau si bien équilibré, si soigneusement étudié, un des plus parfaits que le genre anecdotique nous montre.
S'il fallait en croire certaines gens qui se pâment devant tout ce qui vient d'Angleterre, le Jeune Duc d'Orchardson serait une simple merveille. Nous ne partageons pas ce sentiment. Nous y voyons l'œuvre d'un habile, à coup sûr, mais d’un habile qui fait trop bon marché, suivant nous, de l’observation et de la vérité. Analysez en effet cette grande toile. Dans un luxueux salon du dix huitième siècle, aux boiseries tarabiscotées et dorées, une grande table en fer à cheval. A la place d'honneur, au centre, un jeune homme à l'air morne. Ses compagnons ont beau se lever, le verre en main, et boire à sa santé, car c’est son anniversaire qu'ils fêtent, l’amphitryon garde le même sourire contraint; la même expression de désenchantement se lit sur sa physionomie fatiguée, sur ses traits tirés par l'orgie.
Le sujet, convenez-en, n’est pas neuf. 11 traîne partout depuis des
Eugène LE ROUX
LE CABARET CHAMPETRE
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LA PEINTURE
siècles. Ménandre chez les Grecs, Térence chez les Latins l’ont traité. C’est l’histoire du fils de famille trop tôt abandonné à lui-même et qui gaspille sottement sa fortune, sans arriver d'ailleurs à se distraire.
Par quel moyens l’artiste, en remettant cette vieille histoire à la scène, a-t-il tenté de la rajeunir? On les cherche. Tous les convives ont exactement le même profil. Sous la diversité des perruques, tantôt blondes, tantôt foncées, tantôt rousses, on retrouve le même modèle d’atelier capable, si l'on veut, de donner un mouvement juste pour chacun des personnages qu’il figure, incapable de varier son expression et son type.
Quant à l’exécution de ces mêmes personnages, elle est creuse, et si le tableau ne se recommandait par quelques délicatesses de facture dans le détail, si la table, avec son encombrement de fleurs et de fruits, d’argenterie, de vaisselle et de cristaux, n’était un fin morceau de nature morte, on serait sévère pour cette manifestation d’art toute banale.
La peinture est autrement serrée dans le Mariage de convenance de M. Lorimer. Si le sujet, là non plus, n’a rien de neuf, si le spectacle d’une jeune mariée en robe blanche, sanglotant éperdument sous son voile, au moment où ses demoiselles d'honneur viennent la prendre pour la conduire à l'église, est un spectacle déjà cent fois vu, en revanche on sent dans le morceau une préoccupation de serrer la nature qui éveille, malgré tout, l'intérêt. Peut-être cette peinture si adroite, si minutieuse et si propre n'est-elle pas exempte de sécheresse, peut-être aussi le petit paysage entrevu par la fenêtre ouverte vient-il trop en avant, mais l'exécution n’en est pas moins d'un artiste singulièrement sûr de lui, et curieux.
L’exécution est d'un mérite secondaire dans l'anecdote envoyée par M. Chocarne-Moreau, Y Occasion fait le larron , mais l’idée a tout au moins le mérite d’être drôle. Devant la baraque de bois occupée par une marchande de journaux, un petit pâtissier contemple, en extase, les derniers numéros du Journal amusant et du Rire.
Alléchés par la vue des gâteaux que renferme la manne, deux ramoneurs en subtilisent doucement quelques-uns.
La Diseuse de bonne aventure , de Madame Maximilienne Guyon, ne manque ni d observation ni d'esprit. La chiromancienne assise à sa table, en face d'un gros livre, et regardant d’un air inspiré la main
fine que lui tend une jolie cliente , est un type achevé de vieille roublarde, et le trouble de la visiteuse, l'attitude simplement curieuse de l’amie dont elle s’est fait escorter sont d’une parfaite justesse. Ajoutons que jamais encore Madame Maximilienne Guyon n'a fait preuve d'autant de finesse et de sérieux dans le pinceau. Sa petite toile est irréprochable et charmante.
Contentons-nous maintenant de citer M. Kaemmerer , toujours coloré et précis dans une Parade de foire; M. Gérôme, qui a eu la fantaisie de reconstituer, avec la science d’un historien, le scrupule d’un archéologue, une promenade de nuit dans le parterre d’eau, à Versailles, sous Louis XIV vieillissant; M. Wagrez, dont le Tannhailser au Venusberg est d’une adroite et fine mièvrerie; M. Brispot, dont les Sonneurs de village sont un poème, et dont la petite scène intime, Trop de caresses , est rendue avec délicatesse; M. Bompard, dont les Perlières de Venise constituent un des tableaux les mieux venus qu'il ait à son actif, une page vivante, grouillante, colorée, une remarquable étude de types et de mœurs populaires vénitiennes.
A . H 1 K S C H La, om foy 06