‹ Le salon de 1896Chapitre 27 sur 64 · W. P R AT T · texte numérisé non relu

W. P R AT T

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LA PEINTURE

L Antichambre de M. Laissement n'est pas à dédaigner. La peinture est sans éclat, un peu froide, mais les lumières y sont d'une jolie qualité, et le jeu des physionomies est trouvé. Signalons encore le peintre attitré des mœurs grecques, M. Ralli , avec sa Vendeuse de cierges ; M. Clairin, avec ses Convalescentes rentrant à Mur ano ; M. Finn, avec sa Boxe américaine ; M. Eugène Le Roux, dont le Cabaret champêtre , avec ses amoureux en costume Directoire, est gentiment troussé; Madame Euphémie Muraton, avec sa Famille de lapins ; M. Bacon, avec son intérieur d’église rustique d'une coloration claire et gaie; M. Bouchor, avec son Cidre nouveau; une composition ingénieuse et fraîche de M. Paupion, le Repos de la Vierge; la Proposition délicate , de M. Deully; Madame Wentworth et sa Dévotion à Saint Antoine ; une figure d'expression, Fera-t-il beau? de M. Gustave Jacquet; la Prière matinale , de M. Poilleux Saint- Ange; une Dispute entre petits vagabonds, de M. François Reynaud ; la Vieille au fagot , de M. Hirsch; le Gêneur , de M. xMayet ; la Pêche à l’anguille , de M. Ravaut.

Accordons une mention toute spéciale à M. Edouard Gelhay. Son Premier-né et sa Vaine attente l’affirment comme un des peintres les plus raffinés du plein air. Ici, sous les ombrages d’un grand parc, une jeune mère joue à cache-cache avec un bébé vêtu de rose. Là,

sur un banc de jardin, une amante se désespère en constatant que

l'aimé, oublieux de ses promesses, ne vient pas. Le thème, en lui-

même, est quelconque, mais l'artiste, en le traitant avec simplicité,

en l’associant à un effet de lumière très fin et délicatement observé, a brodé sur le vieux motif des variations inattendues et très fraîches. Il mérite d'en être loué sans réserves.

Aucune restriction, non plus, dans l'éloge accordé par tous les bons juges à un artiste anglais, M. P.-Melton Fisher, pour sa Nuit d'été à Venise. Il est neuf heures du soir. Le dîner terminé, on a passé de la salle à manger de l’hôtel sur le balcon au-dessous duquel miroite le Grand Canal. Aucun bruit. A cette heure, le vaporino ne marche plus et les gondoles sillonnent seules, avec de légers clapotis,

les eaux noires. C’est le moment que les chanteurs populaires choisissent pour venir, dans un bateau pavoisé, donner leur sérénade aux hôtes étrangers de la ville, sous les fenêtres du Grand Hôtel. Et d'instant en instant, près de la lourde barque, des troupeaux pressés de gondoles s’amassent, tandis que, sur le balcon, parmi les feux mourants des lanternes, les esthètes et les simples curieux des deux sexes, amollis par l’universelle langueur, laissent leurs âmes se perdre en d'interminables songeries d'une pénétrante douceur. Cet effet de nuit, M. Fisher l’a traduit avec autant de justesse que de charme : il flotte dans sa toile du rêve, mais le rêve n'y fait pas tort à la réalité; les personnages, tout en s’estompant dans la nuit, prennent un relief d'autant plus saisissant qu'ils sont frappés çà et là de capricieux et brutaux jets de lumière. L'œuvre est aussi réussie qu’audacieuse.

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