LES BOUCHES INUTILES
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LA PEINTURE
M. Dameron dans son Effet de soir , M. Dainville dans son Crépuscule, M. Cornellier dans ses Environs de Marseille , le sens et le souci des notes douces, il est condamné à de brillants, mais vides à peu près , aux redondances déclamatoires et pompeuses dont M. Nozal, chaque année, nous offre le régal monotone.
On peut voir la nature autrement, on la verra de plus en plus autrement dans les années qui vont suivre. Un courant se dessine qui semble éloigner nos artistes du trompe -l’œil de l imitation littérale pour les ramener à une conception plus personnelle, à une traduction plus idéaliste de la nature. Ils commencent à se dire à nouveau que les choses, elles aussi, ont une âme, et qu'il y a plaisir, en représentant les choses, à mettre en évidence cette âme.
Ils se distinguent nettement, sur ce point, de leurs devanciers immédiats. Ceux-ci, dans leurs interprétations, cherchaient à mettre d'accord la tendance à l'exactitude et le goût d'une représentation ennoblie. Tel le vieux et robuste Harpignies. La grande page qu'il expose, la Loire , est d'une admirable tenue. Quiconque a vu le fleuve, en été, paresseusement alangui sur les sables mouvants de son lit, le reconnaît dans la toile du maître et le trouve criant de vérité. Mais, si l’aspect général est exact, l'artiste ne s'est pas cru obligé, dans le détail, à une fidélité absolue. Il a modifié, il a recomposé à son gré les harmonieux bouquets de bois qui s'échelonnent sur les rives et les encadrent avec une noblesse si fière. Même caractéristique dans une superbe page de M. Camille Bernier, le Bois de Kerlagadic, en Bretagne.
Les nouveaux idéalistes, au contraire, semblent entrer plutôt dans la voie que M. Pointelin, naguère, s'est frayée. Ils recherchent les formes vagues et les aspects indécis que donne le soir même aux sites les plus fortement dessinés. Dans cette note, on trouvera un accent très remarquable aux paysages rêveurs de M. Albert Gosselin, au Mont Saint-Michel de M. Noirot, et au délicieux effet de lune que M. Eymieu intitule Nocturne. A noter également V Aurore, de M. Japy, la Lande de bruyères roses , de M. Didier-Pouget, la Terre
promise, de M. Adrien Demont, le Barrage , de M. Paul Lecomte et, dans un genre plus robuste, le Clair de lune après l'orage sur la mer et la Vallée des Mac Gillycuddies, de M. Champeaux.
N'oublions ni les fleurs et les fruits de M. Kreyder, ni les roses de Madame Mac Nab, ni les natures mortes si savoureuses et si fines de M. Chrétien. Rendons hommage aux jolies notes parisiennes de MM. Luigi Loir, Cagniart et Guillemet, à la Croix des Marins de M. Chetwood-Acken, à la Bergère de Rolleboise , de M. Ridgway Knight, aux Chandelles, de Mademoiselle Carpentier, à la Soupe du laboureur , de M. Vayson. Rappelons qu'il existe une école, tous les jours plus florissante et plus maîtresse de ses sujets, de peintres orientalistes. Citons les paysages algériens, éclatants de lumière, mais d'une lumière que l’artiste a su rendre douce et infiniment harmonieuse, de M. Rigollot, la Cornée du fourrage , de M. Pâris, le Soir et la Provision de Bois , de M. Gustave Pinel, les Habitations flottantes sur le Fleuve rouge, de M. Gaston Roullet.
Contentons-nous de signaler, parmi les marines, une Marée montante magistrale, de M. Ravanne, et un brillant morceau de M. Chabanian, Lever de lune sur /’ Atlantique à Beg-Meil. Joignons deux animaliers, MM. Bisbing et Barillot, à cette liste : nous terminerons ainsi par d'admirables morceaux de peinture. Ni Troyon ni Van Marche n'ont rien fait de plus puissant à la fois et de plus fin que les vaches hollandaises du premier, paresseusement étendues, vers le soir, dans les prairies qui bordent l'Escaut. Quant à Barillot, les taureaux et les génisses qu'il brosse dans des paysages normands d'une incomparable énergie, mais d'une énergie souvent délicate, le désignent clairement comme un maître.