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LA SCULPTURE
La sculpture, cette année, a généralement paru pauvre : il était difficile qu’il en fût autrement. On ne produit pas tous les ans des chefs-d’œuvre, et la riche moisson de l’an dernier avait épuisé nos sculpteurs. Tout entier au travail de la nouvelle Jeanne d'Arc promise à la ville de Reims et inaugurée avec tant d'éclat, récemment, sur le parvis de la vieille cathédrale, Paul Dubois n’a pas exposé. D’autres, parmi les plus qualifiés de ses confrères, ne se sont rappelés au public que par de menus bibelots ou des travaux de second ordre, et si quelques-uns, parmi les jeunes, ont produit des morceaux dignes d'une sérieuse attention, le grand nombre a fait de bon métier plutôt que du grand art.
La souple figure de Danseuse dont M. Falguière a traduit en beau marbre la nudité provocante et svelte, le voluptueux déhanchement, le torse déformé et maigre, mais d'une nervosité juvénile, comptera, dans l'œuvre naturaliste du maître, parmi les morceaux sinon les plus fiers, du moins les plus expressifs.
Le Saint Michel que M. Frémiet montre en plâtre, avant de le faire reproduire, pour l'Etat, en cuivre repoussé, rappelle par la noblesse aisée de la pose et le charme triomphant du visage, par la précision savante du costume, par l’ingéniosité aussi de l'arrangement, les exquises trouvailles des imagiers religieux de notre moyen âge. Il n’en est pas moins, sous l'armure de fer qui le protège, d’une inspiration et d’un sentiment modernes, et ses ailes d'archange, éployées, feront merveille, au sommet de la grande tour qui domine, sur le mont Saint-Michel, le robuste et fier assemblage des constructions conventuelles.
Le monument commémoratif dans lequel M. Antonin Mercié a
retracé, sous forme allégorique, l’héroïque résistance de Châteaudun aux Prussiens, en 1870', a beaucoup attiré l’attention. Il méritait pleinement de la fixer. Cette figure de femme accroupie, sur un cadavre d’homme , entre les jambes d’un garde national qui ajuste un ennemi invisible, est d’une saisissante beauté. Dépoitraillée, l'œil hagard, les cheveux épars en longues mèches, elle crispe sur un pistolet d’arçon la main droite et s'apprête, elle aussi, à vendre sa vie chèrement. C’est un morceau d'une exécution frémissante, exécuté avec une superbe largeur.
L’État, bien inspiré cette année, a acheté d'office, avant l’ouverture du Salon, un Combat de panthères qui a lutté, pour la médaille d'honneur, avec le beau groupe décoratif de M. Gustave Michel, Y Inspiration, et qui nous paraît, tout compte fait, l'œuvre la plus caractéristique, la plus neuve, en sculpture. Acharnés l'un sur l’autre, les deux fauves se lacèrent de leurs griffes, se déchirent de furieuses morsures. L’étonnante souplesse de leurs corps et le prodigieux élan de leurs muscles ont été rendus par l'artiste avec une sûreté infaillible, avec un sens profond de la vie, et l’on a salué dans l'auteur, M. Gardet, un continuateur de Barye qui eût été, si Barye vivait encore, son rival.
Dans un genre différent de statuaire, le Volubilis, de M. Alfred Boucher, a suscité une légion d’admirateurs enthousiastes. On a goûté avec délices la grâce chaste et la délicatesse ingénue de cette figure en haut-relief de jeune fille qui se détache sur un fond de haute futaie ciselé avec une rare finesse en plein marbre. C’était une terrible gageure que de traiter, sans tomber dans la mièvrerie, un sujet d'une nature aussi périlleuse, un morceau de genre aussi fin. M. Boucher s’en est tiré à sa gloire : nul ne s’en étonnera.
Un romantique attardé, M. Becquet, a mis dans un cadavre de Christ, exécuté avec une patiente minutie, avec une intraitable et sévère conscience, tout ce que le motif peut contenir d’émotion sincère et poignante. M. Pézieux depuis plusieurs années, s’est affirmé comme un maître par des figures d’un pénétrant modernisme où respire une
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LA SCULPTURE
grâce tout antique. Il semble vouloir renouer, avec sa Méditation , la tradition depuis longtemps oubliée de ces figures indécises où se
A. MERCI E — Pour l'Jfonaeur /
complaisait l’art grec, et qui tiennent, par l'imprécision du sexe, par la [mollesse et le charme des contours, le milieu entre la femme et l’éphèbe. Les connaisseurs, qui savent avec quelle habileté l’artiste sait traiter le marbre, quelles finesses imprévues il y ajoute quand il fixe les formes dont il n'a cherché dans le modèle primitif que
l’ébauche, attendent beaucoup de son œuvre, dont le plâtre les a ravis.
Il y a lieu, dans la masse compacte des jeunes, de s’intéresser à une demi-douzaine d’artistes. La Tempête , de M. Larché, est un groupe d’une invention tragique. Dans un tourbillon de nuées qui s’écrasent sur la crête des vagues, des formes féminines se convulsent, avec une étrange puissance, en attitudes tourmentées et superbes. La ville de Paris a fait l’acquisition de cette belle œuvre. Elle s’est fait honneur en l’achetant.
Le bas-relief envoyé de Rome par M. Gasq, Héro et Lé an dre , a également fait sensation. Il est conçu à la moderne dans un genre qu’il paraissait difficile de renouveler. La grâce des attitudes y est souveraine : elle ne porte pourtant nulle atteinte à l’étude sévère des formes. On y remarque, il est vrai, des trous d’ombre qui n’auraient rien d’excessif dans un bronze, mais dont l’effet, dans le marbre, est choquant. Il n'y en a pas moins de grands espoirs à fonder sur un artiste aussi jeune.
Un autre Romain, M. Lefebvre, est l’auteur d’un Christ émacié que le fardeau barbare de la croix vient d’abattre, pendant la montée du calvaire, sur le sol. Avec le Christ gisant de M. Just Becquet, c’est le seul morceau de statuaire religieuse où nous ayons trouvé, depuis bien des années, des qualités d’exécution vraiment fortes.
Mais M. Becquet, à ses qualités d’exécution n’a pu joindre que des qualités d'expression très restreintes. Le cadavre d’un Dieu et le le cadavre d’un homme se ressemblent. Il y a bien autre chose à tirer d'un Dieu agonisant. Ce Dieu agonisant, M. Lefebvre l'a interprété avec une intensité poignante d’émotion, et son marbre est un des morceaux les plus dramatiquement nobles, et en même temps les plus simples, qu'ait jamais inspirés l’art chrétien.
Deux autres envois de jeunes s’imposent à l’attention : la Psyché délicate et fine que M. Roger Bloche fait enlever, sur un lit moelleux de nuages, par un Cupidon que transfigure un amour idéal, et le couple antique d'une jeunesse si chaste, que M. Jean-Marie Boucher