M. PU VIS DE CH AYA N N E S
'il était nécessaire de démontrer une fois de plus que l’œuvre d'art n'a rien à voir avec la transcription littérale de la nature dont le réalisme a fait son credo, il suffirait, pour en trouver une preuve décisive , d’entrer au Salon du Champ de Mars.
Toutes les écoles y sont représentées ; on y oflficie suivant tous
les rites, et les morceaux de bravoure, dans toutes les formules connues, y abondent ; la seule œuvre pourtant qui satisfasse pleinement le visiteur est une œuvre hautement idéaliste. Plus radieuses encore, s'il se peut, que ses Muses de l’an dernier, les compositions de M. Puvis de Chavannes, destinées à la Bibliothèque de Boston, donnent à l’œil, au cœur, au cerveau la sensation la plus prolongée, la plus pleine ; mais la réalité, au sens absolu du mot, n'y est pour rien : vous n’y trouverez ni un paysage ni un type copiés d'après nature. L’artiste, en revanche, a pris à la nature une documentation qu'il a longuement méditée pour l'interpréter ensuite à sa guise.
En l’interprétant, toutefois, il n’a point affaibli l’accent de la chose vue. Dans les modifications qu'il a fait subir aux motifs, il a porté un merveilleux esprit de mesure. Il leur a laissé, tout en les remaniant, un goût de vérité qui, mêlé à son inspiration, la parfume et vivifie, en la consolidant, l’œuvre entière.
D'autre part, jamais inspiration ne fut plus simple. Dans les panneaux qui composent l’œuvre actuelle, le maître a morcelé, pour la préciser davantage, 1 idée d'ensemble exprimée dans sa composition antérieure. En tableaux caractéristiques ou en allégories faciles à saisir, il a évoqué les occupations favorites de chaque muse et nous avons sous les yeux cinq sur neuf de ces compositions séparées.
Ici, dans un paysage montagneux, par une nuit qu'on sent douce et tiède, sous le poudroiement lumineux des étoiles, des figures pensives observent le cours rapide et calculent la marche des astres : c’est l’astronomie, inventée par les bergers chaldéens.
Là, dans une prairie mollement ondulée, bossuée par endroits de larges roches, et fermée d'une ceinture de forêts dans les fonds, serpente et miroite un ruisseau où des génisses éparses vont boire. Des toits de paille protègent des ruches, des hêtres élancés dressent dans l’air, rigides comme des hampes et pourvus seulement de maigres feuilles, leurs fûts adolescents d'un ton gris. Un poète au front ceint de lauriers, à la blanche tunique enserrée d’une draperie d'un bleu