‹ Le salon de 1896Chapitre 35 sur 64 · LA CASCADE · texte numérisé non relu

LA CASCADE

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LA PEINTURE

pâle, médite, appuyé contre un arbre, sur cette rustique et calme harmonie : c’est Virgile et la bucolique.

Plus loin, Eschyle et la poésie dramatique.

A perte de vue, c’est la mer, cette mer d’un bleu idéal qui baigne les côtes escarpées, découpées à l’infini, de la Hellade. Un air léger, transparent, la caresse; d'imperceptibles vagues y frissonnent et de loin en loin frangent son azur d’écume blanche. Un semis de récifs la hérisse ; un ciel immuablement pur flotte sur elle. A l’ombre d'un rocher, sur le granit moussu d’une falaise, un rêveur solitaire goûte la paix propice aux songeries poétiques. Son corps étendu sur le sol est drapé d’une de ces étoffes de laine qu’on teint, dans les fabriques sidoniennes, de pourpre lilacée. Appuyé sur le coude, son torse nu et puissamment modelé se relève, et tandis que sa belle tète réfléchie, qu'une main énergique soutient, révèle le travail intérieur, le rêve qu’il poursuit se condense et prend corps, à l'appel du peintre, sur les flots. A la pointe d’un rocher, une forme humaine enchaînée se convulse ; un vautour, au-dessus d'elle, tournoie et des profondeurs de la mer surgit un vol éploré de figures blanches dont les chants vont assoupir la torture et bercer la douleur du patient : les Océanides consolent Prométhée enchaîné.

Après la poésie dramatique, l’épopée.

Toujours la mer hellénique, toujours le même ciel clair, mais dont l’azur a pris les tons de la turquoise. Au lieu d'une falaise, c'est une grève, avec des rochers çà et là. Sur la saillie d'un de ces rocs, un blanc vieillard est assis, à l'abri du vent, près d’un bosquet de lauriers. Sur ses yeux sans regard tombent des paupières inertes : c’est Homère. Ses deux créations, l'Iliade et l'Odyssée, le couronnent. La première a pris la forme d’une guerrière casquée comme Pallas, et, comme Pallas, armée d’une lance ; l'aventureuse Odyssée, coiffée du bonnet de laine des matelots, tient une rame : elle s'est drapée, en souvenir des tempêtes qu’ Ulysse vit éclater, dans un manteau dont le gris ardoisé contraste avec le cliitôn de l'Iliade évocateur, par la sonorité de ses tons, de fanfares pfuerrières.

Ailleurs, enfin, c’est le passé remis au jour et ressuscité par l'histoire.

Sur les civilisations d’autrefois, les siècles, un à un, ont croulé. Palais et temples, ensevelis sous des amas de poussières, ont formé à la surface de la terre des collines sur lesquelles des forêts entières ont poussé. Voici qu’une excavation, tout à coup, au flanc d’un de ces coteaux s’est ouverte, et dans le trou béant les nobles lignes d’un temple dorique apparaissent. Enveloppée, par-dessus sa palla toute blanche, d’une draperie d’un rouge assourdi, l'Histoire, couronnée, comme les autres muses, de laurier, descend sur le bord même de la fosse où gît le temple antique. Le génie de la science, porteur d’un flambeau, l’accompagne. Et l’Histoire, penchée sur l’inconnu, l'interroge. On devine, au geste impérieux de son doigt levé, que de ses lèvres des paroles magiques s’échappent et qu’elle adjure les temps qui ne sont plus de livrer aux temps présents leur secret.

L’allégorie est d’une beauté souveraine que la majesté du paysage rehausse. Etagées sur la crête du coteau, les futaies, parmi leurs troncs noueux, laissent passer les clartés paisibles du ciel. Sur le sol éboulé de la crevasse, des lauriers-roses groupés font un contraste charmant avec la mélancolique tristesse des ruines ; ils en relient harmonieusement les notes ternes aux notes étoffées du beau rou^e qui drape si noblement la Déesse.

Même harmonie subtile, même puissance dans le groupe si heureusement pondéré de l’Eschyle et des Océanides. Partout, dans l’exécution, même largeur, avec des moyens toujours simples. Dans les nus enfin, même relief, même plénitude de forme, même accent d’inoubliable grandeur.

Et c’est là l’œuvre d’un homme qui a soixante-dix ans écoulés ! Ce rajeunissement perpétuel, cette fraîcheur, cette lucidité toujours plus marquée de la pensée, cette couleur qui, d’année en année, se fait plus riche, cet accord toujours plus parfait du pittoresque et du style tiennent vraiment du prodige, et l’expression, pour les louer, fait défaut. Le mieux est de s'abstenir... et de saluer.

A CROCHEPIERRE

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