SOIR SUR L'ESCAUT
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LA PEINTURE
des yeux humains, nullement habitués à regarder en face le soleil, l’éclat en est difficilement supportable. Sans doute elle s'harmonise à merveille avec les notes claires des tuniques, avec les notes blanches de la table, elle ne s’harmonise, par contre, aucunement avec la note criarde du vin que le Christ a versé dans son verre et qu’il montre à ses disciples en leur disant : « Ceci est mon sang. » Notons enfin que, dans le groupe des apôtres , les visages sont d'une jeunesse vraiment excessive. Les disciples du Christ, à part Jean, étaient des hommes faits, non des adolescents, à plus forte raison des adolescents qui, par leur attitude, leur expression, leur regard, manifestent des sentiments raffinés en complet désaccord avec la grossièreté toute rustique des apôtres.
Voilà pour la critique. — 11 y a place, plus encore, pour l'éloge. Une fois admis les visages, avec leur caractère un peu trop accentué de jeunesse, on les trouvera tous traités, en façon de portraits, avec une recherche minutieuse du type. On rendra également hommage à la composition, bien équilibrée et bien une, à la délicatesse, peutêtre un peu trop menue, un peu trop miniaturée, du détail, et surtout à l’exquise finesse des natures mortes étalées sur la table. Ce n'est pas assez pour faire de l’ensemble une œuvre définitive et maîtresse ; c’en est assez pour le marquer d’une note point banale et donner à qui l’examine la sensation d’un effort grand et noble. Par ce temps de peinture facile et lâchée, l’éloge n’est pas mince.
Dans le genre décoratif, M. Guillaume Dubufe s'est distingué cette année par un ensemble ingénieux, bien compris, pour l'exécution duquel il s’est adjoint MM. Montenard, Rosset-Granger et La Touche. Le salon-bibliothèque qu’il nous offre encadre dans ses lambris bleu foncé six panneaux où se déroule, dans une sérénité lumineuse, le merveilleux décor de Capri. On pourrait trouver à redire à l’arrangement architectural, à cette bibliothèque maigrelette enchâssée, avec un médiocre à-propos, entre deux vues de bords de mer, mais la partie purement picturale est charmante. Les quatre artistes y ont collaboré avec un souci assez rare de cette obéissance
absolue dont l’art décoratif fait un devoir à quiconque s’y essaie. MM. xMontenard, Rosset-Granger et Dubufe y ont mis leurs jolies qualités de plein-airistes ; M. La Touche, des dons précieux de coloriste qu'il ne relève pas, dans ses tableaux de chevalet, d’un dessin suffisamment précis et d’un bon sens assez ferme, mais qui suffisent amplement dans un genre essentiellement fantaisiste. L’ensemble s’est trouvé à merveille de cette collaboration.
M. Gervex a fait de l’art décoratif cette année. Près d’une jeune mère allaitant son enfant et d’un bébé qui fait ses premiers pas, on voit une énorme falaise d’un vert cru que surplombent des nuées d’un noir d’encre. Cette composition, dégingandée s’il en fut, est destinée à l’Hôtel de Ville de Paris. Elle n’est pas pour nous faire revenir sur les craintes que l’artiste nous a fait maintes fois éprouver depuis cinq ans. C’est une pochade démesurément agrandie qui ferait croire à un effondrement, si les deux morceaux signalés plus haut n’affirmaient que l’auteur de cet avortement est capable de créations plus étudiées et mieux venues.
Passons aux portraitistes et aux paysagistes. C’est à eux que nous devons le meilleur de ce qui représente, au Champ de Mars, l’art français. Nous y trouverons, plus souple et plus brillant que jamais, M. Carolus-Duran avec les effigies de l’ancien ministre de l’intérieur, M. Leygues, et du poète des Chants du Soldat , M. Paul Déroulède. Du même artiste, deux délicieux portraits, l’un de fillette, et l’autre de jeune fille.
La silhouette d 'Alexandre Dumas en robe de chambre, envoyée par M. Roll, est aussi juste qu’enlevée : c’est une incomparable rencontre. Quoique inachevée, elle est infiniment plus vivante et plus vraie que le portrait du maître auquel Meissonier, avec sa conscience habituelle, s'appliqua, mais où il figea dans une pose trop voulue son modèle. M. Bouvard fils, dans un portrait de femme, s’est montré le digne continuateur de son père. Le prince Henri d'Orléans , de M. J ean Béraud, ne vaut pas, à beaucoup près, son portrait de A1. Lionel Laro^e , exécuté d'une touche spirituelle et légère. Notons