‹ Le Salon de 1898Chapitre 28 sur 54 · AU CREPUSCULE · texte numérisé non relu

AU CREPUSCULE

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LA PEINTURE

Il est encore d'autres artistes qui auraient pu légitimement prétendre aux faveurs de l’acquisition. M. Rigolot avec sa Fête arabe et son Intérieur de Bou-Saàda. Je n'ai qu'un goût médiocre pour les orientalistes. Ils ont fait chez M. Durand Ruel, une exposition qui a failli me faire regretter Fortuny et Fromentin, mais M. Rigolot se distingue par une affection particulière pour les études et par une aversion très appréciable à notre époque pour les arrangements préconçus. Chez lui le ciel et les mouvements de terrain sont notés par des touches délicates qui traduisent l’impression directement reçue.

M. Maurice Bompart expose une scène de la vie arabe remplie de véritables qualités mais un peu trop voulue dans sa disposition.

M. Joseph Bail est très intéressant dans ses recherches de nature morte. Je l’ai loué

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comme d le mérite. Mais je

comprends que les commissions d’achat laissent aux amateurs le soin d'accrocher ses chaudrons à leur crémaillère.

Sur l'eau, de M. Paul Chabas est un tableau, qui aurait du en revanche appeler l’attention des commissions d’achat.

Elle rêve, elle chante et sa compagne écoute. L’eau dort sous le baiser défaillant du soleil Et la barque légère en glissant suit sa route Dans la douceur du soir vers le lointain vermeil.

La barque de M. Paul Chabas glisse doucement vers le succès.

Nous le lui prédisons s'il consent à voir toutes choses avec moins de préoccupation de demi-teintes inutiles.

Le 2 juillet au cours de la cérémonie de la distribution solennelle des récompenses aux membres de la Société des Artistes français , M. Jean-Paul Laurens a fait entendre des paroles courageuses.

Il s’est élevé avec force contre les amateurs, ces faux frères qui cheminent, a-t-il dit, en vagabonds le long de nos cimaises, y déposant sous le nom d'oeuvres d’art leurs élucubrations grises et ternes, dispersant l’attention, diminuant l'intérêt et faisant rejaillir sur les vrais artistes le discrédit qu'ils ont encouru et la réprobation qui ne devrait s'attacher qu’à eux seuls. « Il faut ouvrir, s’est écrié le président de la Société des Artistes français , une campagne énergique pour épurer de ces parasites qui s’y incrustent l’art français en danger. Il appartient à l’Etat de nous y aider, a-t il ajouté, en ne prodiguant pas ses encouragements à trop de gens. Ceux-là seuls qui se sentent la vocation et dont la vocation est reconnue, ont le droit de bénéficier des marques d’intérêt que le pays témoigne aux artistes. Rien n'est nuisible à l'art comme les faveurs mal placées, décernées sous forme d’achats ou de commandes aux médiocres. »

On ne saurait mieux dire et nous adressons au président de la Société des Artistes français , nos plus cordiales félicitations pour ces saines et réconfortantes paroles.

Il y a trop longtemps, nous l’avons dit et répété au cours de cette étude sur les Salons de 1898, que l'on montre une complaisance coupable pour cette légion chaque année plus nombreuse de faux artistes. Mais le moyen, le seul, de couper le mal dans ses racines, c'est de réformer notre Ecole des Beaux-Arts, de s’y montrer moins facile pour les admissions et surtout de briser avec l’insti tution néfaste des ateliers gratuits qui rendent toute émulation impossible entre ceux qui pourraient comme jadis donner l'enseignement salutaire.

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M. Jean-Paul Laurens a raison. Que l'Etat commence. Nous ajouterons : Que la Société des Artistes français fasse de son côté ce qu’il est urgent de faire. Qu elle en finisse avec ce régime de tolérance qui lui fait admettre dans ses expositions tous les recommandés sortis des ateliers d’amateurs et aussi qu’elle renonce à ces attributions vraiment surannées de médailles et de mentions.

J'ai été le premier à demander que la Société des Artistes français attribuât la médaille d'honneur au grand artiste Henner, puisque les médailles et les mentions étaient maintenues cette année. Mais s’il était touchant de voir des artistes honorer avec la presque unanimité de leurs suffrages la personnalité d’Henner, n’est-il pas douloureux de voir un homme de cet âge venir sur une estrade recevoir comme un lycéen la récompense qui lui était due depuis tant d'années et qui lui a été enfin donnée ?

Dans cette cérémonie du 2 juillet, le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts a joint à la médaille attribuée à Henner la cravate de commandeur de la Légion d'honneur, puis il a parlé des « gloires de l'Ecole française » et félicité l'Académie française d'avoir appelé à siéger parmi les immortels M. Guillaume, directeur de la Villa Médicis à Rome.

Mais je reviens au discours de M. Jean-Paul Laurens qui n'a pas été seulement l'événement de la journée, mais qui est un acte considérable qui marquera heureusement l'année 1898.

Il était temps qu'une voix autorisée se fit entendre, dans une question qui est traitée depuis quelques années avec un tel sans gêne que, les ateliers Julian aidant, nous étions menacés de voir ceux qui ont conservé le respect de l’art, noyés sous le flot envahissant des amateurs qu'une administration complaisante récompense, honore et achète. Les amis de l'art étaient devenus si nombreux qu’ils s’étaient constitués en corporations et qu'ils régentent nos musées à l'heure actuelle.

Les amateurs ne s'en sont pas tenus là. Déguisés en artistes

ou en Mécènes, ils ont appelé à la rescousse tout ce que la littérature compte d’iconoclastes. En Russie et en France, des docteurs ont jeté l’anathème sur l'art. Ils l’ont excommunié au profit des pratiques faciles à l’usage des demoiselles. Tout ce que l’on compte d’ambitions déçues, de vocations ratées s'est ligué contre les penseurs.

La personnalité fait défaut à ce point que l’on se prend à regretter le temps ou l’Institut représentait une opinion et ses opposants une autre à un moment où personne n’en paraît plus avoir et où, armé de l’insupportable habileté de main, chacun se livre à des contrefaçons banales de tout cp qui a eu un sens, de tout ce qui a exprimé une idée.

Qu’on nous ramène à l’antique formule académique, aux protestations violentes qu’elles soulevait; mais comme le dit M. Jean- Paul Laurens, qu’on nous débarrasse des parasites qui encombrent les cimaises et les déshonorent.

Lorsque nous nous promenons au milieu des monuments si éloquents de ce moyen âge qui ont été si longtemps méprisés, lorsque nous admirons ces vestiges grandioses d’une époque qui avait son idéal, nous éprouvons un légitime orgueil.

Lorsque nous retrouvons au travers de cette odieuse renaissance italienne d’un maniérisme si insupportable, ce que la pensée française y a laissé de simple et d’honnête; lorsque, pendant les xvne et xvme siècle, nous sentons renaître la grande liberté d'inspiration qui est notre marque personnelle; lorsque enfin, au xixe siècle, nous saluons le vrai David sous le faux David et que nous apparaissent les superbes figures d’Eugène Delacroix, de Corot, de Millet, de Courbet, de Manet, de Rude et de Carpeaux, nous nous inclinons religieusement devant la foi invincible qui a soutenu l'art français à travers les âges. Mais aujourd’hui, si des paroles comme celles de Jean-Paul Laurens nous réconfortent et nous laissent l’espérance, les campagnes menées par les Tolstoï et ses pâles imitateurs nous laissent aussi froids que le défilé des inutilités qui ont le don de leur plaire.

GROLLERON

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