SALON CARRÉ
Comme sous l’Empire alors ? et la Société des Artistes Français veut donc éviter saT dispersion si attendue, si méritée, qu’elle met au milieu du salon du milieu, à son nombril, ce sifflet d’ébène à chiffon rouge sous l’habit qui a nom Carnot, chez les patoisants du quai d’Orsay, et Saadi sur les tablettes zendes, inniedio stat vir. Le premier homme de France, le premier magistrat, l’organisateur héréditaire de la victoire, a donné lieu à une bien médiocre peinture : ça reluit, et c’est anonyme, c’est quelconque une peinture de suffrage universel. Et cela m’inspire ceci : « Vive Boulanger ! » Au-dessus de ce parfait homme du monde un labourage a lieu, très vrai et de tons laids.
A gauche du président. Débat Ponsan piété une incroyable. Pourquoi cette robe noire et ces gants de Suède de 1888, qui vont mal avec la crânerie du feutre empanaché.
L’entre deux des seins meurtri, poésie d’érotisme mais cet air triste et languide, ce regard qui a pleuré. Avez-vous donc perdu votre Orlando, ma Rosalinde ?
A droite du président, Clairain dresse Mounet-Sully, Hamlétisé ; le prince de Danemark sort à demi son épée, piétement fier d’expression vive et contenue : votre fond, illustre Clairin agace, pourquoi n’avez-vous pas marqué le point où finit la ligne horizontale et où commence la verticale : il le faut et toute la lueur du mystère même n’y supplée pas.
Sur une vaste toile, une fille vue de dos et un homme brun écroulé par terre jouent Samson et Dalila, dans un décor fol et d’un hébreo-phénicien hilarant, tandis que là-bas vers la triste incroyable Maquette mélancolise , sur la jetée une fille de pécheur et sa mer. Un berger regarde la lune rousse apparaître et menacer son troupeau d’une incurable clavelée, cependant que Jacomin essaye les tons de Daubigny et Bourgogne se met fleuriste. Furieux, l’Océan déferle contre le Phare de Berthelon des lames écumeuses et qui n’impressionnent pas : cette eau remuée si violemment n’est pas humide à l’impression. Au mur de gauche, Gilbert teinturier s’assure de la tonalité de sa laine verte, et Jacques présente un chien en exemple aux hommes. Oh ! la Pierrette blafardement ingénue de Gigoux^ sa petite bouche se renfle côté cœur, et son œil s’ouvre avec stupéfaction sur le Maignand’en face. Mais quand elle a posé, elle ne voyait pas le Maignan qui l’étonnait alors? si l’étonnement était ému, elle serait charmante, cette jeunesse.
Je demande pardon aux noms que j’oublie : je n’ai pas de catalogue ni de jumelles, je n’ai que mes yeux qui sont pressés, et ma pensée causive endiablé plus calme cependant que cette scène ‘ un enlèvement à quatre chevaux fous, illustration pourl’Edda, Ossianou les Niebelungen, les grands rocs qui cachent le ciel et l’emmurent donnent du caractère à ce rapt ou à cette fuite.
Baudoin a trouvé le moyen de donner à ses bûcherons une vulgarité de faubouriens. A propos de l’usinier Bourgonnier et du mineur Capdeville, en contemplant le haut fourneau de l’un et l’éboulement de l’autre; je dirai une bonne fois avant la rencontre nouvelle de teinturier en laine, que la représentation des métiers est absurde, contraire à toutes les notions esthéthiques et propres seulement aux planches d’une encyclopédie.
Le travail manuel avilit; plus ce travail tend à une production d’utilité plus il est bas : l’exemplaire supérieur de l’humanité n’œuvre que des choses superflues, inutiles et belles.
Mon mépris pour l’époque où je vis me fait déchirer les raisons d’humanités comme les raisons d’Etat.
Or, pour un augure, il n’est pas vrai que l’équité puisse exister ici-bas.
La religion romaine explique par l’originel péché que nous sommes damnés pour pâtir et mourir, et lors quiconque porte son dam vaillamment fait acte décoratif. Ainsi pour l’art : le laboureur soufflant son ahan de Millet, le puddleur de Constantin Meunier appartiennent à l’art par excès de leur asserniement; mais le teinturier, le bon ouvrier bien rétribué, n’appartiennent pas àl’art. La douleur estla condition absolue del’entrée en art pour le peuple; dès qu’il ne souffre plus, il n’est plus pictural. Gaieté de manant, repos de forgeron, ne sont pas à peindre. Il faut en esthétique des perles au cou ou des larmes aux ye\ix, des princesses ou des affligées. Il faut en esthétique du sang bleu aux veines, ou de la rage au cœur; des calus aux mains ne suffisent pas; et parce qu’on a donné une opinion à ceux qui ont droit au pain, au cirque et à l’église, ce n’est pas une raison pour leur, donner des portraitistes. Quelle pétarade de tons sûrs dans les ciyarreras qui sont au-dessus du Germinal de Capdeville. M. Bridgman illustre une phrase Salomonique avec négative <c nîgra sum sed non formosa » au même mur une lourde tenture écrase une petite dame au regard fixe, et sans nous embarquer avec Barthélemy^ Oyez, Maignan entend des voix : le comte de Chambord aussi en entendait : M. Carnot en entend aussi dès qu’on chante « En revenant de la Revue » ce sont les voix du tocsin : d’une énorme cloche retentissante croulent et s’éprênent des grappes d’hommes, c’est incohérent, il ' y a de l’effort, enfin un grand ratage, pourvu que ce soit prophétique et d’une prochaine révolution, en tous cas, si le présage réjouit les lassitudes que la République a exercerbées, il n’annonce pas qu’on doit toujours se tâter avant de tendre Tare d’Ulysse et ne se risquer aux bras de fer de la composition, sans le biceps romain ou vénitien. Gageure elle est perdue, à
peine si la somme de travail arrête l’ironie, même pour le critique encore équitable puisqu’il n’a pas vu plus de cent toiles.
Ne forçons point notre talent, O Maignan : et laissons au Palais du T., à Mantoue, ces énormes machines qui veulent la puissance d’un Jules Romain.
Avant de sortir d’un salon Carré où l’an prochain Boulanger remplacera M. Carnot, Delance mérite une contemplation : en plein jour Saimt-Dehys revient et se promène à travers champ, portant sa tête coupée : des spectateurs de cette revenance s’épeurent : que manque-t-il à cette œuvre? un éclairage à effet convexe ou irradiant. Jamais la lumière diffuse ou lumière grise qu’on dénomme plein air ne permettra d’intensité pathétique. Pour rendre intense une scène, il faut que toute la lumière aille au héros ou qu’elle en vienne. Or, Saint-Denys baigne dans l’atmosphère quelconque d’un terrain froid, morne, sans éclat lui-même.
Allez voir un peu aux pinacothèques, si aucun maître fût assez ingénu pour employer le plein air, en ses drames. Quand Rembrandt fait un calvaire, la lumière comme un baiser du ciel descend droit sur Jésus; ou bien dans les Pèlerins, d’Emmaüs ou l’Ange de Tobie, le personnage éclaire par lui-même.
La lumière grise ou plein air est la condition des compositions harmonieuses, décoratives et vastes, et Puvis de Chavannes en fait l’usage le plus beau. La lumière centralisée ou restreinte, quant à son foyer ou quant à sa direction, est la condition du tableau pathétique. Ce ne sont pas des opinions. Messieurs les peintres, ce sont des lois aussi légales que pas une des mathématiques.
Faut-il vous le rebattre aux oreilles cent fois et crier comme quatre. .