‹ Le salon de lady Betty: mœurs anglaisesChapitre 2 sur 49 · UNE FEMME · texte numérisé non relu

UNE FEMME

Une ^mme.

— Une malédiction! une amère malédiction sur lltalien ! s'écria tout à coup lord Hayerdale étendu sur sou lit, et convalescent à peine d*une blessure grave qui l'y retenait depuis un mois , par suite d'une affaire d'honneur. Toutes les malédictions de l'enfer sur l'Italien ! répéta-t-il en mordant son drap , après avoir essayé yainement d'étendre le genou dont il souffrait horriblement.

— Du calme, Hayerdale ! du calme! dit son ami Bingley, quittant la fenêtre d'où il regardait patiemment tomber la pluie pour tuer le temps comme les gardes-malades q[ui tirent parti de tout, pour ne pas mourir de sommeil ou d'ennui. Patience

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donci poursuiTit-il, en replaçant 'ayec précaution la jambe blessée du jeune homme et en TeuTeloppant, d'un air d'autorité, dans la couyerture d'où elle Toulait s'affranchir. Quel soulagement pouyezyous espérer â yous appesantir ainsi sur cette image irritante?

— Éloignez donc à yolonté le cauchemar qui yous poursuit, sous la figure de l'homme à qui yous deyez le premier malheur de yotre yie?

— Mon Dieu, Larry ! répliqua Bingley ayec une douceur caressante, à bien examiner tout ceci, 'n'ayez-yous pas plutôt siget de yous réjouir que de maudire?

— Sujet de me réjouir! cria lord Hayerdale, bondissant autant que le lui permettait sa blessure : rêyez-yous, Bingley? Dieu me pardonne! pensezyous réellement que nous enleyer la femme que nous aimons, et nous clouer la jambe sous un coup d'épée , durant un mois , soient des titres à notre reconnaissance?

— Non pas exactement comme yous présentez la chose : mais puisque Taffection de lady Fanelly était de nature à passer si facilement d'un objet à un autre , il est mieux, ce me semble , que son inconstance ait éclaté ostensiblement, ayant, qu'après que yous fussiez deyenu son seigneur et maître, comme yous en ayiez la rage. Ayec yotre humeur cheyakresque , j'ose presque dire , un peu féodale ,

k perte d'une moitié belle et trompeufle, tous Miiye, à mon a?is, bien des jambes et bien des bras.

— Taisez-Yous , Bingley, tous m'arrachez les dents avec yotre sang*froid : il me donne sur les nérfo , au point de r'ouvrir ma blessure,

*-- £h , non , Haverdale ; c'est votre blessure qui TOUS donne sur les.nérfs« Et en attendant votre prochaine guérison, je ne fais que les calmer au* tant que je peux , et TOtre cœur malade par dessus le marché.

Haverdale tendit Ja main à Bingley sans lui répondre autrement que par un triiste sourire.

- — Au fait ! je crois que tous, «vez sujet de tous réjouir, insista Bingley , sans la moindre intention de se venger des arrêts forcés où le retenait son déTOuement, mais jaloux de se i*endre aussi utile que les potions calmantes avec lesquelles il atté^ nuait jour par jour la fièvre de son blessé. Se pen«« chant alors presque à son oreille , il soutint , sur son épaule, sa tète accablée, et suivant avec sollicitude ses regards errants où avait passé tout récemment tant de délire , il fit ce qu'il fallait faire, ce qu'il ai^it déjà fait vingt fois pour bercer et engourdir cette jeune vie altérée de sonuneil : il lui rapprit son malheur avec une sourde indignation qui calma pour un moment encore le cœur orageux du jeune homme trahi , et ne se tut que quand le cher fardeau qu'il supportait avec la patience

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d'un mur fil oourir ndUe épingles au bout de ses doigts, en arrêtant par son poids immobile la eircnlation du sang. Ce ne ftit qu'alors ipi'il s'en dé^ gagea doucement , retenant son souffle , marcbant sur la pointe des pieds, pour aller regarder de nouveau tomber la pluie , par forme de dirersion , comme il Tarait essayé tout à l'heure avec q[nelque fruit.

Mais il ne passait pas une âme devant VhàM désert où s'était enseveli Haverdale durant l'absence de son père. Le front appuyé contre une vitre humide qu'il écoutait frémir sous le passage de quelques voitures , Bingley se retraçait toute cette fatale aventure, calculant l'époque probablement trèsprochaine du mariage dîe la belle Fan^lly , avec la possibilité d'emmener son malade assez^ loin de Londres pour que l'éclat de cette nouvelle ne re* nouvelàtpas, de sit^^t du moins, l'iButile ftireur dont il subissait les conséquences avec tant de résignation , lorsqu'il fut de nouveau tiré de ses réflexions par la voix d'Haverdale , qu'il croyait profondément endormi.

— C'est là , Bingley , tout ce que vous avez appris sur ces deux monstres?

--Tout! — répondit Bingley en se retournant avec surprise , que voulez-vous de plus 7

-- Rien , pour savoir que cette i^mme est une perverse, une audacieuse..* femme!

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-^ n est fâcheux qu'elle soit miti la plusi^elle et la plus accomplie de son sexe , eu tout ce qui ne concerne pas la foi du serment.

«-Qu'a-t-elledonc, selon vous, de si prodigieux» mon pauTre Bingley ? U faut que ma blessure m'ait fait perdre beaucoup de mémoire; car je vous avoue, ajouta-t-il d'un ton de dédain qta'il s'efforçait de rendre glacial , fiue je la méprise autant que je la hais!

— Nous serons donc bientôt en état de nous plonger aux délices de la chasse, Larry! c'est ma foi , tout ce que nous avons de mieux à foire.

— £llem*a enfbncé milles épines dans le cœur, unîquem^it parce que nous étions fiancés, mariés d'enfance , frère et sœur de toujours ! uniquement pour cela. Sa déloyauté m'a précipité d'un ciel où je ne remonterai plus avec personne : mais il n'y a pas de minute , je vous jure , où ma raison n'arrache une de ces épines , et quand la dernière tombera , dit-il en appuyant fortement la main sur sa poitrine , oh ! que je serai heureux alors !

— Oui ! c'est surtout la dernière que je voudrais vous 6ter.

— Vous le pouvez, Bingley ! répétez-moi mot à mot votre entrevue avec elle : vrai ! vous pouvez m'en parler; je respire librement : d'honneur! le s^g que j'ai perdu m'a rafraîchi l'âme. J'espère un jour remercier mon rival du service immense qu'il

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m'a rendu, comme vous le pensez Tous-mème- Ses dents se serrèrent sous l'effort qu'il fit pour

sourire : puis regardant curieusement son ami, il

le força de nouTeau à recommencer le récit qu*il

prétendait avoir en partie oublié.

Bingley se dévoua.

— Quand j'entrai chez elle, donc, comme je croyais vous l'avoir plusieurs fois raconté, je m'attendais à subir le long ennui de l'antichambre, et toutes les cérémonies dont une fomme retarde, d'ordinaire, la présence reprochante de l'ami de l'homme qu'elle a trahi.

— Indignement trahi, Bingley!

— Elle s'avança au contraire au devant de moi avec un triste empressemenl;'puis elle s'arrêta tout à coup pour me saluer, sans affectation de fierté ni de faux courage, et me dit :

— Je m'attendais à llionnenr de votre visite, sir Bingley, veuillez vous asseoir.

— Elle m'indiqua de la main, un siège auprès de celui qu'elle prenait elle-même; sa main tremblait beaucoup.

— Vous avez touché la main de cette fomme, Bingley ! '

— Sa main tremblait beaucoup, poursuivit Bingley sans interrompre sa consciencieuse narration.

— Quand nous fûmes assis en présence l'un de l'autre , je la regardai en face : ses yeux attachés long-

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temps sur le parquet me donnèrent le loisir de la regarder au Tisage ; une grande pâleur avait succédé à réclat d'abord plus qu'ordinaire de son teint : ce fut elle, pourtant, qui reprit la parole, après avoir ramené sur moi son regard plein de douceur.

— Je suis troublée , sir Bingley , car je suis coupablç. C'est presque un divorce que vous venez établir entre deux personnes... dont l'une vous est trop chère pour que vous puissiez voir l'autre sans haine.

— Sa voix s'était altérée; et cherchant, sans doute, à renfermer une émotion inutile, elle se leva , ouvrit un petit meuble à secret entre deux croisées, d'où elle retira vos lettres pour me les rendre avec l'anneau que vous avez brisé ; les lettres étaient, je crois , préparées à cet eflPet sous une enveloppe cachetée. Surpris, je vous l'avoue, du poids léger de voire correspondance amoureuse, je ne pus m'empècher de lui demander : Est-ce là tout, madame?

— Tout , répondit-elle d'un ton simple et sérieux , je n'ai jamais reçu que deux lettres de lord Haverdale, avant et depuis son absence de l'Angleterre.

— Je ne peux vous cacher qu'elle ajouta en rougissant un peu :

— Il m'est permis de croire, sir Bingley, qu'un sentiment si paisible, dans l'homme qui recherchait ma main, n'aura pas le pouvoir de troubler son

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bonheur. Vous , du moins , yoùs ne verrez pas une insulte dans ce vœu, qui ne mourra jamais là !... dit-elle en serrant son cœur qui me parut oppressé. *~ Que vous êtes simple, vous!... et que je Paurais tuée arec plaisir, après cette hypocrite apologie de sa trahison ! Quand je lui aurais écrit des volumes sur mon amour , qu'elle connaissait assez , puisque je l'avais demandée en mariage , pensezvous qu'elle m'en eût mieux gardé le sien?

— Peut-être! hasarda le raconteur.

— Ah! peut-être, en effet : ces êtres oublieux ont besoin sans cesse qu'où leur déclame l'amour comme les livres menteurs où elles l'ont appris. Fatalité! mon Dieu!... quand la foudre vous tue , c'est qu'il tonne ; vous avez vu le nuage grossir , les feuilles trembler... vous avez pu vous sauver ou répondre : me voilà!... Mais au milieu du temps bleu , calme , sans éclair , être assassiné froidement, puis après raillé, c'est affreux, Bingley ! c'est à dissoudre toutes les croyances, c'est à s'^yrraeher le cœur pour le leur jeter en présent de noces... Ne me racontez plus rien; reposez-vous, je me rappelle tout présentement : avouez du moins qu'on peut demander vengeance à l'avenir, et signer de tout le sang qu'on a perdu , une malédiction, une amère malédiction sur l'Italien.

Bingley se promenait lentement dans la chambre sans trouver riçjQ à répondre.

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^ Gomme ifest froid Tetra qui ne nous aiine plus! comme il nous pousse tranquillement hors de son chemin! comme elle m*a jeté à terre tout sanglant et meurtri ! ... Hais , je me relèverai , moi ! elle , jamais !... Je m'y o|^se ; je ne reux pas que Tayenir soit possible pour elle : je la Terrai à Aion tour, blessée à mort, toute pâle, cachant sa figure honteuse sous ses cheveux humiliés ; car eHe sera trahie, elle le sera de par le ciel qui ne laisse nul parjure impuni. J'ai lu cela dans tout son héros italien, son prince italien^ comme ils l'appellent. Qu'il soit prince ou ne le soit pas, qu'est-ce que cela me fait à moi? J'ai lu jusqu'au fond du coeur de ce misérable , qui lui chante l'amour arec ses cadences et ses iîOTitures : je la verrai traMe , tous dis-je, blessée à mort, et je serai content! et je danserai! dussé-je rester boiteux comme lord Byron , qui s'en vengeait sur toutes ces folles. £t la vie ne m*étoufiera plus vingt fois le jour aux coups d'une sonnette homicide , qui me disait : la voilà... elle vient demander pardon! Hélas! j'ai rèvécela souvent ,etvous l'avez compris , tous ! tout cdme que vous êtes; car vous avez enveloppé d'un motichoircel affreux tintement, pour qu'ilnefltpas éclater mes veines sous les élancements de mon cœur. Herci, Bingley!... pour cela seul, voyez-vous, «l'est entre nous deux à la vie et à la mort. .— A présent que ma raison est brûlée, mon

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cœur perverti, que je suis devenu méchant et froid comme elle , n'ayez par peur de mon avenir ; il sera beau mon avenir, j'irai en France , j'irai partout ; je chercherai les femmes , que je fuyais; leurs regards dont j'avais peur, parce qu'ils me demandaient quelque chose de mon âme , où je cachais Fanelly , pure alors , comme moi ; de mon âme qui se retirait épouvantée devant Fombre d'une séduction. Je chercherai leurs mains faciles qui s'avançaient vers les miennes ; je les serrerai de rage , et elles prendront cela pour de l'amour; elles prennent tout pour de l'amour ! et je rirai du creux de mon cœur désert et abandonné.

— Oh ! vous verrez , vous verrez , dit-il en ser rant fortement au corps , Bingley , alors rapproché de son lit; et il poussa le plus triste éclat de rire qui puisse s'exhaler d'une telle frénésie ; car c'est une grande et misérable chose que l'amour.

— Mais vous aviez raison , mon pauvre Bingley , s'écria tout à coup Haverdale, au milieu d'un étrange silence durant lequel ils se regardaieut tous deux avec étonneqient : oui ! vous aviez raison, poursuivit-il, sans pouvoir retemr des .sanglots convulsifs, je crois que je l'aime toujours! et il s'évanouit.

— Triste mystère des cœurs qui s'enferment!

pensait Bingley , en lui prodiguant avec ordre et recueillement tous les secours de sa tendre pitié.

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il y a là trois fois autant de preuves d'amour qu'il en fallait peut-être , pour enchaîner cette femme, ayide d'aimer et d'être aimée : et il a gardé ces preuves à son infidélité !

Une étroite intimité entre deux familles honorables de Londres , l'une du nom d'Haverdale , l'autre du nom de Galt, avait naturellement éveillé des idées de mariage dans l'une et l'autre maison, dont les jeunes branches pHralssaîènt mcliner à s'unir par le penchant le plus Irbre et le plus tendre.

Fanelly Galt n'avait pas encore atteint sa quinzième année , quand elle répondit par un sourire candide, à cette candide question du jeune Haverdale , qui lui tenait la main sans avoir osé la serrer encore,

— Fanelly ! j'ai quelque chose à te demander ; serais-tu contente de t'appeler milady Haverdale ?

— Je le serais ! avait dit sans hésiter et en rougissant Fanelly.

Le très-jeune lord , rouge aussi de joie , trop tremblant pour répandre son éloquence , se contenta de serrer cette petite main qui resta dans la sienne, et de regarder le ciel , après avoir regardé les yeux de Fanelly, les plus beaux yeux de l'Angleterre. Ceci se passait au détour de l'allée som-

24 UNB FEIUR.

bte d'une grand parc qu'ito venaient de pareourir ensemble dans le plus profond silence.

Après ce très-court, mais très-clair entretien, il avait été résolu qu'un mariage serait célébré en* tr'eux , dès que Fanelly aurait atteint sa dix-septième année, afin que son éducation complétée répondit à la position brillante qui l'attendait dans le monde sous le nom de milady Haverdale ; posi* ^01^ soutenue d'une dot immense et d'espérances plus considérables encore. Des deux côtés , près de deux ans s'écoulèrent dans un calme délicieux. Fanelly se laissait doucement aimer et lentement éclore à l'avenir solide que lui promettaient les regards purs et sincères d'Haverdale. U la contemplait un jour dans une ivresse silencieuse, calculant tout bas combien les avantages qu'elle tenait de la nature s'augmentaient des talents qu'elle amassait, disait-elle, pour égayer la longue route qu'ils avaient à parcourir ensemble.

— Oh! ma chère Fanelly! dit un jour le jeune honune pensif, que vous êtes affable! que la douceur et la grâce de votre caractère me promettent une belle vie ! ce n'est pas pourtant votre beauté qui m'attire et me donne tant d'amour pour vous ; je suis très-content que vous soyez une belle femme , car tout le monde me proclame heureux en vous regardant. Mais il y a en vous un ciel caché qui me fera vous aimer toujours. Vous êtes

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bonne, Fanelly! et quand vous serez bien Tieille, je TOUS aimerai encore !

— D'amour! Hayerdale?

— D'amour,... je ne sais, ma chère, car on dit que tout change et se modifie avec le temps.

Fanelly stupéfaite le regarda sans parler.

— Folle! oh folle! dit le jeune philosophe en frappant doucement sur les doigts entrouverts de sa maltresse qui venaient de rompre la soie d'une broderie élégante commencée pour lui.

— Âh ! tout change , Larry ! dit la jeune fille ; et pour la première fois de sa vie d'amour, il sortit de son cœur oppressé une larme qu'Haverdale vit rouler dans ses yeux avec un étonnement extrême : mais il n'attacha pas à cette larme toute la valeur qu'elle avait peut-être pour l'avenir.

— On le dit, ma bien aimée, et je répète.

— Où dit-on cela, milord?

— Dans le monde sérieux que j'écoute, Fanelly; dans mes livres de morale , tout éclairés de l'expérience des sages.

— Les miens ne disent pas de si tristes choses.

— C'est que vous ne lisez que des romans pleins de héros imaginaires ou de caractères d'exception qui rompent le« règles de la nature.

— Si vous ne devez pas les rompre pour moi , il est fâcheux que destinés à vivre ensemble , nous ayons deux croyances, Haverdale : ou aurait dû,

dO UNE PCMlIé

par pitié, peut-être, m'enyoyer à la même école que vous.

— C'est bien dit, Fanelly, car je vous aurais vue davantage. Mais s'il y a de la vérité dans l'homme, ajouta-t-il en posant gravement sa main sur son cœur, vous serez ma seule affection en ce monde ; d'amour ou d'amitié, qu'importe?

— Merci , Larry ! repartit Fanelly, tombée dans une rêverie profonde sur l'épaule de son fiancé , et dardant sur lui ses longs regards à travers ses cheveux blonds épai*s qu'elle laissait encore tonrilier avec la grâce abandonnée de l'enfance. — Après quoi ils retournèrent avec résignation , lui aux études et aux exercices animés de son sexe , dont il était, il faut le dire , un des êtres les plus régulièrement distingués , et elle , à l'achèvement de toutes ses innocentes perfections de femme millionnaire et milady. Déjà depuis six mois, en les voyant apparaître ensemble dans le monde brillant de l'Angleterre, on se demandait de tous côtés : à quand le mariage? c'est un très-beau mariage ; un trèsriche mariage ; un mariage confortable ! quand uq double deuil répandit le plus triste augure sur cette . union prochaine et la repoussa de tout l'intervalle des convenances froides comme la mort qui , en moins de huit jours , priva Fanelly de son père et de sa mère , trop tendrement unis pour se survivre.

Cet événement frappa la maison de Galt durant

HNB Fins. 97

l'absence du père d'Haverdale, appelé en ambassade

sur le Continent, où depuis un mois son fils Payait

sniTÎ en qualité de secrétaire. Une jeune parente

dont toutes les actions portaient le cachet de la

promptitude et de l'indépendance , crut, en sa

qualité de femme mariée, devoir se mettre au

lieu et place de tous les appuis qui manquaient à

la fois à la triste héritière ; et l'onleyant presque de

force aux scènes lugubres qui se préparaient pour

elle , l'emporta dans un château bien désert, bien

romantique à quelque distance de Londres pour y

exhaler ses premiers sanglots. Haverdale n'était

point là pour barrer le passage à ce bizarre exil ,

dans le mois le plus âpre de ThiTcr , et ne revint

pas pour l'en rappeler au nom de l'amour ; il put

se résoudre à passer en France toijt le temps que

sa maîtresse donnerait à la solitude , et il eut tort.

Il céda peut-être un peu facilement aux assurances

que milady Claudia lui donna par lettre , qu'il était

convenable de laisser à Fanelly le temps de pleurer

ayant de se revoir , et le trop jeune , le trop grave

Haverdale commit une maladresse de cœur, un

crime d'amant, car sa présence était nécessaire là

où pleurait Fanelfy ; mais Fanelly pleurait seule ,

elle qui ne devait attendre de consolations que de

lui, d'autres empressements que les siens , d'autres

regards que ceux qui avaient l'heureux droit de lui

dire : u Je souffre avec toi : console-toi pour moi !

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Il mit à la place de ce tout en amour , deux lettres, empreintes il est yrai d'une affection profonde, d'une confiance fort honorable pour sa fiancée dont il attendait, disait-il, le signal de son bonheur qui ne reposait que sur elle. Mais il resta sur le Continent.

Cette résignation volontaire -^nydM compromettre bien des intérêts. Fanelly consternée la considéra d'abord comme nécessaire, puisqu'elle s'y soumettait; elle pressa dans ses mains avec beaucoup de reconnaissance la lettre de son fiancé ; elle la serra même sur son cœur cette chère signature d'époux, et tâcha de supporter, sans mourir, les jours de deuil. Us s'écoulaient ces jours avec une lenteur désespérante, pour deux jeunes femmes, dont l'une déplorait des parents aimés , et dont l'autre bâillait, du matin au soir, d'ennui , de solitude, au milieu du silence, silence si af&eux desbois ; quand on entend au loin bondir l'orchestre des bals abandonnés dans un accès de dévouement irréfléchi. Fanelly était pâle comme une fille d'Ossian , et sa cousine était de très-mauyaise humeur.

Il s'en suivit tout naturellement, qu'un matin, à son réveil, Fanelly fut remportée à Londres, comme par magie, par sa vive cousine Claudia, qui mit autant de chaleur à la persuader de l'urgence de ce retour , dans l'intérêt de leur spnté menacée, qu'elle en avait mis d'abord à lui prouver son zèle,

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CD la dérobant aux consolations que tous ses yrais amis se fussent empressés de lui offrir. La mobile Claudia la jeta de la meilleure foi du monde, dans toutes les distractions , dont elle avait elle-même un besoin avide. Le tourbillon où elles vécurent, tantôt ensemble , tantôt séparées par la foule , guérit l'une de ses bâillements et posa l'autre devant un danger inattendu , qu'il ne lui vint pas même à l'idée de craindre. N'était elle pas fiancée à lord Haverdale?iie portait-elle pas son anneau! n'allaitil pas revenir du continent pour l'épouser? dès lors que pouvait-il résulter de son admiration pour ce jeune seigneur italien , que tout le monde admirait comme elle? qui, sans la suivre nulle part, se trouvait partout où elle entrait , qui l'avait contemplée d'abord avec une attention muette ; puis avec une sympathie respectueuse , puis avec des yeux pleins de flamme et d'une expression bouleversante.

— Comme les Italiens regardent les femmes! ditelle d'abord sans trop d'émotion.

Puis parcourant d'un regard rapide le cercle de ces femmes dont ils étaient entourés , et le reportant sur celui de l'étranger pour en interroger l'expression , elle fut forcée de s'avouer que ces yeux noirs aux jets de feu, ne regardaient qu'elle : cette découverte porta une étrange commotion dans son âme et dans l'incertitude où elle était encore de ses charmes :

80 DUS FEMMS,

— II ignore , pensa-t-elle , en sedëtofiiruant pour cacher sa surprise , que je suis fiancée , que je porte au doigt le gage de mon prochain mariage , et que

j'attends mon époux avec oh! avec impatience

et tendresse! S'il me parle je le lui dirai.

. Ce qu'elle fit ayec candeur , en effiet, lorsqu'un matin Riyalto lui fut présenté par sa pétulante cousine , qui Tint la prier de remplir pour elle un engagement du soir â la danse auquel elle était forcée de renoncer, par lassitude. Fanelly pour~ toute réponse fit observer en silence, à Riyalto suppliant , la couleur encore lugubre de son vêtement ; et Riyalto se soumit avec un salut si noble , si profond , avec un sourire si triste , si pénétré , qu'elle fut bien sûre d'avoir été comprise.

Ainsi donc , je ne danserai pas ce soir , dit-il , en abandonnant poliment la main de Claudia, et s'asseyant avec une humble audace auprès des deux jeunes femmes , qu'il enchanta bientôt par le prestige et la variété de ses discours.

— Qu'il est divertissant et gai , disait Claudia , en riant comme une folle, de Taccenl étranger et du jeu brillant de cette belle figure mobile.

— Qu'il est impressionnable et timide ! pensait tout bas Fanelly, recevant dans le cœur mille étin-^ celles alarmantes qui sortaient des paroles et des lèvres agitées de l'homme qui voulait plaire, qu'elle regarda néanmoins courageusement en face, après

.uns ?8KU. . SI

qu'elle eut déclaré le plus vite qu'il lui fut possible, , ses engagements ayec lord Haverdale et son impatiente espérance de le reyoir. Elle attacha alors ayec une imperturbable confiance ses yeux déjà fascinés sur ce front d'une grâce idéale , si jeune encore , si uni, si pur , qu'il était impossible d'y découvrir ni d'y prévoir un orage. Elle ne s'avoua ni ne comprit peut-^tre que seule elle devait fuir ce brillant météore, puisque personne ( elle l'entendait dire partout ) ne pouvait regarder des traits pareils sans éprouver le désir îovi innocent de les revoir et de connaître l'âme qu'ils enveloppaient d'un si beau voile* Nulle bouche amie ne lui vint dire : — Prenez garde ; voilà une dangereuse apparition dans la vie d'une i>emme promise à un autre ; d'une femme assez belle pour attirer la persévérante attention d'un homme trop beau lui-même pour l'ignorer.

Elle revit sans effroi ce voyageur mystérieux, si prodigue d'or, si libéral, si grand joueur et de mœurs si somptueuses qu'il était devenu le siget de tous les entretiens,, de toutes les suppositions des cercle^ dont il faisait l'ornement et la préoccu** pation. Était-ce un prince? il n'était presque pas possible d'en douter à sa magnificence, aux luxe de sou incognito, à l'assurance de son regard, tempérée par la plus gracieuse bienveillance. Aussi qui né lui savait gré de cacher l'éclat de son rang sous la gaieté presque ingénue du bel âge , dont l'aimable

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abàodon dispose toutes les âmes à la confiance? D'abord Fanelly fit nombre; sa curiosité vint ayec innocence se grouper avec les curiosités pui»* samment éveilléesr autour d'elle. — Elle ne put reculer d'horreur ni d'étonnement devant une faute qu'elle ne méditait ni ne pouvait prévoir. Ëlleigno* rait que c'était seulement depuis qu'il l'avait vue que l'illustre voyageur oubliait qu'il ne devait que traverser rapidement l'Angleterre pour retourner à Rome, où le rappelait une noble famille dont il était l'espérance et Fidole. Fanelly Galt parut à Londres, il y resta ; il riva, pour ainsi dire, son existence auprès d'elle , dans le dessein irrévocable de plaire. Et que lui manquait^il pour y réussir, s'il en puisait les moyens dans une ardente faculté d'aimer?

Bientôt, au milieu de la foule qu'il asservissait en la charmant, ses récits intarissables et pleins d'images, attirèrent avec une irrésistible séduction les regards incertains de Fanelly sur ses traits toujours passionnément émus. La rêverie profonde y régnait-elle? Non, l'Italien ne rêve pas, c'est de la douleur ou de la joie qu'il exprime ; son courage , quand il est excité, crie victoire ou vengeance : il ne s'enveloppe pas dans un calme triste ou résigné; s'il raconte, il exalte, il éblouit, il entraîne. Pour Rivalto, ses talents se montraient si multiples, qu'il devait être bien sûr de devoir à l'un ou à l'autre

cir» Fin». 88

rintérèt et l'attention qu'il ambitionnait sansl'a- Touer encore. Musicien comme l'oiseau, doué d'une voix obéissante au brûlant instinct d'harmonie qui couTe dans toute poitrine italienne, d'une de ces Toix vibrantes, imprégnée d'un danger pareil à celui des parfums subtils et inyisibles des fleurs; il sarait tout dire : si jeune encore, il connaissait sa puissance sur les nerfs admiratii^ de la femme, la femme, prière vivante et renfermée, pieux instruisent qui résonne sous tout ce qui le frappe et la monte jusqu'au délire et jusqu'aux pleurs, qui écoute, qui accueille, qui appelle ses sons sympathiques, y mêle son âme pour l'élever avec eux au ciel, comme un appui plus divin et plus fèrt.

Fanelly , assise dans sa sécurité virginale , sie li* vra d'abord avec un entraînement pensif à ce charme dirigé contre elle ; elle se sérail crue déshéritée du ciel si elle n'en avait été saisie comme tout le monde. C'était pour elle, en effet, une ma^ nière nouvelle de prier, de bénir Dieu dans le deuil dont il la couvrait déjà! Quel chant d'église eût fait naître en elle de plus consolantes espérances? aussi elle écoutait!... aussi elle était folle : oui, folle selon nos mœurs, selon nos lois, folle d'un fanatisme religieux, infiltré par cette musique idéale» adorée en Angleterre , et qui fait des ravages effrayants sur lésâmes impressibles de quelques jeunes miss qu'elle enivre.

54 UlfB FEiqU.

Milady Claudia , qui de son eàté pensait beau^ coup trop vite pour s'appuyer sur la réfleuon , trouTa tout simple de rehausser l'éclat de ses soirées, déjà fort brillantes , par Tadmission du jeune prince, ou du très-noble Giovanino Riyalto , dès qu'il en eut positivement et ardemment sollicité la feyeur. Mariée depuis quelques années à un amiral de distinction toujours absent , elle trompait son demi-veuvage par tous les plaisirs permis dont la richesse fait une habitude à la fois si douce et si impérieuse. Au milieu de l'irritable législation britannique, elle n'avait pas une seule fois encore songé aui terriUes conséquences des préjugés, qui préparent des châtiments si sévères et si longs aux erreurs déjà pleines de larmes des femmes de tous les caractères et de tous les rangs ; encore moins formait-elle le vœu triste mais plus humain delady Montagne, qui, depuis son séjour en Orient, osait Souhaiter aui fommes de nos climats, plus tyranniques peut-être cette réclusion d'habitude, ces grUles salutaires, et ces gardiens immobiles qui les protègent contre elles-mêmes , pauvres oiseaux sans ailes, n'ayant de libre que les vifs élancements de l'âme dans ce monde de passage ; ne leur serait-il pas mieux d'être sincèrement enchaînées , que d'étouffer d'esclavage sous la liberté menteuse dont on fait à leur faiblesse un présent si redoutable? N'est-ce pas mettre en effet ces fragiles sentinelles dé leurs

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propres trésors sur de hautes tours sans parapets , d'où le moindre éblouissement les précipite dans des abîmes déchirants et honteux?

Par malheur pour Uaverdale absent et pour Fa* nelly déjà sous le charme , la rieuse Claudia ne Toyait jamais l'avenir au-delà d'une soirée ou d'un bal élégant; si quelqu'un se fût aventuré à lui signaler l'inconvenance de la protection dont elle enhardissait les assiduités de Rivalto près de sa belle parente , elle eût ri d'abord ; puis , son orgueil indigné d'un soupçon d'imprévoyance eût guéri le Mentor courageux du désir de renouveler la leçon.

D'abord sid>jugé et comme embelli par une timidité invincible, Rivalto avait renfermé tous ses aveux dans un brûlant silence : ce qu'il n'osait dire , il le chantait , et toutes les révélations de l'amour n'étaient-elles pas dans ces frissonnements de l'âme dont il saisissait l'âme de Fanelly? Admis un jour au bonheur intime d'une leçon de harpe et de piano où brillaient également Fanelly et Claudia, il parut tout à coup souflFrir de l'influence vaporeuse de la Grande-Bretagne; il appuya son front contre la harpe vibrante de la belle fiancée d'Haverdale; et elle le vit pâlir.

Elle se leva tremblante sans oser lui dire : u Qu'avez-vous?)» Mais tout le demandait en elle, car il l'en remercia par le sourire le plus doux et le plus triste ; puis pour la rassurer sans doute , ou l'arra-

Zt Um FEMME.

cher â cette tristesse qu'il ne lui reprochait pas., il parcourut comme avec efiPort le clavier du piano que Claudia venait de quitter, pour donner quelques ordres relatif au concert du soir.

Privé de son soleil d'Italie, dont la clarté trop lumineuse enlève au climat le prestige de l'idéalité , accoutumé à ne trouver dans la musique qu'une source de volupté , il ressentait peut-être cette oppression vague et mélancolique qui la rend si poignante sous un ciel de brouillards , par les rêves indécis dont elle noie le cœur et l'imagination. Il se blessait lui-même de ses accents trop passionnés, comme les sons gémissants de l'harmonica fêlent quelquefois le cristal qui les produit et les exhale. Rivalto frémissait de sa voix , qui ne trouvant pas assez d'air pour s'étendre .et se dissoudre au loin dans cette atmosphère sans écho , répercutait sur lui-même sa puissance accablante; s'il n'eût cessé tout à coup, il fût tombé mourant, comme le rossignol épuisé d'harmonie, aux pieds de Fanelly tremblante et tourmentée ; de Fanelly en deuil et orpheline , qui , cherchant autour d'elle et ne trouvant qu'elle sous les yeux baignés de larmes de Rivalto, se sentit et s'avoua l'objet inspirateur de ses souffrances mélodieuses. Elle fut perdue ; elle but en silence ce breuvage d'encens qui altéra tout ensemble la paix de sa conscience et de son cœur. Un mois s'éclipsa dans ce demi-sommeil qui res-

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semble à TiTreâse fantastique causée par Topium, sens qu'une lueur du ciel Tint lui montrer le précipice où elle se laissait tomber arec un bonheur trop accablant pour s'en défendre.

N*était-elle plusfiaucée? un deyoir infranchissable ne liait-il plus sa ?ie à lord Haverdale fidèle? Un pacte solennel n'était-il pas passé entre eux ? Le mariage , ce mot irrévocable comme la mort , n'aTait-il pas sonné dans sa destinée pour l'enfermer et la défendre de toute approche? Oui , c'était irrémissible, enregistré au ciel peut-être; mais elle l'avait oublia... Oui! tuez-la si vous voulez , cette malade au teint rose , aux yeux pleins de lan-* gueur et de soie , elle l'avait oublié , comme ses dix-sept années passées sans Rivalto , comme tout l'univers disparu alors de sa'mémoire ; et quand ce souvenir se dressa devant elle, sombre, reprochant, terrible , elle le trouva si redoutable , que par un effort d'immense courage, elle se rejeta toute entière vers l'abtme, et l'arracha de son cœur qu'il voulait déchirer. Groit-on qu'il n'y ait que des roses dans l'inconstance? ah ! sans parler de l'autre vie qu'elle menace , que de femmes béniraient leur isolement au foyer, leurs larmes d'attente , leur abandon mème^ si elles pouvaient se dire en levant vers le ciel un regard chaste et pur : Encore et encore je ne suis pas coupable !

fanelly ne le dira plus. Deux cents jours sont à

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peine écoulés dq^«isle départ d'Haverdale , que tonte sa pktee dans le présent et Tavenir est envahie par Fardent usurpateur , il règne seul et fort au milieu de cette âme étonnée , agrandie par tant de sensations nouvelles qu'elle devient heureuse et itère de servir de sanctuaire à cette passion absorbante, réalisation inattendue de tant de livres merveilleux, parcourus sans oser y croire, du moins pour cette vie , et comme la promesse révélée d'une autre. Je sais l'amour ! s'écria-t-elle un soir en voyant s'éloigner Rivalto , et tendant ses beaux bras vers le ciel avec enchantement; puis elle tomba sur ses genoux dans un sentiment indicible de reconnaissance et d'idolâtrie ; puis elle ouvrit une fenêtre pour chercher de l'air et respirer : il était là , comme partout ! comme ils sont tous quand ils veulent perdre et charmer , sortant des murs , des pierres , des arbres qui ne les cachent qu'aux yeux indifférents , pour les montrer aux yeux qu'ils attirent et poursuivent comme une puissance saisissante , invisible à la foule , qui se divise et se multiplie par la volonté de combattre et de vaincre. Fanelly ne savait plus où porter sa tète, où cacher son cœur, qu'elle appuyait en vain contre le marbre où s'était appuyé Rivalto. Tout palpitait, tout tremblait de ce nom; Londres, l'Angleterre , le monde en retentissait au loin quelque part qu'elle penchât son oreille pour entendre

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autre chose ; il n'y arait plus rien dans les échos de la terre est du ciel, que ce nom, harmonieux comme Tamour , grave comme le destin qui l'ayait jeté de* Tant elle , et qui , pareil à une cloche solennelle , balançait sur ses jours et sur ses nuits cette pulsation sonore et fatale : Riyalto I Rivalto !

Il ne lui reyint plus à l'esprit , de comparer cet état maladif d'hallucination, avec le sentiment doux et fraternel qui avait efiEleuré sa fraîche ad<>lescence , sous l'image caressante et placide d'Hayerdale : il n'y ressemblait guère , en e£Fet , et la place où s'était réfugiée dans son âme cette première affection , ne pouvait être découverte pour elle-même au milieu du tumulte d'un tel orage.

—Mais phis tard! eût dit le sage à Fanelly ;

il n'y avait point de sages autour d'elle. Ils étaient deux , toujours deux , égarés , perdus , volontairement perdus dans le labyrinthe dont on ne sort qu'après y avoir porté la hache et la flamme, quand le sol dépouillé de fleurs et de verdure est nu , sans mystères^ sans prestiges , noir et froid comme la cendre ou comme la tombe.

11 est peut-être infiniment trop simple pour un récit de cette nature , de ne pouvoir assigner à ce subit amour d'autre cause que Tamour lui-même. Nul antécédent tragique , nulle scène de danger, n'en avait jeté les racines. Un bel homme , une belle femme; des charmes extérieurs qui font

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croire à toutes les vertus , et puis , lés dangeureuses facilités du monde, implacable après la chute inévitable qu'il provoque avec une insoucieuse immoralité; ses unions à la danse, à la walse, au piano; ses parties aventureuses et brillantes à cheval , ses invitations pressantes, pleines d*amorces irrésistibles , de tyranniques flatteries pour les faibles athlètes qu'il lance dans Tarène couverte de flçurs, où ils peuvent combattre au grand plaisir de tous , mais tomber seulement pour mourir ; sinon sifllés, chassés avec le mépris ou TindifFérence de la curiosité satisfaite, qui se retourne alors vers une lutte nouvelle et plus excitante.

Pour rheui*e du moins, Fanelly ne fut pas moins heureuse que les autres femmes dans l'appareil assoupissant qui engourdit la piqûre du remords. Grâce à Claudia , à sa dévorante et frivole activité, à sa monomanie des fêtes et du bruit , la vie et ses sourires ne dérangèrent pas le voile de prestiges étendu sur ses actions : l'avenir allait tout seul ; quant au passé , quant à l'honneur trahi dans la personne de lord Haverdale patient et silencieux , oh ! la voix , le nom , les soupirs , le bruit des pas de Rivalto s'en étaient chargés! et puis cette ressource immense pour les êtres fragiles et aliénés, le Destin, comme on l'a dit , ne fut pas plus interdit à Fanelly qu'aux autres inconstants : aussi ne manqua-t-elle pas de s'écrier, une fois pour toutes :

— C'est toi , ô Destin ! c'est toi qui l'as voulu. Le scandale aussi fut habile à recueillir cet arrêt sans appel, pour en terrasser l'honnête honune absent, qu'il atteignit comme il l'avait dit lui-» même, tel qu'on le serait au milieu de l'été par un coup de tonnerre, dont on n'aurait vu ni l'éclair qui le précède ni le nuage qui le porte. Eevenu du premier choc, et vacillant encore de l'horrible sur* prise, il ne voulut plus croire. Le nuage se referma. Son indignation se porta tout entière sur les inven^ teurs de cette absurde calomnie ; il ne voulut pas laisser impuni ce qu'elle avait d'atroce ; et rapide à son tour comme la foudre, le cœur gonflé d'une orageuse passion, il s'élança vers Londres pour chercher... la preuve, qu'il obtint. Elle est au mi^ lieu d'un cercle étoufl^ant de musique, de lumières et de parfums; il y pénètre, il voit... il doute encore. Claudia la lui montre et l'appelle pour la rendre à son empressement et jouir de sa surprise; Fanelly^ belle de la présence de Rivalto, marchant émue et légère dans une sécurité charmante, s'approche en souriant au sourire de Claudia : mais derrière cette tète en fleurs, où les diamants étincèlent, une tète pâle &'élève et la regarde ; terreur ! c'est Haverdale ou son ombre irritée : un dernier cri d'innocence s'échappe sincère et perçant de cette bouche si jeune encore ; il est trop tard pour l'arrêter ; elle cache en vain sa figure effrayée sous ses mains qui trem-

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blent comme ses geooux ; il faut fuir, il fôut échapper aux regards de la foule que ce cri rassemble autour d'elle, et que Rivalto surmonte de toute la hauteur de sa taille, et de sa curiosité jalouse.

Hayerdale sait tout; c'est là son rival, Fanelly le lui a montré en fuyant, en le laissant là; lui, veuf de toutes les illusions, de toutes les félicités de sa vie, il est assez fbrt, assez digne surtout pour en supporter en silence les ruines écroulées ; car ce n'est pas lui qui subit l'humiliant fardeau du parjure, elle l'emporte avec elle, cette femme qu'il n'a pas même suivie des yeux, cette femme cachée à présent pour lui comme sous un linceul, dont il rejette jusqu'à l'infidèle fantôme. C'est maintenant une autre passion qui s'élève devant l'insulte de Bjvalto; c'est la rage muette et farouche du courage breton, c'est la soif du sang qui altère et dessèche son cerveau : une seule idée le parcourt, la vengeance. Les Anglais aussi se connaissent à cette passion ; un regard de mépris suffit entre hommes pour suspendre deux existences à la pointe d'une arme meurtrière ; ce regard fut public, jeté et rendu avec la rapidité d'une lueur électrique. Il réunit le lendemain au même rendez-vous plus de fureuf qu'il n'en faut pour rendre un combat mortel entre hommes de quelque nation qu'ils soient.

Quand bien même le noble Italien n'eût pas joint à toutes ses perfections le talent consommé des ar-

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me», sa jalousie dans le passé, aussi amère peut-être que celle toute vive qui déchirait Haverdale, eût rendu sa main adroite à se frayer une vengeance certaine. Plus adroit par la ruse, ( il était Italien et pâlissait , tandis qu'Haverdale , suffoqué par le sang qui lui montait aux yeux , en fut presque areuglé dans la lutte, ) Rivalto laissa fondre ce jeune aigle ébloui contre sa science immobile : l'Anglais reçut en croyant le donner, le coup dont on l'a tu souffrant et terrassé après un mois de tortures qui Tavaient mis à deux pas de la tombe.

Ce scandaleux fracas amena une crise ouverte dans la position mystérieuse encore de Fanelly et de son nouvel amant. La déclaration tout haut d'une union prochaine satisfit ^ peu près les exigences des rigoristes qui se taisent toi^ours au mot mariage; et la société, espèce de Minotaure à lagueule béante, à qui il faut jeter sa proie sous peine d'en être dévoré, se recula contente devant la victime parée de fleurs et de résigation,

Claudia pourtant, comme parente, et comme ayant sans doute contribué le plus à l'égarement de sa jeune cousine, s'éloigna d'elle, blessée d'un dénouement que sa profonde sagesse aurait jui^ impossible ^lai«S£int au ten^s qui aplanit toulesdio- «es, à l'^nou^ 4ea lieiu^ que l'opuleoce 4e iPaneUy ne lui permettait pas de rompre dans l'avenir, mais

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